Chapitre 31 - Partie 2

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  La journée touchait doucement à sa fin quand deux coups me tirèrent de mes pensées. Intriguée, je relevai la tête de mes notes et Magdalena fit de même. Mon cœur manqua un battement en voyant le Prince appuyé contre l'une des bibliothèques. Que faisait-il là ? Sans que mon comportement paraisse suspect, je rassemblai mes feuilles. Même si mes notes étaient en illiosimerien, je ne voulais vraiment pas qu'il en ait vent.

  –Avez-vous du temps à m'accorder ? s'enquit-il en s'approchant.

  –Cela dépend, répondis-je, méfiante.

  Que manigançait-il cette fois ? Il ne risquait pas de m'emmener dîner en ville, nous avions déjà mangé.

  –S'il vous plaît ?

  Je regardai une dernière fois mes notes, les ouvrages encore ouverts sur la table. J'avais passé la journée plongée dans mes recherches, une pause ne serait pas de refus. J'acceptai sa proposition. Un léger sourire s'étira sur ses lèvres. Ça me fit tout drôle.

  –Suivez-moi.

  –Les livres, fis-je remarquer.

  –Je vais m'en occuper et j'amènerai également vos notes dans vos appartements, déclara Magdalena en les prenant. Allez-y.

  Bon... très bien. Je me levai et rejoignis le Prince. Il me guida à travers les couloirs du château, jusqu'à une partie très peu fréquentée du château. Je ne m'y étais plus rendue depuis la visite de la Princesse Valkyria mais si je me fiai à mes souvenirs, il n'y avait que des salons ici. Qu'avait-il prévu à la fin ?

  Le Prince s'arrêta devant une porte, sortit une clef de sa poche, mais ne la mit pas dans la serrure. Il ne semblait plus très sûr de lui tout à coup, ce qui m'intrigua encore plus. Qu'y avait-il derrière cette porte ? Il finit par prendre une grande inspiration avant de l’ouvrir.

  –Après vous, m'invita-t-il en me désignant l'intérieur de la pièce.

  D'un pas lent, curieux et défiant, j'entrai.

  Un piano.

  Un magnifique piano à queue trônait au centre de la pièce. Mis en valeur par le contraste entre son bois sombre et les murs et canapés blancs qui l’entouraient ainsi que le tapis rouge glissé sous ses pieds, il accaparait toute mon attention. Je m’en approchai dans un état second et posai délicatement mes doigts dessus avec l’impression de toucher un objet sacré.

  –Cela vous plaît-il ?

  Je sursautai comme une idiote. J'étais tellement absorbée par l'instrument que j'en avais complètement oublié la présence du Prince. Je mis une main sur ma poitrine pour essayer de calmer mon cœur, puis me tournai vers lui.

  –Comment avez-vous su ?

  Je n'avais indiqué dans aucun dossier que j'étais musicienne ou pianiste. Ni celui que j'avais donné pour postuler à l'école, ni celui que j'avais complété pour mon année de service au temple de Dame Nature.

  Le Prince vint à mes côtés et se passa une main derrière la nuque.

  –Pendant l'opéra, vous tapiez des doigts sur votre accoudoir. Au début, je croyais que vous vous embêtiez, mais j'ai fini par comprendre que vous jouiez la partie du pianiste.

  J'avais fait ça ? Je savais que cela m'arrivait souvent mais je ne m'en étais même pas rendu compte. Alors que lui, oui ? J'avais dû mal à y croire.

  –C'est pourquoi j'ai fait vider ce salon pour vous en mettre un, reprit-il. Cette pièce est vôtre désormais.

  Il me tendit la clé de la porte et je la pris.

  –Et si vous aviez eu tort ?

  –J'aurais juste rendu le piano, sourit-il. Cela ne me coûtait rien d'essayer.

  Mon souffle se bloqua dans mes poumons, c'était de nouveau ce sourire chaleureux qu'il avait eu dans la salle des tableaux.

  –Merci, murmurai-je en me concentrant sur l’instrument.

  Je ne voulais pas qu’il voit à quel point son cadeau me touchait.

  –Il n'y a pas de quoi.

  Je fis courir mes doigts sur le couvercle avant de l'ouvrir. Je caressai les touches. Elles étaient parfaitement listes, comme le vernissage sans défaut qui brillait à la lueur des bougies ; ce piano était neuf. J’avais beau l’avoir sous les yeux, je n'en revenais toujours pas que le Prince ait deviné que j'étais pianiste.

  –Encore merci.

  Cette fois, je ne pus contenir mon sourire et lui fis finalement face. Ses yeux s'agrandirent. Il détourna rapidement le regard et se passa nerveusement la main dans les cheveux.

  –J'ai déjà fini de travailler pour ce soir, déclara-t-il. Voudriez-vous que je vous fasse visiter les jardins ?

  –Maintenant ?

  –Oui.

  Je pesai les pours et les contres, puis acceptai d'un hochement de tête. J'avais envie de prendre l’air, aussi glacial était-il.

  Le Prince avait également dû prévoir cette sortie, car Magdalena nous attendait dans l'entrée avec nos capes. Je m'emmitouflai dans la mienne puis les portes furent ouvertes. Un vent polaire s'insinua immédiatement dans le palais. Je ne m’habituerais définitivement jamais au temps de ce pays. Après avoir pris une profonde inspiration pour affronter ce que me réservait l'extérieur, je suivis le Prince.

  Nous marchâmes longtemps dans les allées dégagées, et je découvris, béate, la splendeur des jardins. La forêt les entourait complètement et tout ici était couvert de neige que ce soit l'herbe, les arbres, les bosquets, les bâtiments extérieurs comme les écuries ou le chenil, d'où je pouvais entendre les jappements des chiens, les bassins gelés… Avec la lumière à la fois naturelle de la lune et artificielle des lampadaires, j'avais l'impression d'avoir été plongée dans un autre monde, fantastique et hors du temps. J'aurai pu rester des heures entières à les contempler sans m'en lasser. C'était comme si la nature était sublimée : la neige faisait ressortir chaque détail, même les plus insoupçonnés, comme les toiles d'araignée gelées. Je n'aurai jamais pensé que cela puisse être aussi beau. Le seul point noir qui venait obscurcir ce tableau d'une pureté absolue était le froid mordant de l'air. Malgré l'épaisse cape sur mon dos, je grelottai.

  –Pourrions-nous rentrer ? demandai-je en empêchant mes dents de claquer.

  –Juste une dernière chose.

  Je resserrai encore plus ma cape contre moi et le suivi un peu à contrecœur. En revanche, quand il entra dans la forêt, je m'arrêtai.

  –Où m'emmenez-vous ? m'enquis-je avec méfiance.

  –Vous verrez.

  Je ne bougeai toujours pas. Je gardai un très mauvais souvenir de ma dernière balade en ces bois ; je n'avais aucune envie d'y remettre les pieds.

  –Je vous promets que cela va vous plaire, assura le Prince, faites-moi confiance.

  Lui faire confiance ? Là, il m'en demandait beaucoup trop. Cependant, qu'il insiste autant m'intriguait, alors, lentement, je me remis en marche.

  Je regrettai ma décision bien rapidement. L'obscurité ainsi que les bruits angoissants de la forêt ne me rassuraient pas du tout. Et malgré la lanterne du Prince, je trébuchais souvent sur des souches, des racines ou des mottes de terre tandis qu'il avançait sans aucun problème. Il finit par s'en rendre compte et s'arrêta pour que je le rejoigne.

  –Ce n'est plus très loin.

  Peut-être mais j’avais tellement froid que je n'étais pas sûr d'y arriver vivante. Le Prince m'observa quelques secondes, sourcils froncés, puis enleva sa cape et la posa sur mes épaules.

  –Mais qu'est-ce qui vous prend ? m'exclamai-je. Vous allez mourir de froid !

  –Non, j'ai l'habitude.

  Et avant que je ne fasse un autre commentaire, il passa sa main dans le creux de mes reins et me pousser à avancer. Nous marchâmes encore cinq minutes avant que je ne commence à entendre de l'eau couler. Je fus plus que surprise par ce son. Pourquoi n'était-elle pas gelée ?

  –Nous y sommes, annonça le Prince.

  Le paysage qui s'offrait à moi m'hypnotisa complètement. Au milieu de la neige, une cascade s'écoulait tranquillement, laissant de gros nuage de vapeur s'échapper de son courant. Par curiosité, j'y portai la main. Elle était brûlante.

  –Alors ? Qu'en pensez-vous ? s'enquit le Prince.

  –C'est magnifique...

  Et encore, je n'avais pas les mots pour décrire ce que je ressentais. Cette association de tous les états de l'eau était absolument incroyable. Je n'avais jamais vu ça et n’aurais jamais pu l’imaginer.

  Le Prince s'approcha du bord et s'y assit alors que je restais la main sous l'eau, accueillant sa chaleur réconfortante à bras ouverts. C'était tellement appréciable au milieu de ce blizzard que je finis par perdre la notion du temps.

  –Vous sentez-vous mieux ? lâcha le Prince au bout d'un moment. Sa voix me ramena à la réalité et je me tournai vers lui. Il me fixait de ses yeux couleur d’argent.

  –Par rapport à quoi ?

  –Au merizzi.

  –Oui, c'est fini.

  Je m'étais suffisamment reposée la veille pour avoir complètement récupéré.

  –Je suis désolé.

  –Pourquoi ? Ce n'est pas votre faute.

  –Cela ne serait jamais arrivé si vous ne m'aviez pas épousé.

  Encore dérangée par ces mots, je baissai les yeux et le surpris en train de jouer avec son alliance. Un sentiment bizarre naquît en moi. Je voulais juste qu'il arrête.

  –Nous devrions rentrer, déclara-t-il en se relevant. J'ai de nouveau une réunion très tôt demain matin.

  Je voulu lui rendre sa cape, mais il me força à la garder jusqu'aux porte du château et la récupéra seulement après leur fermeture. Nous remontâmes sans un mot jusqu'aux appartements qu'on m'avait alloué puis, alors que j'allais me changer, le Prince disparut, comme ce matin. Vu l'endroit où étaient situé ses appartements, il devait y avoir une porte dérobée quelque part, sinon il ne pourrait jamais faire l'aller-retour aussi rapidement.

  J’étais déjà couchée dans le lit quand je le sentis s’allonger à mes côtés. Mais comment en étais-je arrivée là ?

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Leah Nash



 Parler d’un évènement traumatisant est souvent apaisant. Mais pour moi, parler ne servirait qu’à transmettre mon malheur à autrui, et je ne veux pas imposer ce fardeau à quiconque. C’est pourquoi je décide de transcrire ce que j’ai vécu, en espérant que mon esprit puisse se libérer et vivre la fin de mes jours dans une forme de paix. Mon nom est Elijah Lowe, et je dois vous implorer de ne pas continuer ce journal si par malheur vous le trouvez. Par pitié, reculez tant que vous le pouvez encore...
J’avais un ami autrefois, très cher à mon cœur. Nous étions comme deux frères et partagions tout. Nous avions grandi ensemble dans le même quartier au nord de l’Angleterre. Lui Ecossais, moi Britannique, nous étions comme issus de la même famille. Nous nous ressemblions autant de drops que de caractère. Les années passaient et rien ne pouvait nous séparer. Enfin presque. Un jour, Aidan apprit qu’un de ses lointain parents était mort et lui avait légué un manoir à Junkerdal en Norvège. Malgré l’isolement, il avait décidé d’y vivre, me disant que tout irait bien, et que la distance ne nous séparerait pas. Mais ce ne fut pas le cas. Les mois défilèrent, ainsi que les années, mais pas de nouvelles de mon ami tant aimé. Ce ne fut que 13 ans plus tard que je recevais une lettre de Norvège.

Junkerdal, 13 Octobre 18—
Cher Elijah, mon ami,
Voici bien longtemps que je ne t’ai pas écrit. Je tiens d’abord à te faire mes excuses les plus sincères, je n’ai pas oublié la promesse que je t’avais fait lors de mon départ. Je ne l’ai pourtant pas tenue et j’ai malheureusement laissé le temps et la distance nous séparer. Il s’agit bien de la seule chose que je regrette de ma vie, ou peut-être que je regrette également d’être parti. La Norvège a beau être magnifique, la vie y est rude et solitaire. Je ne sais comment mon esprit et mon âme ont pu vivre autant de temps isolé ainsi, sans voir que le temps défiler. Et alors que je reviens à moi-même, ton image est réapparue dans ma mémoire. Des images de bonheur, du temps où nous étions un seul et même être, comme deux frères. Je ne cesse de me dire que je souhaiterais te revoir depuis. Mais la fierté et surtout la peur que tu m’aies oublié ou refuses tout contact avec moi, m’a paralysé pendant des semaines. Je me suis tout de même décidé à écrire cette lettre pour te demander de venir me rendre visite dans mon manoir. Je sais bien que c’est une longue distance à parcourir, mais je crains ne pouvoir me déplacer jusqu’en Angleterre. Je sais également que je t’en demande beaucoup, mais mon cœur ne me pardonnerait jamais de ne pas avoir tenté de te revoir. Mon domestique et fidèle servant Jaime Adams accompagne cette lettre, il t’aidera pour tes bagages et t’accompagnera pour la route si jamais tu acceptes ma requête. Sache que je t’attends patiemment.
Dans l’espoir de te voir, ton ami dévoué, Aidan McTavish.”
Un mélange de colère et d’immense joie s’était emparé de moi. J’étais évidemment très heureux d’avoir enfin une lettre de mon ami, mais pourquoi avoir attendu autant de temps ? Le lien que nous avions avait vite fait disparaître la colère et mes bagages étaient prêts en une heure. Je partais donc avec ce Jaime Adams, en direction du Nord.
La route me parut longue mais agréable. Le trajet en bateau beaucoup moins. Les paysages gagnaient en beauté et sauvagerie. Le froid était bien présent, ainsi que la neige. À l’approche du manoir, la forêt aux alentours devenait d'autant plus lugubre et pesante. La nuit était tombée lorsque j’arrivais sur la dernière route. L’orage éclairait celle-ci d’une lumière blanche me permettant de voir les arbres épais, la route pleine de boue et de neige à travers la fenêtre du fiacre. Au milieu des coups de tonnerre, les loups sauvages hurlaient à plein poumons, me donnant la chair de poule. Devant le manoir, je ne puis voir que sa forme carrée. Je l'imaginais sûrement fait pierres grises, noircies par le temps et les intempéries. Jaime prit mes bagages et me conduit à l’intérieur. Alerté par le bruit de la grande porte de bois, Aidan arriva. Le fait de le revoir m’emplit de bonheur, mais ceci ne dura qu’un court moment. Mon ami, autrefois plein de vie était extrêmement pâle et semblait plus petit et maigre. Il s’arrêta stupéfait. Tu es donc venu ! Me dit-il. Évidemment. Mais tu arrives plus tôt que prévu. Je ne t’attendais pas avant la deuxième semaine de Novembre !
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