Chapitre 32

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LUNIXA


  Cela faisait désormais une semaine que j'avais été empoisonnée, soit une semaine que le Prince dormait avec moi, et chaque nuit me dérangeait un peu plus que la précédente. Je ne m'étais réveillé que deux fois avant lui, donc je n'avais pu en attester de mes propres yeux que ces matins-là, mais j'étais pratiquement certaine d'avoir fini dans ses bras toutes les nuits. La chaleur de son étreinte se faisait encore sentir lorsque j'émergeais après lui. Si mon malaise n'avait tenu qu'à cela, j'aurais peut-être pu passer outre, mais ce n'était pas tout. Mon sommeil était bien plus paisible depuis qu'il me rejoignait dans ma couche, comme si je trouvais sa proximité rassurante. Je détestais cela. J'avais l'impression de laisser tomber mes défenses et je ne voulais surtout pas qu'une telle chose arrive. J'avais eu du mal à les ériger. Elles devaient rester en place.

  Ce matin-là ne dérogea pas à la règle. Je me réveillai à nouveau lovée contre le torse du Prince, son souffle chaud caressant ma nuque. Il ouvrit les yeux peu de temps après et, cette fois-ci, je ne bougeai pas, même quand son bras libéra ma taille et quand il quitta le lit. Les paupières toujours closes, je l’entendis quitter la chambre, puis le salon avant d’y revenir. Une porte s’ouvrit et une démarche plus discrète que la sienne parvint à mes oreilles. Le Prince partit sans adresser un mot au nouveau venu. Les pas de ce dernier gagnèrent ma chambre après son départ.

  — Comptez-vous faire semblant de dormir encore longtemps, Madame ?

  Démasquée, je sortis des couettes et fis face à Magdalena. Un sourire amusé illuminait son teint de porcelaine et rehaussait le saphir de ses yeux

  — Une raison à ce comportement ?

  — Non.

  Il fallait que j'arrête d'y penser. Tout de suite. Et pour cela, je ne voyais rien de mieux qu'un bon bain. Je ne pris que les changes nécessaires à la fin de ma toilette et laissai à Magdalena le soin de préparer le reste.

  Je me glissai dans la baignoire avant qu'elle ne soit pleine et coupai le robinet dès que mes épaules furent immergées. Tous mes muscles se détendirent enfin. Comme je l’avais espéré, l'eau chaude et les sels de bain que j'y avais ajouté me firent un bien fou. Mon esprit se vida complètement et le resta, même quand je commençai à me laver. Je profitais simplement de mon bain, de la douceur de la vapeur, de la mousse et du savon sur ma peau. Mais quand je passai ma main sur mon ventre, j'eus l'impression de sentir à nouveau le bras du Prince autour de ma taille.

  Je claquai violemment mes joues. Par la Déesse, cela devait cesser ! Même si le comportement protecteur qu'il avait à mon égard me touchait, je ne pouvais laisser mes pensées divaguer ainsi, cela ne rimait à rien. Il me fallait trouver un moyen de mettre un terme à ses étreinte nocturnes, pas y songer durant la journée.

  Je plongeai la tête sous l'eau pour fixer mes résolutions, puis je sortis du bain, me séchai et enfilai ma chemise de jour avant de rejoindre Magdalena. Elle m’aida à m’habiller à la fin de mon petit-déjeuner, puis m’invita à m’asseoir devant la coiffeuse pour me maquiller.

  — Y a-t-il quelque chose qui vous tracasse, Madame ? me demanda-t-elle pendant qu'elle appliquait du khôl sur mes yeux.

  — Non, pourquoi ?

  — C'est l'impression que j'ai.

  Étais-je donc si transparente ? Qu’elle parvienne à lire en moi comme dans un livre ouvert me déplaisait fortement.

  — Vous savez, ajouta-t-elle, si jamais vous avez besoin de parler à quelqu'un, je suis là.

  J'avais bien conscience que j'allais devoir finir par accorder ma confiance à quelqu'un dans ce palais, même si ce n'était que pour confier des broutilles. Si je gardais tout en moi, je risquais de devenir folle. Cependant, je me méfiais de tout et de tout le monde depuis mon empoisonnement.

  — Tout va bien avec votre mari ?

  Mon cœur manqua un battement.

  — Je vous ai déjà dit de ne pas l'appeler ainsi, lui rappelai-je durement.

  — Oh… C'est vrai. Je vous prie de bien vouloir m'excuser.

  J'avais du mal à croire la sincérité de ses mots. Magdalena était loin d'être sotte. J'étais presque certaine qu'elle l'avait fait exprès. Sans un mot, elle poursuivit son ouvrage et je me surpris à jouer avec mon alliance en patientant. Paniquée par ce geste, je coinçai mes mains entre mes cuisses pour ne pas recommencer. Qu'est-ce qui m'avait pris ?

  Dès que ma femme de chambre eut terminée, je rassemblai mes cheveux en une queue de cheval haute et nous quittâmes les appartements. Il fallait absolument que je me change les idées.

  Aujourd'hui, je laissai de côté la bibliothèque et Magdalena me suivit comme mon ombre faire le tour des couloirs et des salons, au cas où de nouvelles rumeurs circuleraient. Depuis que les nobles savaient que je les comprenais, ils se méfiaient de moi et avaient tendance à suspendre leur conversation lorsque j'arrivais, mais ils ne tenaient jamais bien longtemps et les commérages finissaient toujours par reprendre. Ils évitaient simplement d'évoquer directement la famille royale en ma présence.

  Ma matinée de recherche se révéla aussi infructueuse que les précédentes. Pas que je n'appris rien, au contraire – j'en savais même un peu trop sur certaines nobles à mon goût désormais –, mais je n'avais toujours pas de piste à explorer, pas même un indice. Alors que le temps m'était compté, j'avais l'impression de ne pas avoir progressé d'un iota depuis le début.

  Un brin déprimée, je me dirigeai vers la salle à manger. J'avais encore moins envie de m'y rendre que d’habitude. Après ce que j'avais ressenti ce matin, je ne voulais pas me retrouver à côté du Prince.

  Alors que j'étais à mi-chemin de ma destination, une porte s'ouvrit brutalement à quelques pas de moi. Une jeune servante suivie d’un noble sortit de la pièce à reculons et en tremblant comme une feuille. L’homme la gifla. Le coup fut si violent que la petite tomba par terre et que je me figeai, interdite.

  — Comment oses-tu appelé cette mixture un café ? beugla-t-il en lui lançant une tasse au visage.

  La domestique se protégea le visage avec ses bras mais elle ne put contenir un cri de douleur lorsque le liquide brûlant toucha sa peau. Bien que plusieurs personnes assistèrent à la scène, personne n'intervint. Elles détournèrent le regard et reprirent leur route, indifférentes à cette situation. Après tout, ce n'était qu'une servante qui se faisait réprimander par un noble, quoi de plus normal ? Je voulais faire profil bas plus que tout, mais là c'était trop.

  — Arrêtez ! hurlai-je alors qu’il s'apprêtait à la frapper à nouveau.

  Il retint son geste et se tourna vers moi, m'incendiant du regard. Je n'en eus cure. Je me plaçai devant la petite domestique et lui fis face.

  — Écartez-vous, m'ordonna-t-il froidement. Cette affaire ne vous regarde pas. Cette incompétente a fait une erreur et c'est mon droit de la punir.

  — En la frappant et en lui brûlant le visage ? Et tout cela pour quoi ? Un café un peu trop amer ? Mais pour qui vous prenez-vous ?

  — Je suis le Marquis Trotsligge, et je ne vous permets pas de me parler sur ce ton, Naulo.

  J'eus un mouvement de recul. Naulo était la pire insulte talviyyörienne pour désigner les étrangers.

  La colère gonfla en moi. Je souhaitais lui faire ravaler ses mots, mais il y avait bien plus urgent. Je me retournai et m'accroupis pour me focaliser sur la jeune servante. Elle devait à peine avoir quatorze ans. Malgré sa peau ébouillantée et ses petits yeux bruns remplis de larmes, pas une seule n’avait encore roulé sur ses joues. Je cherchai à prendre délicatement son bras afin d'avoir un meilleur aperçu de l'étendue des dégâts, mais elle recula, terrorisée.

  — Hé, ne t'inquiète pas, tout va bien, déclarai-je avec douceur. Je vais m'occuper de toi et te soigner, d'accord ? (Elle opina d'un hochement de tête tremblant.) Magdalena, emmenez-la dans mes appartements.

  Un frisson me secoua quand je me rendis compte que, pour la première fois, j'avais dit « mes » appartements.

  — Je ne peux pas vous laissez seule, Madame.

  — J'arrive dans une minute, lui assurai-je, allez-y.

  Magdalena, encore hésitante, finit par m'obéir. Je me relevai et découvris que mon intervention avait rameuté un public assez conséquent de nobles et de domestiques. Le spectacle était donc devenu suffisamment intéressant, à présent ?

  Je ne m'étais pas encore complètement retourner vers le Marquis Trotsligge qu'il se saisit brutalement de mon poignet. Le regard noir, il m’attira à lui.

  — Vous n'aviez aucun droit de vous en mêler !

  Cet homme était-il fou ? Comment pouvait-il se permettre de me toucher de la sorte ? Même si je n’étais qu’une Naulo à ses yeux, mon rang restait supérieur au sien. Il devait ignorer qui j’étais vraiment ; c’était la seule explication à son comportement suicidaire.

  Peu importe qu’il connaisse mon statut ou non, s'il pense que je vais le laisser faire, il se trompe lourdem…

  — Il suffit ! cingla une voix puissante. Marquis, relâchez-la immédiatement !

  Je me pétrifiai une seconde avant de tourner vivement la tête. L'homme que je souhaitais éviter, le Prince, venait d'intervenir à son tour.

  Perdu, le Marquis libéra enfin mon bras et nous observa à tour de rôle, le Prince et moi. Son visage perdit soudain toute couleur. Il courba l'échine.

  — Altesse, je suis navré, je ne savais pas. Je pensais qu'il ne s'agissait que de rumeurs. Je…

  — Taisez-vous, le coupa le Prince d'un ton tranchant, je n'ai que faire de vos excuses. Vous allez bien ?

  Sa voix avait perdu toute froideur à cette question. Il se trouvait juste côté de nous à présent et je sentais son regard peser sur moi.

  — Oui, murmurai-je sans pour autant me tourner vers lui.

  — Ne reportez plus jamais la main sur elle, Trotsligge, reprit-il d’un ton glacial. Me suis-je bien fait comprendre ?

  — Altesse, je…

  — Me suis-je bien fait comprendre ?!

  — Oui, votre Altesse.

  — Bien. Rendez-vous à mon bureau, je vous y rejoins dans un…

  Avant que le Prince n'ait fini sa phrase et que les commérages ne s'emballent, je traversai la foule qui nous entourait et partis en direction de mes appartements. Alors que j'arrivais à l'angle d'un couloir, une main se referma à nouveau sur mon poignet. Je sus immédiatement à qui elle appartenait. Elle était brûlante.

  — Qu'est-ce que c'était que ça ? demanda le Prince.

  — Il battait une servante, je suis intervenue et il n'a pas apprécié, point final. Merci de m'avoir défendue, mais j'aurais pu me débrouiller seule. Maintenant, si vous voulez bien m'excuser, je dois m'occuper de la petite.

  Je dégageai mon bras de sa main et me remis en route. Pas une fois, je ne l'avais regardé.

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