Chapitre 41 - Partie 2

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  Perdue dans mes pensées, je n'avais pas remarqué que notre hôte et le Prince s'étaient arrêtés devant une double porte et me cognai à lui. Il se retourna, surpris.

  –Navrée, m'excusai-je dans un murmure.

  –Par ici, vos Altesses, fit le Duc en nous ouvrant le salon. Nous allons vous servir de quoi vous désaltérer et vous sustenter après ce long voyage. Je vais aussi prévenir ma femme de votre arrivée.

  Nous nous installâmes côte à côte, devant une petite table basse en bois sombre et aux moulures soulignées par des dorures. Des valets y déposèrent des cafés ainsi que de quoi les accompagner. Le Prince en prit un et me la tendit. Cependant, j’étais toujours un peu décalée de la réalité, perdue dans les souvenirs de mes enfants, de leurs rires, de leurs sourires… que je ne le remarquai pas.

  –Comtesse ?

  Sa voix me ramena soudain à moi. J’observai la tasse que me proposait le Prince et la pris. Il me regardait d'un drôle d'oeil, mais je ne parvenais pas à décrypter son expression.

  –Qu'y a-t-il ?

  –C'est bien ce que vous vouliez, non ?

  –Oui... Oui, tout à fait. J'ai simplement l'esprit ailleurs.

  Cette réponse ne le satisfit pas et il s'apprêtait à me poser une nouvelle question mais l'arrivée du Duc et de la Duchesse Kamsoski m’épargnèrent cet interrogatoire. Le noble me présenta sa femme et elle nous salua avant de s'asseoir aux côtés de son mari.

  J'avais attendu ce moment pendant deux semaines mais maintenant que j'étais face à elle, je ne savais pas du tout quoi faire. N'ayant aucune idée de ce que je devais découvrir, je ne savais pas comment m'y prendre. Alors que j'y réfléchissais encore, le Duc lança la conversation. J'y participai très succinctement, laissant le Prince entretenir le dialogue. Cependant, ce n'était pas parce que je parlais peu que je me tournais les pouces. Tout en étant attentive à la discussion, au cas où je devrais intervenir, j'observai discrètement la Duchesse.

  Elle cherchait à le cacher, mais j'avais remarqué depuis son arrivée qu'elle n'était pas à l'aise. Ses épaules étaient tendues, ses gestes peu fluides, ses interventions encore plus courtes que les miennes... Mais surtout, elle semblait tout faire pour éviter le regard du Prince. Qu'est-ce que cela signifiait ?

  À un moment de la conversation, elle profita d'une brève pause pour interpeller son mari.

  –Mon cher, je ne pense pas que la Princesse ait fait tout ce voyage seulement pour discuter. (Son regard se posa sur moi). Si vous le désirer, je peux vous faire une visite de la propriété.

  –Ce serait avec grand plaisir.

  Cela me permettait d'être seule avec elle.

  Ma réponse sembla la détendre. Elle se leva puis m'invita à la suivre et nous gagnâmes le couloir. Lorsqu'elle referma les portes du salon, je remarquai son soupir de soulagement, bien qu'il soit très discret. Elle lâcha les poignées et se tourna vers moi.

  –Ahlala, les hommes se plaignent souvent que nous discutons trop, nous les femmes. Mais une fois qu'ils sont lancés, ils se transforment également en de vrai moulin à paroles.

  Je ne pus retenir un petit sourire.

  –Vous avez tout à fait raison.

  –Et mon mari est probablement le pire d'entre tous. Enfin, soupira-t-elle. Je vous en prie, Princesse, par ici.

  Comme promis, elle me fit faire le tour du manoir, puis des jardins, ainsi que des écuries. Nous discutâmes tout du long et je passai une très bonne après-midi en sa compagnie. C’était une femme très intéressante. Cependant, quand arriva l'heure du dîner, je n'avais rien appris qui pourrait me servir. Nous retrouvâmes le Prince et le Duc dans la salle à manger et au cours du repas, je pus goûter des spécialités de la région. Puis après le café, le Prince et moi ne tardâmes pas à monter dans notre chambre.

  Cette fois, je n'avais pas pu m'éclipser alors je fus obligé de me coucher en même temps que lui. Une fois sous les draps, je lui tournai le dos et fermai les yeux, priant pour m'endormir tout de suite.

  –Avez-vous trouvé ce que vous cherchiez ? me demanda-t-il avant que j’y parvienne.

  –Non, murmurai-je. Bonne nuit.

  Je remontai les couvertures plus haut, m'emmitouflant complètement en dessous. La fatigue du voyage m’emporta rapidement dans les bras de Morphée.

  Le lendemain, à mon réveil, j'étais encore plus déterminée que la veille. Il fallait absolument que je trouve la raison pour laquelle Magdalena avait parlé de la Duchesse Kamsoski. À notre retour au château, il resterait moins d'une semaine avant le renouvellement des vœux. C'était trop peu pour chercher une nouvelle piste.

  Je refis une nouvelle fois le tour de la propriété, en quête du moindre indice, jusqu'à ce que la Duchesse m'invite à prendre le thé, vers dix heures. Ce que j'acceptais.

  Après avoir discuté des dernières nouvelles du palais, je me lançai dans le vif du sujet. De toute façon, je n'avais plus rien à perdre. Je ne pouvais me permettre de revenir de ce voyage les mains vides.

  –Madame, puis-je vous posez une question très personnelle ? demandai-je.

  –Mais je vous en prie, Princesse.

  –Pourquoi n'êtes-vous pas venue au palais depuis tant d'années ? Si ce n'est pas indiscret.

  Elle reposa sa tasse et un sourire d'une tristesse à fendre le cœur du pire monstre s'étira sur ses lèvres. Je m'en voulus immédiatement de lui avoir posé cette question.

  –La Reine Adelheid et moi étions très proches, commença-t-elle d'une voix faible. Nous nous connaissions depuis notre plus tendre enfance et avions grandi ensemble. Après son mariage, en l'honneur de notre amitié, elle avait même fait de moi sa confidente. Nous partagions tant de choses. (Son regard devint encore plus triste). Sa mort m'a beaucoup affectée. Au début, j'ai essayé de continuer de me rendre au château, c'est ce qu'elle aurait voulu. Mais c'est devenu beaucoup trop difficile alors j'ai préféré arrêter de me battre. Cela me rappelait trop de souvenirs douloureux.

  Je comprenais parfaitement ce qu'elle avait pu ressentir. Sa peine me toucha. C'est à peine si je fus déçue que son absence n'ait rien à voir avec le Roi. Au fond de moi, je le savais certainement déjà.

  –J'en suis sincèrement désolée.

  –Je vous remercie. Tout le monde n'a pas supporté ma décision.

  –Mais sa Majesté a dû défendre votre choix.

  Lui, mieux que personne, avait dû comprendre la tristesse de la Duchesse.

  L’espace d’un instant, son teint pâlit légèrement et ses yeux s'agrandirent. Ce fut tellement fugace que je n'étais même pas sûre de ce que j'avais vu. Mais mon regard fut attiré par le mouvement de son bras et je surpris sa main s'attarder une seconde de trop sur son ventre.

  Mon cœur manqua un battement.

  –Sa Majesté ? fit-elle, pensive. Oui, tout à fait. Il s’est montré très compréhensif à l’époque et continue de l’être.

  Tout ce que j'avais lu avec l'aide de Magdalena, toutes les informations que j'avais récoltées au cours des derniers mois rejaillirent soudain dans mon esprit et les différentes pièces du puzzle commencèrent à s'assembler.

  La Reine Adelheid. Le désespoir du Roi à sa mort. L'amitié de la Duchesse pour cette femme. La naissance de son enfant mort-né. Son absence de trente-sept ans à la cour, même pour les événements les plus importants. Son profond malaise en présence du Prince, au point qu'elle supportait à peine être dans la même pièce que lui et avait cherché une excuse pour s'en éloigner le plus vite possible...

  Tout coïncidait.

  J'avais ma réponse.

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 Parler d’un évènement traumatisant est souvent apaisant. Mais pour moi, parler ne servirait qu’à transmettre mon malheur à autrui, et je ne veux pas imposer ce fardeau à quiconque. C’est pourquoi je décide de transcrire ce que j’ai vécu, en espérant que mon esprit puisse se libérer et vivre la fin de mes jours dans une forme de paix. Mon nom est Elijah Lowe, et je dois vous implorer de ne pas continuer ce journal si par malheur vous le trouvez. Par pitié, reculez tant que vous le pouvez encore...
J’avais un ami autrefois, très cher à mon cœur. Nous étions comme deux frères et partagions tout. Nous avions grandi ensemble dans le même quartier au nord de l’Angleterre. Lui Ecossais, moi Britannique, nous étions comme issus de la même famille. Nous nous ressemblions autant de drops que de caractère. Les années passaient et rien ne pouvait nous séparer. Enfin presque. Un jour, Aidan apprit qu’un de ses lointain parents était mort et lui avait légué un manoir à Junkerdal en Norvège. Malgré l’isolement, il avait décidé d’y vivre, me disant que tout irait bien, et que la distance ne nous séparerait pas. Mais ce ne fut pas le cas. Les mois défilèrent, ainsi que les années, mais pas de nouvelles de mon ami tant aimé. Ce ne fut que 13 ans plus tard que je recevais une lettre de Norvège.

Junkerdal, 13 Octobre 18—
Cher Elijah, mon ami,
Voici bien longtemps que je ne t’ai pas écrit. Je tiens d’abord à te faire mes excuses les plus sincères, je n’ai pas oublié la promesse que je t’avais fait lors de mon départ. Je ne l’ai pourtant pas tenue et j’ai malheureusement laissé le temps et la distance nous séparer. Il s’agit bien de la seule chose que je regrette de ma vie, ou peut-être que je regrette également d’être parti. La Norvège a beau être magnifique, la vie y est rude et solitaire. Je ne sais comment mon esprit et mon âme ont pu vivre autant de temps isolé ainsi, sans voir que le temps défiler. Et alors que je reviens à moi-même, ton image est réapparue dans ma mémoire. Des images de bonheur, du temps où nous étions un seul et même être, comme deux frères. Je ne cesse de me dire que je souhaiterais te revoir depuis. Mais la fierté et surtout la peur que tu m’aies oublié ou refuses tout contact avec moi, m’a paralysé pendant des semaines. Je me suis tout de même décidé à écrire cette lettre pour te demander de venir me rendre visite dans mon manoir. Je sais bien que c’est une longue distance à parcourir, mais je crains ne pouvoir me déplacer jusqu’en Angleterre. Je sais également que je t’en demande beaucoup, mais mon cœur ne me pardonnerait jamais de ne pas avoir tenté de te revoir. Mon domestique et fidèle servant Jaime Adams accompagne cette lettre, il t’aidera pour tes bagages et t’accompagnera pour la route si jamais tu acceptes ma requête. Sache que je t’attends patiemment.
Dans l’espoir de te voir, ton ami dévoué, Aidan McTavish.”
Un mélange de colère et d’immense joie s’était emparé de moi. J’étais évidemment très heureux d’avoir enfin une lettre de mon ami, mais pourquoi avoir attendu autant de temps ? Le lien que nous avions avait vite fait disparaître la colère et mes bagages étaient prêts en une heure. Je partais donc avec ce Jaime Adams, en direction du Nord.
La route me parut longue mais agréable. Le trajet en bateau beaucoup moins. Les paysages gagnaient en beauté et sauvagerie. Le froid était bien présent, ainsi que la neige. À l’approche du manoir, la forêt aux alentours devenait d'autant plus lugubre et pesante. La nuit était tombée lorsque j’arrivais sur la dernière route. L’orage éclairait celle-ci d’une lumière blanche me permettant de voir les arbres épais, la route pleine de boue et de neige à travers la fenêtre du fiacre. Au milieu des coups de tonnerre, les loups sauvages hurlaient à plein poumons, me donnant la chair de poule. Devant le manoir, je ne puis voir que sa forme carrée. Je l'imaginais sûrement fait pierres grises, noircies par le temps et les intempéries. Jaime prit mes bagages et me conduit à l’intérieur. Alerté par le bruit de la grande porte de bois, Aidan arriva. Le fait de le revoir m’emplit de bonheur, mais ceci ne dura qu’un court moment. Mon ami, autrefois plein de vie était extrêmement pâle et semblait plus petit et maigre. Il s’arrêta stupéfait. Tu es donc venu ! Me dit-il. Évidemment. Mais tu arrives plus tôt que prévu. Je ne t’attendais pas avant la deuxième semaine de Novembre !
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