Chapitre 40

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KALOR


  Sans m'accorder un dernier regard, Lunixa referma la porte dans son dos. Je me mis à taper nerveusement du pied avant de lâcher un soupir et de passer une main dans mes cheveux. Pourquoi s'évertuait-elle à rester fermée sur elle-même ? Était-ce dans sa nature ou simplement parce qu'il s'agissait de moi ? Je n'arrivais pas à le déterminer et si je lui posais la question, j'étais presque certain de ne pas obtenir de réponse.

  Et puis pourquoi ne voulait-elle plus que nous partagions sa couche à présent ? Je pensais qu'elle avait fini par s'y habituer. Après tout, nous ne faisions rien d'autre que dormir.

  Je soupirai à nouveau.

  Ah, Dame Nature, qu'étais-je censé faire d'elle ?

  J'avais l'impression que nous menions une danse étrange. À chaque fois que nous faisions un pas en avant, Lunixa en faisait deux en arrière pour m'empêcher de l'atteindre. Puis, elle revenait vers moi, tout en s'assurant de rester hors de ma portée. Et ce ballet recommençait inlassablement.

  C'était exactement ce qu'il venait de se passer. Je lui avais promis de l'emmener au domaine des Kamsoski et juste après, elle refusait de me dire ce qu'il s'était passé avec le Prince Náttmörður.

  Tout cela devrait me fatiguer, pourtant, je n'avais aucune intention de lâcher prise. J'étais prêt à tourner en rond aussi longtemps qu'il le fallait pour qu'un jour, je puisse lui prendre la main et l'attirer à moi avant qu'elle ne recule.

  Finalement, c'était moi qui était irrécupérable.

  Dire qu'avant que je l'entende chanter, je n'avais aucune idée de ce que je ressentais pour elle. Alors que Magdalena, oui. C'était un peu gênant mais cela n'avait rien d'étonnant. Tous les Liseurs pouvaient lire en nous comme dans un livre ouvert. Lorsqu'ils utilisaient leurs pouvoirs, nos pensées et nos émotions n'avaient plus aucun secret pour eux.

  Je me grattai l'arrière de la tête puis retournai derrière mon bureau. Je rassemblai les documents nécessaires à ma prochaine réunion et ouvris le tiroir du milieu pour récupérer les derniers mais mon regard se posa sur le dossier de Lunixa. Je le sortis.

  Cela ne faisait pas cinq minutes qu'elle était partie, pourtant, je m'attardai quelques instants sur sa photo avant de feuilleter les pages. C'était bien la quatrième fois que je les regardais depuis hier. Et pour la quatrième fois, je me concentrai sur ses aptitudes.

  Pourquoi Lunixa n'y avait-elle pas indiqué qu'elle était musicienne ? Était-ce volontaire ou un simple oubli de sa part ? Une chose était sûre : très peu de personnes devaient être au courant à Illiosimera. Si sa virtuosité avait été de notoriété publique, elle n'aurait jamais été choisie pour devenir ma fiancée, car son pays ne se serait jamais séparé d'une musicienne aussi talentueuse.

  J'avais encore tant à découvrir la concernant.

  J'observai une dernière fois son visage sur le cliché, refermai le porte-document et le rangeai à sa place dans le tiroir. Puis, je terminai de rassembler mes affaires et me rendis à ma réunion. Les représentants des marchands devaient être arrivés.



  Lorsqu'en pleine nuit, mon pendule sonna trois heures, je me décidai enfin à poser mon stylo et à arrêter de travailler. Je tentai de réorganiser un peu mes affaires mais abandonnai rapidement l'idée. Si je commençai, je n'étais pas prêt d'aller me coucher.

  Je récupérai ma veste et me dirigeai vers la porte. Juste avant de l'ouvrir, j'ordonnai au feu de s'éteindre et toutes les flammes que ce soient celles de la cheminée ou des bougies s'éteignirent, me plongeant dans l'obscurité. Je quittai mon bureau, puis traversai les couloirs jusqu'aux appartements de Lunixa.

  Comme chaque nuit, je trouvai Magdalena assise sur le canapé, en train de broder. Elle termina son point avant de relever les yeux vers moi.

  –Tout s'est bien passé ? m'assurai-je.

  –Non.

  Je me figeai.

  –Comment cela, non ?

  –La Marquise Piemysond s'en est prise à votre femme.

  Mon pouvoir se déversa brutalement dans mes veines alors qu'un mélange de colère et de panique me gagnait. J'allai abandonner Magdalena dans le salon pour courir au chevet de Lunixa mais elle referma sa main autour de mon poignet pour m'en empêcher.

  –Calmez-vous, Altesse, m'ordonna-t-elle. Elle va bien.

  –Mais vous venez de dire que...

  –Que votre ex-fiancée s'en est prise à elle et c'est le cas. Mais après s'être désaltérée, votre femme s'est tout de suite sentie mieux.

  Je serrai les dents et les poings pour tenter de garder le peu de contrôle qu'il me restait sur le feu en moi. Lokia s'était servie de ses pouvoirs d'Élémentaliste.

  –Quand est-ce arrivé ?

  –Quand nous revenions de votre bureau.

  –Alors pourquoi je ne l'apprends que maintenant ? m'énervai-je.

  La température de ma peau augmenta encore. Magdalena, ne pouvant le supporter, grimaça et me relâcha vivement. Cependant, elle continua à soutenir mon regard.

  –Parce que je savais comment vous réagiriez si je vous prévenais juste après. Vous seriez allé voir la Marquise Piemysond. Mais quelle excuse lui auriez-vous donnée pour expliquer que vous étiez au courant de la situation ? Vous n'étiez pas là quand c'est arrivé.

  –Quelqu'un aurait pu m’avertir.

  –Tout ce qu'on vous aurait rapporté, c'était que votre femme a eu un léger vertige. Personne ne vous aurait précisé que votre ex-fiancée était également présente.

  Je détestai le reconnaître, mais Magdalena avait raison. Sans elle, je n'aurai jamais pu être au courant de ce qu'il s'était passé. Alors en allant confronter Lokia, je lui aurai révélé que j'avais confié la surveillance de Lunixa à un Lathos. Un Lathos qui souhaitait la protéger de la Cause et capable de reconnaître qu’elle avait provoqué son vertige. Ce qui n’était pas le cas de tout le monde.

  Lentement, mon pouvoir retourna se terrer en moi et je me rendis dans la chambre. Lunixa était profondément endormie, emmitouflée sous les couettes. Je m’assis à ses côtés, puis après une légère hésitation, je passai une main dans ses cheveux. Ce geste m’apaisa.

  Je savais que Lokia n'avait pas pu lui faire beaucoup de mal en utilisant ses pouvoirs directement sur elle. Elle était capable de manipuler l'eau sous toutes ses formes mais celle du corps lui était pratiquement inaccessible. Elle ne pouvait provoquer qu'une légère déshydratation qui se traduisait par des vertiges. Mais la simple idée qu’elle le lui ait fait subir…

  Finalement, ce voyage chez les Kamsoski tombait à point nommé. Même si ce n'était que pour quelques jours, j'allais pouvoir emmener Lunixa à l'abri. Loin du château. Loin de la Cause.

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 Parler d’un évènement traumatisant est souvent apaisant. Mais pour moi, parler ne servirait qu’à transmettre mon malheur à autrui, et je ne veux pas imposer ce fardeau à quiconque. C’est pourquoi je décide de transcrire ce que j’ai vécu, en espérant que mon esprit puisse se libérer et vivre la fin de mes jours dans une forme de paix. Mon nom est Elijah Lowe, et je dois vous implorer de ne pas continuer ce journal si par malheur vous le trouvez. Par pitié, reculez tant que vous le pouvez encore...
J’avais un ami autrefois, très cher à mon cœur. Nous étions comme deux frères et partagions tout. Nous avions grandi ensemble dans le même quartier au nord de l’Angleterre. Lui Ecossais, moi Britannique, nous étions comme issus de la même famille. Nous nous ressemblions autant de drops que de caractère. Les années passaient et rien ne pouvait nous séparer. Enfin presque. Un jour, Aidan apprit qu’un de ses lointain parents était mort et lui avait légué un manoir à Junkerdal en Norvège. Malgré l’isolement, il avait décidé d’y vivre, me disant que tout irait bien, et que la distance ne nous séparerait pas. Mais ce ne fut pas le cas. Les mois défilèrent, ainsi que les années, mais pas de nouvelles de mon ami tant aimé. Ce ne fut que 13 ans plus tard que je recevais une lettre de Norvège.

Junkerdal, 13 Octobre 18—
Cher Elijah, mon ami,
Voici bien longtemps que je ne t’ai pas écrit. Je tiens d’abord à te faire mes excuses les plus sincères, je n’ai pas oublié la promesse que je t’avais fait lors de mon départ. Je ne l’ai pourtant pas tenue et j’ai malheureusement laissé le temps et la distance nous séparer. Il s’agit bien de la seule chose que je regrette de ma vie, ou peut-être que je regrette également d’être parti. La Norvège a beau être magnifique, la vie y est rude et solitaire. Je ne sais comment mon esprit et mon âme ont pu vivre autant de temps isolé ainsi, sans voir que le temps défiler. Et alors que je reviens à moi-même, ton image est réapparue dans ma mémoire. Des images de bonheur, du temps où nous étions un seul et même être, comme deux frères. Je ne cesse de me dire que je souhaiterais te revoir depuis. Mais la fierté et surtout la peur que tu m’aies oublié ou refuses tout contact avec moi, m’a paralysé pendant des semaines. Je me suis tout de même décidé à écrire cette lettre pour te demander de venir me rendre visite dans mon manoir. Je sais bien que c’est une longue distance à parcourir, mais je crains ne pouvoir me déplacer jusqu’en Angleterre. Je sais également que je t’en demande beaucoup, mais mon cœur ne me pardonnerait jamais de ne pas avoir tenté de te revoir. Mon domestique et fidèle servant Jaime Adams accompagne cette lettre, il t’aidera pour tes bagages et t’accompagnera pour la route si jamais tu acceptes ma requête. Sache que je t’attends patiemment.
Dans l’espoir de te voir, ton ami dévoué, Aidan McTavish.”
Un mélange de colère et d’immense joie s’était emparé de moi. J’étais évidemment très heureux d’avoir enfin une lettre de mon ami, mais pourquoi avoir attendu autant de temps ? Le lien que nous avions avait vite fait disparaître la colère et mes bagages étaient prêts en une heure. Je partais donc avec ce Jaime Adams, en direction du Nord.
La route me parut longue mais agréable. Le trajet en bateau beaucoup moins. Les paysages gagnaient en beauté et sauvagerie. Le froid était bien présent, ainsi que la neige. À l’approche du manoir, la forêt aux alentours devenait d'autant plus lugubre et pesante. La nuit était tombée lorsque j’arrivais sur la dernière route. L’orage éclairait celle-ci d’une lumière blanche me permettant de voir les arbres épais, la route pleine de boue et de neige à travers la fenêtre du fiacre. Au milieu des coups de tonnerre, les loups sauvages hurlaient à plein poumons, me donnant la chair de poule. Devant le manoir, je ne puis voir que sa forme carrée. Je l'imaginais sûrement fait pierres grises, noircies par le temps et les intempéries. Jaime prit mes bagages et me conduit à l’intérieur. Alerté par le bruit de la grande porte de bois, Aidan arriva. Le fait de le revoir m’emplit de bonheur, mais ceci ne dura qu’un court moment. Mon ami, autrefois plein de vie était extrêmement pâle et semblait plus petit et maigre. Il s’arrêta stupéfait. Tu es donc venu ! Me dit-il. Évidemment. Mais tu arrives plus tôt que prévu. Je ne t’attendais pas avant la deuxième semaine de Novembre !
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