Chapitre 38 - Partie 3

7 minutes de lecture

  J'observai les dernières volutes de fumée s'élever et disparaître dans l'air, puis je rentrai au palais. À présent, je n'avais plus qu'une envie, dormir pendant plusieurs jours. Si seulement c'était possible...

  Je remontai rapidement les escaliers et traversai les couloirs pour gagner mes appartements, saluant les personnes que je croisai sur mon chemin. J'aurai dû me douter que quelque chose n'allait pas quand je réalisai que ma porte n'était pas verrouillée. Mais à cause de ma fatigue de ces derniers jours, je mis ça sur le dos de l'oubli. J'étais on ne peut plus éloigner de la vérité. Dès que j'eus refermé le battant dans mon dos, Lokia se jeta à mon cou.

  –Te voilà enfin, murmura-t-elle avant d'embrasser ma nuque. Tu m'as tellement manqué, mon amour.

  Ses lèvres prirent possession des miennes.

  Je lui avais manqué ? Eh bien... Ce n'était pas réciproque. Je me rendais seulement compte à présent que je ne n'avais pas pensé elle depuis longtemps… depuis qu’elle avait quitté le château en fait, peu de temps après mes parents. Et cela ne m'avait pas du tout dérangé.

  Et puis, je n'avais vraiment pas la tête à cela, je n'avais pas envie qu'elle m'embrasse. Alors qu'elle déposait une multitude de baiser sur la ligne de ma mâchoire, je tentai de la décrocher, autant mouvoir une montagne.

  –Lokia...

  –Tant qu'on est discret, personne n'a à le savoir, sussura-t-elle à mon oreille avant d’en mordiller le lobe.

  Je n'avais pas envie que l’on soit discret, je voulais juste qu'elle arrête ! Mais j'avais beau mettre toute ma force pour la repousser, elle n'en fut nullement incommodée.

  –Lokia… Lokia, ça suffit !

  Ses lèvres se figèrent contre ma gorge, puis se retirèrent lentement et elle finit enfin par me lâcher. Je m'écartai d'elle immédiatement. Perdue, elle me dévisageait d'un drôle d'œil.

  –Mon amour, qu'est-ce qui ne va pas ?

  –Je suis juste fatigué, d'accord ? On discutera de ça plus tard.

  –Quand ? Cela va faire quatre jours que je suis de retour et avant ce soir, je n’avais pas réussi à te voir une seule fois. Tu restes enfermé dans ton bureau toute la journée et quand je passe dans tes appartements, je les trouve vides. Où dors-tu en ce moment ?

  –Je ne dors pas, raison pour laquelle je suis épuisé, Lokia.

  –Arrêtes de mentir, Kal, s'énerva-t-elle. Tu étais avec Elle.

  –Bien sûr que je suis avec Elle, vous menacez de l'assassiner. Ma mère a même déjà essayé. Je ne peux plus la laisser sans protection !

  –Tu ne devrais même pas le faire, ce n'est qu'une humaine.

  –Arrête de parler comme ça ! m'emportai-je. Arrête de dénigrer les humains. Ce n'est pas parce qu'ils n'ont pas de pouvoir qu'ils nous sont inférieurs !

  Sa mâchoire se décrocha.

  –Mais tu les défends ! s'offusqua-t-elle.

  –Bien sûr que je les défends ! Mon père est humain, mon frère est humain ! Valkyria et moi...

  –Vous êtes Lathos, me coupa-t-elle sèchement.

  –Cela ne change rien au fait que la moitié de notre sang est humain, Lokia. Et il n'y a rien que tu puisses faire pour changer cela.

  –Alors, sous prétexte que tu es métis, tu te fiches de ce qu’ils nous font subir ?

  –Je n’ai jamais dit ça, rétorquai-je durement. Je veux que les persécutions cessent et que nous puissions vivre librement tout autant que vous. Mais simplement inverser la situation n'arrangera rien.

  –Si, il est grand temps de les faire payer.

  Je me forçai à prendre une profonde inspiration pour contenir mon pouvoir que toute cette véhémence attisait.

  –Sors d'ici. (Elle ne bougea pas). Maintenant, insistai-je. Je voudrais me coucher.

  –Avec Elle ?

  –Oui, avec Elle !

  Lokia saisit brutalement mon col et me plaqua avec force contre le mur qui se trouvait juste derrière. Un gémissement m'échappa quand mon dos heurta les boiseries. Elle me maintenait avec tant de force que je n'arrivais plus à respirer correctement, mais elle n'avait pas l'air de s'en apercevoir. Elle bouillonnait tellement de colère que ses yeux oscillaient entre leur bleu naturel et celui glacial de son côté Elémentaliste.

  –Si elle pose ne serait-ce qu'un seul doigt sur toi, je me chargerai d'elle personnellement, déclara-t-elle d'une voix à vous geler le sang.

  Elle me relâcha et sortit de mon salon en claquant la porte. La brusque arrivée d'air me fit violemment tousser.

  Mais… qu'est-ce qui lui arrivait ? Je ne la reconnaissais plus du tout ! Jamais elle n'avait abusé ainsi de son pouvoir ! Sa haine pour les humains semblait avoir pris le dessus sur tout.

  Non.

  Cela faisait longtemps que c'était le cas. J'avais simplement préféré garder les yeux fermés, refusant de voir qu'elle avait changé.

  Je toussai une nouvelle fois, la gorge irritée d'avoir été privé d'air pendant quelques secondes.

  –Fait chier !

  Sans attendre d'avoir retrouvé mon souffle, je m'empressai d'aller dans les appartements de la Comtesse. Il n'y avait personne.

  –Magdalena, où êtes-vous ? m'inquiétai-je.

  –Dans la salle de musique.

  Je sortis en courant du salon pour les rejoindre. Avec Lokia dans cet état, je ne pouvais pas prendre le risque de les laisser seules plus longtemps.

  J'avais encore la moitié de l'escalier à gravir pour atteindre le couloir quand je commençai à entendre les premières notes de piano. Un soupir de soulagement m'échappa et je m'autorisai à ralentir le pas. La Comtesse allait bien. Plus détendu, je continuai à avancer, guidé par le morceau qui vibrait entre les murs. Dame Nature, c'était magnifique, interprété avec une telle musicalité. Si j'avais su que la Comtesse était aussi douée, je n'aurai jamais eu d'hésitation en commandant l'instrument. Je l'aurai même emmenée avec moi chez le facteur pour qu'elle le choisisse elle-même. Pourquoi n'avait-elle pas indiqué cette aptitude dans son dossier ? J'avais encore tant à découvrir la concernant.

  Soudain, une voix s'éleva et se mêla au morceau. Je me figeai d'un coup, surpris par ce chant. Je n'avais jamais rien entendu d'aussi... ensorcelant. J'avais l'impression que les mots s'insinuaient en moi, permettant à cette voix cristalline, d'une pureté et d'une douceur incroyable mais à la fois tellement puissante et riche en émotion, de résonner au plus profond de mon être. C'était tout juste si je pensais à respirer.

  Dans un état second, je m'avançai jusqu'à la porte et m'immobilisai. La Comtesse, assise devant le piano, parcourait le clavier avec dextérité et maestria, comme si elle ne faisait qu'un avec l'instrument, alors que son chant, gagnant encore en émotion, devint si intense que je perdis mon souffle.

  Je ne sais combien de temps je restai là à l'admirer, complètement hypnotisé, mais une guerre aurait pu éclater à côté de moi que je ne m'en serais pas rendu compte. Sa voix m'avait transporté dans un autre monde duquel je ne pouvais et ne voulais partir.

  Trop tôt à mon goût, son chant finit par s’arrêter mais ses mains restèrent sur le clavier, prolongeant le dernier accord. Lorsqu’elles le quittèrent, je revins à la réalité.

  Un magnifique sourire illumina le visage de la Comtesse.

  Mon cœur manqua un battement.

  J'eus l'impression de la rencontrer à nouveau, que pour la première fois, je la voyais vraiment. La réalité me sauta aux yeux. Je compris soudain pourquoi Lokia ne m'avait pas du tout manquée au cours des dernières semaines alors que cela avait été le cas de la Comtesse. Pourquoi j'avais rêvé de la Comtesse et pas de Lokia. Pourquoi je ne voulais plus que Lokia me touche alors que j'aurais pu rester des heures en compagnie de la Comtesse, à simplement profiter de sa présence. Pourquoi je désirais tant l'entendre prononcer mon nom. Tout ce que je pensais ressentir pour Lokia avait progressivement été balayé au cours des deux derniers mois, pour être définitivement effacé en cet instant. Et un seul nom occupait désormais la moindre de mes pensées.

Lunixa.

  J'étais tombé amoureux de cette femme.

  –Altesse ?

  Je retrouvai mes esprits et mon regard croisa immédiatement celui de la Comtesse... de Lunixa.

  –Vous vouliez quelque chose ?

  Encore sous le choc de ce que je venais de réaliser, je mis quelques secondes à retrouver mes mots.

  –Euh... non… Non, pas du tout.

  Et même si cela avait été le cas, cela n'aurait eu aucune importance. Pour rien au monde je ne l'aurai interrompue.

  –Puis-je vous écouter ?

  Un rouge délicat colora ses joues et elle détourna rapidement les yeux.

  –Si cela vous amuse, murmura-t-elle.

  Si cela m'amuse ?

  Mais que s'imaginait-elle ? Que je voulais seulement rester parce que je n'avais rien d'autre à faire, pour tuer le temps ? J'étais loin d'en avoir entendu assez... Son chant s'était arrêté trop vite. J'avais encore besoin d'entendre sa voix. Ce véritable cadeau de Dame Nature.

  Elle repositionna ses doigts sur les touches tandis que je m'installais sur le canapé, à côté de Magdalena, et elle recommença à jouer.

  Une profonde sérénité m'envahit dès la première note. Durant quelques instants, je contemplai Lunixa ; son magnifique profil à nouveau paisible ; ses yeux turquoise intriguant mais tellement envoûtant ; sa sublime chevelure immaculée qu'elle avait détachée et qui tombait à nouveau en cascade de boucle sur ses épaules... Son image toujours en tête, je finis par fermer les yeux pour profiter pleinement de sa virtuosité.

  –Eh bien, il était temps.

  Je rouvris les paupières d'un coup et me tournai vers Magdalena, interdit. Son visage était fendu d'un petit sourire.

  –J’avais fini par croire que vous ne vous en rendriez jamais compte.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 3 versions.

Recommandations

Dalya2kya
(Livre déjà publier sur wattpad, quelques personnes ont lue, mais je n'ai pas eu beaucoup d'avis me permettant d'évoluer. Je préfère vous en informer en espèrent que cela ne vous gène pas ^^)

Tu te réveilles dans un endroit dont tu ignores tout, seul, perdu et terrifié. La douleur dans ton crâne et si forte que tu n'arrives plus à réfléchir. Que s'est-il passé ? Il te manque quelque chose, tu en es persuadé... Oui, c'est ça ! Ce qu'il te manque, ce sont tes souvenirs... Des bruits s'élèvent autour de toi ou c'est ton imagination qui te joue des tours.... Tu ne sauras pas le dire toi-même.

Tu as l'impression que les ombres bougent... Es-tu sûr d'être seulement seul ? Ou même dans la réalité ?!
Si tu veux des réponses, il va falloir le découvrir par tes propres moyens, après tout, on est mieux servi que par soi même !
5
6
112
5
Oncle Dan

Ceci est mon premier texte. Permettez-moi de me présenter.
Je suis un authentique artiste. J’espère ne pas vous étonner par cette affirmation.
Pour ceux (fort peu nombreux) dont l’enthousiasme serait légèrement teinté d’incrédulité, je vais en faire la démonstration historique. Les convaincus, les convertis, les constipés (mes frères), enfin toutes les personnes qui n’ont jamais douté de ma qualité d’artiste, peuvent retourner à des occupations normales. 
Je ne me servais pas encore d’une plume, que l’on remarquait déjà mon coup de crayon. J’ai commencé, en effet, par être dessinateur.
Ensuite, je me suis fait poète. Racine me pompait et Corneille me faisait bailler, j’ai donc écrit ma propre poésie. Je tiens à votre disposition des carnets entiers d’alexandrins. Toutefois, je vous en déconseille vivement la lecture, le bonheur étant fait d’ignorances.
C’est au collège également que je suis devenu comédien de théâtre. Il me faut confesser que c’ est durant cette période que j’ ai remporté mes premiers véritables succès. Cependant, la célébrité ne s’est pas déclarée immédiatement. J’ai connu quelques débuts difficiles. Périodes hostiles durant lesquelles il ne fut pas permis à mes talents de s’exprimer pleinement. J’ai en effet tenu successivement le rôle du petit Jésus, rapport à mon air angélique, et celui d’un troubadour qui devait chanter en vieux français, alors que j’avais déjà du mal à apprendre le français moderne. Loin de me décourager, et plus obstiné que jamais, j’ai fini par obtenir un rôle à la mesure de mes capacités : « La septième femme de Barbe-Bleue ». Mon premier grand rôle.
La pièce s’appelait « La septième femme de Barbe-Bleue », et la septième femme de Barbe-Bleue, c’était moi. J’étais donc le personnage central de la pièce, la femme de la situation. Si je tombais malade, il fallait rembourser les billets. Quinze jours durant, nous avions confectionné des masques en papier mâché, à grands renforts de colle et de vieux journaux. Ah, si vous aviez vu ma gueule, vous ne douteriez plus de mon triomphe. Je ne vous ferai pas l’injure de vous rappeler l’histoire de Barbe-Bleue et de ses sept femmes. Elle est tellement connue de chacun et chacune. C’est une histoire qui commence par « Il était une fois... ». Nous l’avions un peu disons personnalisée, mais de façon très superficielle, le fond restant au fond. Les dialogues avaient été disons modernisés, mais sans atteinte au sens profond de l’histoire qui est resté (et restera toujours) très profond. Ainsi, en ce qui me concernait, mon texte se résumait à une seule réplique qui était « turlututu ». Voilà qui me mettait à l’abri des trous de mémoire.
N’allez surtout pas imaginer que la brièveté de mon intervention orale pouvait nuire à l’intérêt de mon personnage. Que nenni ! Les autres rôles (forcément secondaires) qui s’agitaient autour de moi avec des dialogues plus substantiels que le mien, ne me servaient que de faire valoir. Toute la question était de savoir ce qui allait m’arriver. J’étais l’incarnation du suspense de la pièce. C’est à travers moi que la salle réagissait. C’est pour moi qu’elle tremblait où se prenait à espérer. C’est vers moi que convergeaient tous les regards. C’est moi qui l’ai fait se tordre de rire en portant mon doigt à la bouche de mon masque alors que le méchant Barbe-Bleue me grondait. Une improvisation, un coup de génie, une intuition comme seuls en ont les plus grands !
Après ce succès, mon ascension fut irrésistible.
Les metteurs en scène n’hésitaient plus à me confier des rôles importants aux textes beaucoup plus élaborés. J’ai même joué « en attendant Godot » de Samuel Beckett, ce qui m’a fait passer le temps. Mais mon « sommet » théâtral, je le vécus dans le rôle du fils du Roi Henri dans une pièce historique de Shakespeare. Ce personnage dont l’importance ne saurait vous échapper, je l’ai joué dans un vrai théâtre avec un vrai public. La pièce ne pouvait donc être jouée que par de vrais acteurs. Le théâtre de Dôle, puisque c’est de lui qu'il s’agit, est un petit théâtre auquel il ne manque rien. Je l’appréciais de longue date, en ma qualité (une de plus) de membre des « Jeunesses Musicales de France ». Cette fois, ma qualité (encore une) de prince me fit découvrir l’envers du décor. Je ne me souviens plus de mon texte, ni même si j’en avais un. Ce dont je suis certain, c’est que mon rôle consistait essentiellement à me faire botter le cul par le Roi, mon père. Ce dernier traduisait sur mon envers le courroux qu’il nourrissait à mon endroit. C’était un rôle très difficile. Je veux parler du mien, naturellement. Non pas que je cherche à dévaluer celui du Roi, mais je le répète, c’était un rôle très pénible. Surtout pendant les nombreuses répétitions. D’autant plus que le Roi, pour mieux s’imprégner de son personnage, refusait toute simulation.
Est-ce le trac ? Est-ce la nervosité des jours de « première » ? Toujours est-il que le Roi n’exécuta pas le coup de pied au cul qui m’était destiné dans les règles de l’art. Pourtant, mon fessier était bien là où il devait être. Pour ma part, je tenais mon rôle à la perfection. J’attendais avec la désinvolture de celui qui est sûr de son coup, mais sans laisser-aller excessif. Le coup porta trop bas, et ce furent les deux joyeuses qui réceptionnèrent malencontreusement l’escarpin royal, et s’en trouvèrent fort attristées. Le choc m’expédia sine die dans les coulisses où j’évitai avec l’agilité et la présence d’esprit qui me caractérisent lorsque je viens de recevoir un coup de pied au cul, une grosse caisse et une batterie de tambours placées là par un futur chômeur.
Je garde de l’unique représentation de cette pièce de Shakespeare des souvenirs tellement pénibles qu’ il ne m’ est possible de les livrer qu’ à doses homéopathiques.
Après cette très regrettable rencontre avec l’escarpin royal, il y avait une scène dans cette pièce durant laquelle le roi discutait avec un autre personnage dont j’ai oublié le nom et le reste. Cette scène avait cela d’intéressant pour moi qui tenais le rôle du fils du roi (ainsi qu’il me semble vous l’avoir déjà dit) qu’elle ne faisait pas intervenir le fils du roi.
Je pouvais donc rester tranquillement dans les coulisses, ce qui me convenait parfaitement, ma timidité faisant que j’ai toujours été plus à l’aise dans les coulisses que sur le devant de la scène.
Cela est vrai aujourd’hui et l’était bien davantage quand j’avais quatorze quinze ans. Or, j’avais précisément environ quatorze quinze ans lorsque l’on m’avait demandé de tenir le rôle du fils du roi, rôle prestigieux que je n’avais pu refuser malgré mon amour des coulisses.
Mais quelque chose survient toujours pour vous faire le coup du lapin au moment précis où vous vous sentez le mieux disposé envers l’Univers.
Dans cette pièce de Shakespeare, ainsi que le précédent incident l’a montré, le roi est souvent de mauvaise humeur, a mauvais caractère, s’énerve pour un oui ou un non, se fâche et d’une manière générale s’agite beaucoup. Je pense qu’il en était ainsi dans la discussion qu’il avait avec cet autre personnage dont j’ai oublié le nom et le reste. Sans doute a-t-il tapé du pied, fait vibrer les planches ou bousculé la tenture qui servait de décor. Toujours est-il que le blason royal, agrafé à celle-ci, perdit l’une de ses attaches et bascula.
Je ne sais si vous avez déjà eu l’occasion d’observer un blason à l’air penché ou de méditer sur l’effet qu’il peut produire sur les témoins d’une telle anomalie. Il semblerait que cela soit insupportable pour une majorité de personnes car un type qui se disait régisseur me demanda d’aller redresser le blason, toutes affaires cessantes, pendant que se déroulait la scène.
Chaque fois que je le rencontrais, j’éprouvais le désir de me glisser dans une cave et d’y rester planqué jusqu’à ce qu’on sonne la fin d’alerte, exercice difficilement réalisable dans les circonstances où je me trouvais. J’eus beau regarder le quémandeur comme la goutte qui fait déborder le vase, il n’en démordit pas. Je sentais bien qu’il ne me tenait pas en grande estime et ne s’attendait guère à ce que je gagne à être connu.
Je me débattis comme un poisson hors de l’eau face à cette idée saugrenue. L’apparition du fils du roi au milieu d’une conversation qui ne le regardait pas n’avait aucun sens et constituait peut-être – je ne l’ai pas vérifié – un contresens historique. J’allais mourir de honte sous le regard des spectateurs en exécutant ce travail de valet de pied ou de page de cinquième catégorie. J’aurais accepté avec joie la tâche de terrasser un dragon aux narines incandescentes, mais redresser le blason du Roi dans ma position : jamais.
Rien n’y fit. Pire, d’autres figurants, craignant sans doute de devoir se substituer à moi si je ne me laissais pas convaincre, se joignirent au quémandeur pour me harceler davantage. Et bien, je peux vous affirmer que je me trouvais dans une situation qui donne à sa joie de vivre un sacré coup dans les tibias.
Je dus me résoudre à rassembler mon courage et à me laisser pousser sur la scène. Mon attitude évoquait celle d’un gamin qui, cueillant des pâquerettes sur la voie ferrée, vient de se prendre l’express de 20H42 dans le bas du dos. Aveuglé par les projecteurs, je devinais dans l’insondable obscurité de la salle, une foule de spectateurs dont les cerveaux se transformaient en autant de points d’ interrogation.
Le Roi lui-même, surpris par mon incompréhensible intrusion, interrompit sa fâcherie et il se fit un grand silence comme si l’univers tout entier retenait son souffle pour mieux concentrer son attention sur ma personne.
Je compris soudain ce que veulent dire les gens qui écrivent des bouquins quand ils parlent du temps qui suspend son vol. Tant bien que mal, je parvins à pas comptés jusqu’au blason et entrepris de remettre en place l’agrafe défectueuse.
Pendant ce temps, le Roi, faisant mine de m’ignorer, avait repris son courroux et son exaspération envers son interlocuteur là où il les avait laissés.
Vous pensez bien, séduisantes lectrices et lecteurs perspicaces, que l’agrafe ne se laissa pas faire et que je ressemblais à du personnel de maintenance incompétent travaillant pendant les heures de représentation.
Pulvérisant tous les canons du ridicule, je quittai la scène et le blason comme on quitte les toilettes, c’est-à-dire dans l’état où je les avais trouvés.
Je vous l’avais dit, je suis un artiste. D’ailleurs, je suis né en septembre et tous les gens qui sont nés en septembre sont des artistes. Maurice Chevalier est né le 12 septembre 1888, Agatha Christie est née le 15 septembre 1890, Sophia Loren le 20 septembre, mais aussi Ray Charles, Julio Iglesias, Scott Fitzgerald, Charles Perreault, William Faulkner, Michael Douglas, Georges Gershwin et même Miguel de Cervantes, auteur de Don Quichotte est né exactement quatre siècles avant moi.
CQFD
15
29
14
7

Vous aimez lire Asa No ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0