Chapitre 37 - Partie 1

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KALOR

  Le mois qui précéda la réception eld'fólkjallaise me sembla durer une éternité. Étant le seul à être resté au château, je n'avais pas une seconde pour moi. J'étais tellement surchargé par le travail que je dormais à peine trois heures par nuit et ne pouvais même pas aller m'entraîner. Un défilé de nobles, diplomates, citoyens et domestiques circulait quotidiennement dans mon bureau, alors que les dossiers continuaient de s'accumuler sur mon bureau. J'avais l'impression que je n'en verrais jamais le bout.

  En revanche, j'avais à peine revu la Comtesse, elle aussi était bien occupée. Je ne savais pas précisément ce qu'elle faisait mais elle mettait toute son énergie à préparer la réception. Et si j'étais tout à fait sincère avec moi-même, ne pas lui avoir parlé depuis des semaines commençait à me déranger. Ne plus entendre son petit accent qui rendait sa façon de s'exprimer mélodieuse et sa drôle d'habitude à rouler les r me manquait, son sourire également. J'avais tellement envie de le revoir que j'en avais même rêvé, un soir.

  Dame Nature, merci, cela ne devrait plus durer. Demain, la délégation arrivait et je pourrais enfin quitter mon bureau.

  Je frottai ma nuque, tentant de débloquer mes muscles ankylosés, puis me concentrai à nouveau sur le rapport du port Gravior. J'avais à peine lu deux lignes que Valkyria déboula littéralement dans la pièce avant qu'Edgar n'ait le temps de l'annoncer.

  –Tu as laissé Lunixa s'occuper de la réception ? Fit-elle d'une voix incendiaire.

  –Bonsoir à toi aussi chère sœur, oui, merci de demander, je vais très bien, et toi ? Comment s'est déroulé ton séjour ?

  –On parle des Eld'fólkjallais. Des Eld'fólkjallais, Kalor.

  –Et ? Tu crois que cela aurait été mieux avec moi ?

  Elle soupira et se laissa choir sur l'un des fauteuils en face de mon bureau. Ce n'était pas le genre de ma sœur de s'emporter de la sorte. Qu'est-ce qui avait pu la mettre dans cet état ? Je sortis une bouteille d'alcool et lui servit un verre pour qu'elle se détende. Elle le vida d'une traite.

  –Excuse-moi, Kal. Je n'aurai pas dû passer mes nerfs sur toi.

  –Que s'est-il passé ?

  Elle me tendit son verre vide. Je lui remplis.

  –Nous avons fait une petite pause en rentrant, il y a une demi-heure. Nicholas est resté près du carrosse tandis que je suis allée faire un tour dans la forêt, pour me dégourdir les jambes... J'en ai aussi profité pour me téléporter. Cela faisait tellement longtemps. Mais je ne savais pas que Nicholas avait finalement décidé de faire aussi une balade. Et après l'un de mes voyages, je suis tombée sur lui.

  Mon pouvoir se répandit brusquement en moi.

  –Il t'a vue ? Paniquai-je

  –Non, Dame Nature merci, non. Je me suis de nouveau téléportée juste après.

  Je ne pus contenir mon soulagement. L'espace d'un instant j'avais vu ma sœur sur la place publique, être traînée vers le bourreau. Je me servis également un verre pour chasser définitivement cette image de mon esprit.

  –Je l'aime et c'est réciproque, reprit-elle. Mais comme tout humain, il déteste tellement ce que nous sommes que s'il l'apprend, il n'hésitera pas une seconde à me faire exécuter.

  C'était l'une des deux raisons pour lesquelles il y avait peu de Lathos en couple avec un humain. Ils nous haïssaient, purement et simplement, et ne juraient que par notre extinction totale. Alors il était impossible de vivre librement en leur compagnie. À chaque instant, il fallait s'assurer de cacher sa nature, au risque d'être dénoncé puis exécuté. Comme la moitié de ma famille était humaine et que le château en était rempli, je devais déjà faire attention à ne pas utiliser mes pouvoirs impunément. Mais en me mariant avec Lokia, j'aurais au moins eu un peu de liberté. Maintenant que j'avais épousé la Comtesse, je pouvais oublier cette idée.

  L'autre raison était que ce n'était également pas apprécié du côté des Lathos. Depuis une cinquantaine d'années, la grande majorité de notre espèce s'était mise d'accord sur un point : nous devions préserver la pureté de notre sang. Alors il était très mal vu d'être en couple avec un humain et le Lathos de ces unions mixtes pouvait même subir de violents lynchages à cause de ce consensus. Ma mère en était seulement protégée car son mariage était une nécessité pour la Cause, et ma sœur car elle était la Princesse Lathos.

  –J'ai eu tellement peur, murmura-t-elle.

  –C'est fini, la rassurai-je en prenant sa main. Mais je t'en prie sois plus prudente à l'avenir.

  –Crois-moi, j'ai bien retenu la leçon.

  Les muscles encore crispés de mon dos finirent par se détendre. Alors que mes épaules retombaient, Val se redressa et posa sa paume sur mon front.

  –Je peux savoir ce que tu fais ? m'enquis-je, perdu.

  –Ta main m'a semblé bien chaude, tu n'aurais pas de la fièvre ?

  Je me crispai à nouveau. Dame Nature, mon pouvoir ! Une partie circulait encore en moi ! Mon cœur se mit à battre bien trop vite, mais je ne laissai rien transparaître de ma panique.

  –J'ai tellement peu dormi que ce ne serait pas impossible, répondis-je d'un ton que je voulais détaché.

  Je relâchai sa main et ramenai mon bras vers moi, sans mouvement brusque.

  –Tu devrais prendre une tisane thérapeutique, tu es vraiment brûlant. Veux-tu que j'aille t'en chercher une ?

  –Comme elles ont tendance à donner envie de dormir, je le ferai plutôt avant d'aller me coucher. Mais merci.

  Valkyria n'insista pas, se rassit, puis elle prit un de mes dossiers et commença à le traiter.

  Je savais qu'elle ne cherchait qu'à m'aider, pour que je finisse plus vite et prenne ce fichu remède. Mais là, tout de suite, sa présence me mettait terriblement mal à l'aise. Je devais ramener mon pouvoir au fond de moi, cependant, je ne pouvais le faire tant qu’elle serait là, au cas où elle me toucherait encore. Elle sentirait immédiatement la différence de température et se douterait que quelque chose clochait.

  –Si la réception t'inquiète tellement, tu devrais voir la Comtesse, lui conseillai-je pour l'inciter à partir.

  Elle roula les yeux.

  –Kalor, qu'est-ce qu'on a dit ? (Je fronçai les sourcils). Elle s'appelle Lunixa, pas la Comtesse, cela va bientôt faire deux mois à présent. Alors arrête ça.

  –D'accord, d'accord. Mais va la voir, elle doit être en train de tout vérifier pour demain et elle a sûrement besoin d'aide.

  –Très bien mais à une seule condition. Appelle-la par son prénom.

  –Val...

  –Je ne bougerai pas d'ici tant que tu ne l'auras pas fait.

  J'expirai longuement et me mis à jouer nerveusement avec mon stylo. Les deux extrémités tapaient à intervalle régulière et rapide le sous-main. Évidemment, ma sœur ne manqua rien de tout cela et pour me prouver qu'elle était sérieuse, elle se concentra à nouveau sur le dossier.

  Dame Nature ! Ce n'est qu'un prénom !

  Je bloquai mon stylo et pris une profonde inspiration.

  –Val, peux-tu aller aider Lunixa, s'il te plaît.

  Un sourire arrogant fendit son visage. Elle referma le porte document et se téléporta à côté de moi.

  –Tu vois, ce n’était pas si difficile que cela, murmura-t-elle à mon oreille.

  Elle embrassa ma joue et sortit, guillerette. Dès qu'elle referma la porte, je forçai à nouveau mon pouvoir à se terrer en moi et me laissai retomber contre le dossier. J'étais passé à deux doigts de la catastrophe.

  Après quelques secondes, je me redressai pour me remettre au travail, mais j'avais du mal à me concentrer. Je n'arrêtai pas de m'entendre prononcer le prénom de la Comtesse. Ce n'était que la deuxième fois que je le faisais.

  Et elle ? Avait-elle déjà dit mon prénom ? Elle m'avait toujours appelé Altesse jusqu'à présent. C'était tellement distant... Comment sonnerait mon prénom entre ses lèvres ? Le rendrait-elle moins agressif en roulant le r de la fin ?

  Dans un murmure, je tentai de dire Zacharias comme elle le faisait. Mais j'avais beau essayé, je n'arrivais pas à reproduire cette particularité langagière. C'était légèrement frustrant, mais au moins, je ne dénaturais pas son prénom.

  Un spasme me traversa soudain. Mais... à quoi est-ce que je pensais ? Je secouai vivement la tête, chassant ces réflexions idiotes de mon esprit et me focalisai sur le rapport devant à moi.


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Leah Nash



 Parler d’un évènement traumatisant est souvent apaisant. Mais pour moi, parler ne servirait qu’à transmettre mon malheur à autrui, et je ne veux pas imposer ce fardeau à quiconque. C’est pourquoi je décide de transcrire ce que j’ai vécu, en espérant que mon esprit puisse se libérer et vivre la fin de mes jours dans une forme de paix. Mon nom est Elijah Lowe, et je dois vous implorer de ne pas continuer ce journal si par malheur vous le trouvez. Par pitié, reculez tant que vous le pouvez encore...
J’avais un ami autrefois, très cher à mon cœur. Nous étions comme deux frères et partagions tout. Nous avions grandi ensemble dans le même quartier au nord de l’Angleterre. Lui Ecossais, moi Britannique, nous étions comme issus de la même famille. Nous nous ressemblions autant de drops que de caractère. Les années passaient et rien ne pouvait nous séparer. Enfin presque. Un jour, Aidan apprit qu’un de ses lointain parents était mort et lui avait légué un manoir à Junkerdal en Norvège. Malgré l’isolement, il avait décidé d’y vivre, me disant que tout irait bien, et que la distance ne nous séparerait pas. Mais ce ne fut pas le cas. Les mois défilèrent, ainsi que les années, mais pas de nouvelles de mon ami tant aimé. Ce ne fut que 13 ans plus tard que je recevais une lettre de Norvège.

Junkerdal, 13 Octobre 18—
Cher Elijah, mon ami,
Voici bien longtemps que je ne t’ai pas écrit. Je tiens d’abord à te faire mes excuses les plus sincères, je n’ai pas oublié la promesse que je t’avais fait lors de mon départ. Je ne l’ai pourtant pas tenue et j’ai malheureusement laissé le temps et la distance nous séparer. Il s’agit bien de la seule chose que je regrette de ma vie, ou peut-être que je regrette également d’être parti. La Norvège a beau être magnifique, la vie y est rude et solitaire. Je ne sais comment mon esprit et mon âme ont pu vivre autant de temps isolé ainsi, sans voir que le temps défiler. Et alors que je reviens à moi-même, ton image est réapparue dans ma mémoire. Des images de bonheur, du temps où nous étions un seul et même être, comme deux frères. Je ne cesse de me dire que je souhaiterais te revoir depuis. Mais la fierté et surtout la peur que tu m’aies oublié ou refuses tout contact avec moi, m’a paralysé pendant des semaines. Je me suis tout de même décidé à écrire cette lettre pour te demander de venir me rendre visite dans mon manoir. Je sais bien que c’est une longue distance à parcourir, mais je crains ne pouvoir me déplacer jusqu’en Angleterre. Je sais également que je t’en demande beaucoup, mais mon cœur ne me pardonnerait jamais de ne pas avoir tenté de te revoir. Mon domestique et fidèle servant Jaime Adams accompagne cette lettre, il t’aidera pour tes bagages et t’accompagnera pour la route si jamais tu acceptes ma requête. Sache que je t’attends patiemment.
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