Chapitre 38 - Partie 1

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Kalor

  Peu de temps avant midi, nous attendions sur le perron du palais que le cortège de carrosse visible à l’horizon arrive. Je jetai un rapide coup d'œil à ma droite. Malgré le froid glacial qui la faisait grelotter, la Comtesse se tenait à mes côtés pour accueillir nos invités, cachant au mieux ses tremblements. Je lui avais proposé d'attendre à l'intérieur du château, mais elle avait refusé. Les Eld'fólkjallais pourraient le prendre comme un manque de respect.

  Je reportai mon attention devant moi et quelques minutes plus tard, les attelages s'arrêtèrent le long du perron. Même avec le rapide cours sur la culture eld'fólkjallaise que m'avait donné la Comtesse, je fus légèrement surpris de voir qu'absolument tous les étrangers qui descendaient de voiture étaient vêtus de violet, décliné dans une multitude de teintes.

  Seul l'un d'entre eux possédait une autre couleur sur sa tenue : des appliqués d'or ornaient sa veste cachée par une cape épaisse et des galons d'or longeaient les côtés de son pantalon. Le seul qui portait une couronne d'argent. Le Prince Náttmörður.

  Mais même sans ses différences, j'aurai su qui il était. Un regard perçant et intransigeant. Une prestance impressionnante. Un respect imposé par sa simple présence, dû à un puissant charisme naturel... Il dégageait toutes ces qualités qu'on attendait d'un futur roi, et encore plus.

  Alors qu'il s'approchait de nous, je m'avançai, suivi de la Comtesse qui resta volontairement en recul, derrière moi. Elle m'avait expliqué que dans leur culture, en dehors de la sphère privée, les femmes devaient se faire discrètes et ne pas se mêler aux affaires des hommes. Arrivé devant lui, je m'inclinai.

  –Votre Altesse, c'est un vrai honneur que de vous recevoir dans notre pays. J'espère que vous apprécierez votre séjour sur nos terres et que votre voyage a été bon.

  L'interprète s'apprêtait à traduire mes mots mais le Prince étranger, d'un geste de la main, le fit taire. Puis à son tour, il courba l'échine.

  –Tout l'honneur est pour nous, Prince Kalor, déclara-t-il avec un fort accent. Nous vous sommes infiniment reconnaissant d'avoir accepté notre venue après que nous avons rejeté vos invitations, il y a plusieurs décennies.

  –Plutôt que de s'attarder sur le passé, nous préférons regarder vers l’avenir.

  –Voilà une bien sage décision... En parlant d'avenir. Je vous prie de bien vouloir m'excuser pour cette inconvenance, mais pourriez-vous préparer une chambre pour ma femme ? Le voyage l'a bien fatiguée et elle aurait grandement besoin de repos.

  –Je vais m'assurer qu'elle soit installée dans les meilleures conditions.

  Surpris par cette voix mélodieuse qui sortait de derrière moi, le Prince Náttmörður fronça les sourcils. La Comtesse se dévoila et se plaça à mes côtés. L'étonnement que sa voix avait entraîné chez le Prince était bien insignifiant comparé au choc que provoqua son apparence. Pendant quelques instants, il resta interdit, les yeux écarquillés et le regard rivé sur elle. Elle lui offrit une révérence puis le dépassa et se dirigea vers les carrosses. Une dernière personne sortait de celui qu'avait quitté le Prince.

  Ce dernier sembla retrouver ses esprits.

  –Pardonnez-moi, votre Altesse, mais qui est cette jeune femme ?

  –Mon épouse.

  Je fus légèrement surprise par le naturel avec lequel je venais de le dire.

  À cette annonce, les yeux de l’étranger s’agrandirent. Il allait poser une nouvelle question mais fut coupé par l'arrivée de nos femmes. Mon regard se posa sur la Princesse Filippa. L'espace d'un instant, je me figeai. Son teint était bien plus doré que celui des autres membres de la délégation. Il était même identique à celui de la Comtesse. Ce qu'elle m'avait dit lorsqu’elle m'avait proposé de se charger de la réception me revint soudain en tête.

  « Ils ont scellé leur toute première alliance il y a quelques années, avec Illiosimera. »

  Visiblement, elle avait oublié de me préciser que cette alliance avait été scellée par un mariage.

  Exactement comme nous.

  –Altesse, fit la Princesse Filippa en Illiosimerien, je suis ravie de vous rencontrer et je vous remercie pour votre compréhension.

  Elle s'inclina et je remarquai la main qu'elle gardait au niveau de son ventre. Sa cape n'en cachait pas totalement le net renflement. Son épuisement prenait tout son sens à présent, elle était enceinte.

  –Je vous en prie, Princesse, c’est tout naturel.

  Elle baissa à nouveau la tête puis la Comtesse la conduisit à l'intérieur. D'un geste de la main, j'invitai le Prince Náttmörður à faire de même et nous les suivîmes. Je le guidai, ainsi que le reste de la délégation, à la salle de réception où Valkyria nous attendait. Après de rapide présentation, elle les convia à prendre place autour de la table.

  Les musiciens amorcèrent leur morceau dès que le Prince s'installa.

  Le repas dura deux bonnes heures dans un silence seulement couvert par le sextuor à corde. Les Eld'fólkjallais avait pour habitude de ne pas parler à table. Cependant, la Comtesse, en parfaite maîtresse de maison, s'assurait régulièrement du bien-être de ses invités. Et tout en restant courtoise, elle disparaissait parfois discrètement de sa place à ma droite pour vérifier que tout allait bien du côté des cuisines, de l'orchestre, des domestiques... Avec la susceptibilité des Eld'fólkjallais, elle ne pouvait tolérer une seule fausse note. Mais, j'aurai aimé qu'elle se détende un peu et prenne le temps de manger plus. Même si elle avait repris du poids, elle n'atteignait pas encore celui qu'elle faisait en arrivant ici. Déjà que je ne l'avais pas trouvé très épaisse lors de notre rencontre. Cette finesse était-elle courante à Illiosimera ? Ce n'était pas le cas ici.

  À la fin du déjeuner, elle proposa à nos convives de l'accompagner dans la véranda pour le café, leur permettant ainsi de profiter de l'extérieur sans avoir à subir le froid de notre pays.

  Une fois dans le salon de verre, le Prince et moi nous installâmes dans un coin, pour ne pas être trop dérangés. Nous pouvions à présent parler affaire.

  –Pardonnez-moi mon indiscrétion, Altesse. Mais pourquoi après tout ce temps avez-vous décidé de nous recontacter ?

  –Mon père n'est plus tout jeune, soupira-t-il. Alors mon accession au trône ne serait tardée. Mais contrairement à lui, je ne veux plus que notre pays soit aussi fermé. L'étranger à tant à nous apporter.

  –Et qu'avez-vous à lui apporter en échange ?

  Je savais qu’Eld'fólkjall était un pays regorgeant de richesses très différentes des nôtres, alors j'étais curieux de voir ce qu'il comptait proposer.

  –Premièrement, je vous autoriserais l'accès à nos ports, afin que vous puissiez faire des escales lors de vos voyages vers les pays ensoleillés. Mais également pour permettre à vos commerçants d'étendre leur marché sur nos îles.

  Ainsi il désirait nous ouvrir les portes du pays tout entier ? Intéressant...

  –Et que souhaiteriez-vous en échange de cette offre plus que généreuse ?

  –Avoir un accès à votre bois. Nos hivers ne sont pas aussi rudes que les vôtres, mais ils peuvent être difficiles. Malheureusement, notre bois brûle trop vite et nous en consommons trop. Je crains que d’ici quelques années, nos sylves commencent à en pâtir.

  –Alors que le nôtre a la particularité de pouvoir entretenir un feu pendant des heures, continuai-je.

  Dame Nature avait vraiment bien fait les choses. Malgré l'environnement inhospitalier de Talviyyör, elle nous avait donné tous les moyens pour y vivre plus que convenablement.

  Je réfléchis à cette proposition. Nos forêts étaient tellement vastes et riches que nous pouvions tout à fait vendre une partie de notre bois à une autre nation. Si un tel échange venait à voir le jour, nous serions totalement gagnant.

  –C'est à mon père que revient la décision d'accepter votre offre. Cependant, je peux avancer que sa réponse sera positive.

  Depuis le temps qu'il attendait d'avoir un accès à ce pays, je n'avais aucun doute.

  –Vous m'en voyez ravi, déclara le Prince Eld'fólkjallais.

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Leah Nash



 Parler d’un évènement traumatisant est souvent apaisant. Mais pour moi, parler ne servirait qu’à transmettre mon malheur à autrui, et je ne veux pas imposer ce fardeau à quiconque. C’est pourquoi je décide de transcrire ce que j’ai vécu, en espérant que mon esprit puisse se libérer et vivre la fin de mes jours dans une forme de paix. Mon nom est Elijah Lowe, et je dois vous implorer de ne pas continuer ce journal si par malheur vous le trouvez. Par pitié, reculez tant que vous le pouvez encore...
J’avais un ami autrefois, très cher à mon cœur. Nous étions comme deux frères et partagions tout. Nous avions grandi ensemble dans le même quartier au nord de l’Angleterre. Lui Ecossais, moi Britannique, nous étions comme issus de la même famille. Nous nous ressemblions autant de drops que de caractère. Les années passaient et rien ne pouvait nous séparer. Enfin presque. Un jour, Aidan apprit qu’un de ses lointain parents était mort et lui avait légué un manoir à Junkerdal en Norvège. Malgré l’isolement, il avait décidé d’y vivre, me disant que tout irait bien, et que la distance ne nous séparerait pas. Mais ce ne fut pas le cas. Les mois défilèrent, ainsi que les années, mais pas de nouvelles de mon ami tant aimé. Ce ne fut que 13 ans plus tard que je recevais une lettre de Norvège.

Junkerdal, 13 Octobre 18—
Cher Elijah, mon ami,
Voici bien longtemps que je ne t’ai pas écrit. Je tiens d’abord à te faire mes excuses les plus sincères, je n’ai pas oublié la promesse que je t’avais fait lors de mon départ. Je ne l’ai pourtant pas tenue et j’ai malheureusement laissé le temps et la distance nous séparer. Il s’agit bien de la seule chose que je regrette de ma vie, ou peut-être que je regrette également d’être parti. La Norvège a beau être magnifique, la vie y est rude et solitaire. Je ne sais comment mon esprit et mon âme ont pu vivre autant de temps isolé ainsi, sans voir que le temps défiler. Et alors que je reviens à moi-même, ton image est réapparue dans ma mémoire. Des images de bonheur, du temps où nous étions un seul et même être, comme deux frères. Je ne cesse de me dire que je souhaiterais te revoir depuis. Mais la fierté et surtout la peur que tu m’aies oublié ou refuses tout contact avec moi, m’a paralysé pendant des semaines. Je me suis tout de même décidé à écrire cette lettre pour te demander de venir me rendre visite dans mon manoir. Je sais bien que c’est une longue distance à parcourir, mais je crains ne pouvoir me déplacer jusqu’en Angleterre. Je sais également que je t’en demande beaucoup, mais mon cœur ne me pardonnerait jamais de ne pas avoir tenté de te revoir. Mon domestique et fidèle servant Jaime Adams accompagne cette lettre, il t’aidera pour tes bagages et t’accompagnera pour la route si jamais tu acceptes ma requête. Sache que je t’attends patiemment.
Dans l’espoir de te voir, ton ami dévoué, Aidan McTavish.”
Un mélange de colère et d’immense joie s’était emparé de moi. J’étais évidemment très heureux d’avoir enfin une lettre de mon ami, mais pourquoi avoir attendu autant de temps ? Le lien que nous avions avait vite fait disparaître la colère et mes bagages étaient prêts en une heure. Je partais donc avec ce Jaime Adams, en direction du Nord.
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