Chapitre 38 - Partie 3

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  J'observai les dernières volutes de fumée s'élever et disparaître dans l'air, puis je rentrai au palais. À présent, je n'avais plus qu'une envie, dormir pendant plusieurs jours. Si seulement c'était possible...

  Je remontai rapidement les escaliers et traversai les couloirs pour gagner mes appartements, saluant les personnes que je croisai sur mon chemin. J'aurai dû me douter que quelque chose n'allait pas quand je réalisai que ma porte n'était pas verrouillée. Mais à cause de ma fatigue de ces derniers jours, je mis ça sur le dos de l'oubli. J'étais on ne peut plus éloigner de la vérité. Dès que j'eus refermé le battant dans mon dos, Lokia se jeta à mon cou.

  –Te voilà enfin, murmura-t-elle avant d'embrasser ma nuque. Tu m'as tellement manqué, mon amour.

  Ses lèvres prirent possession des miennes.

  Je lui avais manqué ? Eh bien... Ce n'était pas réciproque. Je me rendais seulement compte à présent que je ne n'avais pas pensé elle depuis longtemps… depuis qu’elle avait quitté le château en fait, peu de temps après mes parents. Et cela ne m'avait pas du tout dérangé.

  Et puis, je n'avais vraiment pas la tête à cela, je n'avais pas envie qu'elle m'embrasse. Alors qu'elle déposait une multitude de baiser sur la ligne de ma mâchoire, je tentai de la décrocher, autant mouvoir une montagne.

  –Lokia...

  –Tant qu'on est discret, personne n'a à le savoir, sussura-t-elle à mon oreille avant d’en mordiller le lobe.

  Je n'avais pas envie que l’on soit discret, je voulais juste qu'elle arrête ! Mais j'avais beau mettre toute ma force pour la repousser, elle n'en fut nullement incommodée.

  –Lokia… Lokia, ça suffit !

  Ses lèvres se figèrent contre ma gorge, puis se retirèrent lentement et elle finit enfin par me lâcher. Je m'écartai d'elle immédiatement. Perdue, elle me dévisageait d'un drôle d'œil.

  –Mon amour, qu'est-ce qui ne va pas ?

  –Je suis juste fatigué, d'accord ? On discutera de ça plus tard.

  –Quand ? Cela va faire quatre jours que je suis de retour et avant ce soir, je n’avais pas réussi à te voir une seule fois. Tu restes enfermé dans ton bureau toute la journée et quand je passe dans tes appartements, je les trouve vides. Où dors-tu en ce moment ?

  –Je ne dors pas, raison pour laquelle je suis épuisé, Lokia.

  –Arrêtes de mentir, Kal, s'énerva-t-elle. Tu étais avec Elle.

  –Bien sûr que je suis avec Elle, vous menacez de l'assassiner. Ma mère a même déjà essayé. Je ne peux plus la laisser sans protection !

  –Tu ne devrais même pas le faire, ce n'est qu'une humaine.

  –Arrête de parler comme ça ! m'emportai-je. Arrête de dénigrer les humains. Ce n'est pas parce qu'ils n'ont pas de pouvoir qu'ils nous sont inférieurs !

  Sa mâchoire se décrocha.

  –Mais tu les défends ! s'offusqua-t-elle.

  –Bien sûr que je les défends ! Mon père est humain, mon frère est humain ! Valkyria et moi...

  –Vous êtes Lathos, me coupa-t-elle sèchement.

  –Cela ne change rien au fait que la moitié de notre sang est humain, Lokia. Et il n'y a rien que tu puisses faire pour changer cela.

  –Alors, sous prétexte que tu es métis, tu te fiches de ce qu’ils nous font subir ?

  –Je n’ai jamais dit ça, rétorquai-je durement. Je veux que les persécutions cessent et que nous puissions vivre librement tout autant que vous. Mais simplement inverser la situation n'arrangera rien.

  –Si, il est grand temps de les faire payer.

  Je me forçai à prendre une profonde inspiration pour contenir mon pouvoir que toute cette véhémence attisait.

  –Sors d'ici. (Elle ne bougea pas). Maintenant, insistai-je. Je voudrais me coucher.

  –Avec Elle ?

  –Oui, avec Elle !

  Lokia saisit brutalement mon col et me plaqua avec force contre le mur qui se trouvait juste derrière. Un gémissement m'échappa quand mon dos heurta les boiseries. Elle me maintenait avec tant de force que je n'arrivais plus à respirer correctement, mais elle n'avait pas l'air de s'en apercevoir. Elle bouillonnait tellement de colère que ses yeux oscillaient entre leur bleu naturel et celui glacial de son côté Elémentaliste.

  –Si elle pose ne serait-ce qu'un seul doigt sur toi, je me chargerai d'elle personnellement, déclara-t-elle d'une voix à vous geler le sang.

  Elle me relâcha et sortit de mon salon en claquant la porte. La brusque arrivée d'air me fit violemment tousser.

  Mais… qu'est-ce qui lui arrivait ? Je ne la reconnaissais plus du tout ! Jamais elle n'avait abusé ainsi de son pouvoir ! Sa haine pour les humains semblait avoir pris le dessus sur tout.

  Non.

  Cela faisait longtemps que c'était le cas. J'avais simplement préféré garder les yeux fermés, refusant de voir qu'elle avait changé.

  Je toussai une nouvelle fois, la gorge irritée d'avoir été privé d'air pendant quelques secondes.

  –Fait chier !

  Sans attendre d'avoir retrouvé mon souffle, je m'empressai d'aller dans les appartements de la Comtesse. Il n'y avait personne.

  –Magdalena, où êtes-vous ? m'inquiétai-je.

  –Dans la salle de musique.

  Je sortis en courant du salon pour les rejoindre. Avec Lokia dans cet état, je ne pouvais pas prendre le risque de les laisser seules plus longtemps.

  J'avais encore la moitié de l'escalier à gravir pour atteindre le couloir quand je commençai à entendre les premières notes de piano. Un soupir de soulagement m'échappa et je m'autorisai à ralentir le pas. La Comtesse allait bien. Plus détendu, je continuai à avancer, guidé par le morceau qui vibrait entre les murs. Dame Nature, c'était magnifique, interprété avec une telle musicalité. Si j'avais su que la Comtesse était aussi douée, je n'aurai jamais eu d'hésitation en commandant l'instrument. Je l'aurai même emmenée avec moi chez le facteur pour qu'elle le choisisse elle-même. Pourquoi n'avait-elle pas indiqué cette aptitude dans son dossier ? J'avais encore tant à découvrir la concernant.

  Soudain, une voix s'éleva et se mêla au morceau. Je me figeai d'un coup, surpris par ce chant. Je n'avais jamais rien entendu d'aussi... ensorcelant. J'avais l'impression que les mots s'insinuaient en moi, permettant à cette voix cristalline, d'une pureté et d'une douceur incroyable mais à la fois tellement puissante et riche en émotion, de résonner au plus profond de mon être. C'était tout juste si je pensais à respirer.

  Dans un état second, je m'avançai jusqu'à la porte et m'immobilisai. La Comtesse, assise devant le piano, parcourait le clavier avec dextérité et maestria, comme si elle ne faisait qu'un avec l'instrument, alors que son chant, gagnant encore en émotion, devint si intense que je perdis mon souffle.

  Je ne sais combien de temps je restai là à l'admirer, complètement hypnotisé, mais une guerre aurait pu éclater à côté de moi que je ne m'en serais pas rendu compte. Sa voix m'avait transporté dans un autre monde duquel je ne pouvais et ne voulais partir.

  Trop tôt à mon goût, son chant finit par s’arrêter mais ses mains restèrent sur le clavier, prolongeant le dernier accord. Lorsqu’elles le quittèrent, je revins à la réalité.

  Un magnifique sourire illumina le visage de la Comtesse.

  Mon cœur manqua un battement.

  J'eus l'impression de la rencontrer à nouveau, que pour la première fois, je la voyais vraiment. La réalité me sauta aux yeux. Je compris soudain pourquoi Lokia ne m'avait pas du tout manquée au cours des dernières semaines alors que cela avait été le cas de la Comtesse. Pourquoi j'avais rêvé de la Comtesse et pas de Lokia. Pourquoi je ne voulais plus que Lokia me touche alors que j'aurais pu rester des heures en compagnie de la Comtesse, à simplement profiter de sa présence. Pourquoi je désirais tant l'entendre prononcer mon nom. Tout ce que je pensais ressentir pour Lokia avait progressivement été balayé au cours des deux derniers mois, pour être définitivement effacé en cet instant. Et un seul nom occupait désormais la moindre de mes pensées.

Lunixa.

  J'étais tombé amoureux de cette femme.

  –Altesse ?

  Je retrouvai mes esprits et mon regard croisa immédiatement celui de la Comtesse... de Lunixa.

  –Vous vouliez quelque chose ?

  Encore sous le choc de ce que je venais de réaliser, je mis quelques secondes à retrouver mes mots.

  –Euh... non… Non, pas du tout.

  Et même si cela avait été le cas, cela n'aurait eu aucune importance. Pour rien au monde je ne l'aurai interrompue.

  –Puis-je vous écouter ?

  Un rouge délicat colora ses joues et elle détourna rapidement les yeux.

  –Si cela vous amuse, murmura-t-elle.

  Si cela m'amuse ?

  Mais que s'imaginait-elle ? Que je voulais seulement rester parce que je n'avais rien d'autre à faire, pour tuer le temps ? J'étais loin d'en avoir entendu assez... Son chant s'était arrêté trop vite. J'avais encore besoin d'entendre sa voix. Ce véritable cadeau de Dame Nature.

  Elle repositionna ses doigts sur les touches tandis que je m'installais sur le canapé, à côté de Magdalena, et elle recommença à jouer.

  Une profonde sérénité m'envahit dès la première note. Durant quelques instants, je contemplai Lunixa ; son magnifique profil à nouveau paisible ; ses yeux turquoise intriguant mais tellement envoûtant ; sa sublime chevelure immaculée qu'elle avait détachée et qui tombait à nouveau en cascade de boucle sur ses épaules... Son image toujours en tête, je finis par fermer les yeux pour profiter pleinement de sa virtuosité.

  –Eh bien, il était temps.

  Je rouvris les paupières d'un coup et me tournai vers Magdalena, interdit. Son visage était fendu d'un petit sourire.

  –J’avais fini par croire que vous ne vous en rendriez jamais compte.

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