Chapitre 30 - Partie 1

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Kalor

  Je me réveillai en sursaut et en nage, victime d’un cauchemar. Je n'en avais plus fait depuis des années et m'en serais bien passé. Je passai une main dans mes cheveux et me forçai à respirer lentement pour me reprendre. Puis je jetai un coup d'œil sur le côté. La Comtesse était juste là, collée contre moi alors qu'elle s'était endormie au bord du lit. Encore inquiet, je posai deux doigts sur sa nuque. Je ne pus retenir un soupir de soulagement en sentant son pouls et me laissai retomber lourdement sur l'oreiller. Quand elle m'avait annoncé que la pomme dans laquelle elle avait croquée était empoisonnée, mon cœur s'était arrêté.

  Elle aurait pu mourir. Par ma faute.

  Je ne sais pas comment c'était possible, mais si elle n'était pas immunisée au merizzi, elle serait morte.

  Je ne pensais pas que son sort me toucherait autant, mais la panique que j'avais ressentie m'avait prouvée le contraire. Je ne pouvais plus le nier, même si nous n'avions passé que peu de temps ensemble, je m'étais attaché à elle bien plus que je ne l'aurais cru. Elle n'était plus que l'étrangère que j'avais épousée, mais une femme à laquelle je tenais.

  Je ne pouvais pas la perdre.

  Jusqu’à ce que le pendule sonne sept heures, je veillai sur elle. Elle avait fini par se blottir complètement contre moi alors je dus la bouger légèrement pour sortir du lit. Elle resta profondément endormie. Vu la quantité de poison qu'elle avait ingéré, cela ne m'étonna pas : elle aurait bien besoin de la journée pour s'en remettre entièrement. Cependant, je me trouvais dans une impasse : qu'étais-je censé faire ? Je devais aller travailler mais après ce qu'il s'était passé, je ne pouvais plus la laisser seule. Devrais-je l'amener dans mon bureau, quitte à ce qu'elle continue de dormir sur le canapé ? Après tout, qu’elle autre option avais-je ? Je n'avais personne a qui confié sa surveillance. Un humain ne serait pas suffisant contre la Cause et je ne faisais confiance à aucun Lathos présent au château pour assurer sa sécurité.

  Ah si, il y en a une...

  Je pris une profonde inspiration, pas tout à fait sûr de ce que je m'apprêtai à faire.

  –Magdalena, pensai-je très fort, m'entendez-vous ?

  –Oui, votre Altesse.

  Un frisson remonta le long de mon échine. La sensation de ses pensées s'insinuant dans mon esprit était toujours aussi étrange et désagréable.

  –Venez dans les appartements de la Comtesse, j'ai besoin de vous.

  Elle arriva en à peine cinq minutes.

  –Que se passe-t-il ? s'enquit-elle. Je me doute bien que vous ne m'auriez jamais contactée de cette façon si la situation n'était pas grave.

  –Vous ne le savez pas ? m'étonnai-je.

  –Mes pouvoirs ne sont pas toujours actifs, Altesse. Et même quand ils le sont, si je n'ai pas de contact physique, les seules pensées que je peux lire sont celles du moment. Et en dans votre cas, vous ne pensez qu'à votre femme.

  Bizarrement, qu'elle l'appelle ainsi me dérangeait moins que les autres.

  –Elle a été empoisonnée au merrizi, hier soir, expliquai-je.

  Le regard de Magdalena regard se durcit. Elle réduit la distance qui nous séparait.

  –Et vous savez très bien de qui il s'agit, fit-elle froidement. Les partisans de la Cause.

  –Oui, c'est pourquoi elle ne peut plus rester seule à partir de maintenant. Mais je ne peux pas toujours être avec elle, alors quand c'est le cas...

  –Vous voulez que je la suive comme son ombre afin que je vous prévienne au moindre danger.

  Elle avait dit exactement ce que je pensais.

  –C'est ça, soupirai-je. Vous savez, c'est particulièrement perturbant...

  –Quand je finis vos phrases ? me coupa-t-elle. Je sais. Je suis désolée si je prends trop de liberté. C'est juste que vous êtes l'une des rares personnes avec qui je puisse me le permettre.

  Je la comprenais parfaitement. Devoir cacher son pouvoir, le brimer, était étouffant. Ne pas avoir à le faire était tellement libérateur.

  À cette pensée, je sentis mon pouvoir s'agiter légèrement en moi pour me signaler sa présence, me demander de le relâcher. Je n'en fis rien.

  –Altesse..., commença Magdalena d'une voix compatissante.

  –Je ne connais pas bien votre pouvoir, la coupai-je. Est-ce que, à l'instar des Gardiens, ils ne sont efficaces que dans un certain rayon ?

  On ne pouvait pas dire que mon bureau était celui le plus proche des appartements de la Comtesse.

  –Bien évidemment, mais vous n'avez pas à vous en faire. Si nous restons ici, je pourrai vous contacter sans problème.

  Maintenant que j'y pensais, c'est vrai que Magdalena avait été capable de savoir que la Comtesse était au Lac Frator alors qu’elle était au château. Les muscles de mon dos se détendirent et c'est rassuré que je la quittai.

  Ma journée s'annonçait des plus exécrables. Mes dossiers me demandaient bien plus de travail que prévu et mon père m'avait délégué deux de ses réunions. La première dura deux bonnes heures et je n'avais qu'une petite quinzaine de minutes pour manger avant d'enchaîner avec la seconde. Mais je préférai mettre ce temps à contribution pour aller voir la Comtesse. Même si Magdalena m'avait tenue au courant toute la matinée, j'en ressentais le besoin. Je devais voir qu'elle allait bien.

  À mon arrivée, je trouvai l'Illiosimerienne endormie sur son canapé, un livre en main. Dire qu'elle s'était réveillée il y a tout juste une heure... Je m'assis à ses côtés et dégageai la mèche immaculée qui avait glissé sur son visage. Ses joues étaient encore bien creuses. Elle paraissait si fragile. Comment avait-elle pu résister à la violence du merizzi ? J'étais également immunisé, mais seulement depuis qu'on avait forcé mon corps à le devenir, au prix de plusieurs empoisonnements contrôlés par les médecins. Et ces horribles traitements n'étaient infligés qu'à la royauté, en mesure de prévention. Alors pourquoi, cette femme, une simple Comtesse, était immunisée ? Serait-ce parce qu'elle était illiosimerienne ? Il faudrait que j'en parle avec le médecin.

  L'horloge sonna la demi et je réalisai soudain que je caressai les cheveux de la Comtesse. Je retirai vivement ma main, surpris. Qu'est-ce qui me prenait ? Légèrement perturbé, je me relevai, puis goûtai à son repas. Ne sentant rien en particulier, j'autorisai Magdalena à lui donner à son réveil, puis je me rendis à ma réunion.

  Les deux premières heures du jour nouveau étaient déjà passées quand enfin, je posai mon stylo. Je passai les mains sur mon visage et soufflai un bon coup. En plus de tout le travail déjà amoncelé sur mon bureau, plusieurs rendez-vous de dernière minute s’étaient ajoutés dans l’après-midi, prolongeant d’avantage cette journée interminable. Et il ne me restait encore une chose à faire avant de me coucher. Je récupérai ce que j'avais gardé caché dans le buffet et quittai mon bureau avec une seule destination en tête : celui de ma mère.

  Malgré l'heure tardive, j'étais presque sûr de la trouver et mon instinct ne me trahit pas. Lorsque j'entrai dans la pièce, elle refermait son dernier dossier. La surprise gagna ses traits lorsqu'elle me vit.

  –Kalor ? Que fais-tu encore debout ? N'as-tu pas une réunion demain matin ?

  –Si, souris-je, mais comme vous, ma journée a été très dense… Et j'avais une question à vous poser.

  –Qu'y a-t-il ?

  Je m’assis en face d’elle et posai une pomme sur son bureau. Elle la regarda d'un drôle d'œil.

  –Vous ne voulez pas y goûter ? J'ai entendu dire que la récolte était particulièrement bonne.

  –Je n'ai pas très faim, mais je la mangerai volontiers demain matin.

  –Je préférerais que vous la mangiez maintenant, insistai-je. Pour me donner votre avis, il m'importe.

  –Kalor, je t'ai dit que je n'avais pas faim.

  –Ce n'est qu'une pomme, mère. Et vous prenez toujours un petit en-cas avant de vous coucher.

  –J'ai déjà quelque chose de prévu.

  –Vraiment ? Je pensais que vous préféreriez goûter le fruit de votre labeur. A moins que le merizzi dont vous l'avez imprégnée ne vous rebute.

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Leah Nash



 Parler d’un évènement traumatisant est souvent apaisant. Mais pour moi, parler ne servirait qu’à transmettre mon malheur à autrui, et je ne veux pas imposer ce fardeau à quiconque. C’est pourquoi je décide de transcrire ce que j’ai vécu, en espérant que mon esprit puisse se libérer et vivre la fin de mes jours dans une forme de paix. Mon nom est Elijah Lowe, et je dois vous implorer de ne pas continuer ce journal si par malheur vous le trouvez. Par pitié, reculez tant que vous le pouvez encore...
J’avais un ami autrefois, très cher à mon cœur. Nous étions comme deux frères et partagions tout. Nous avions grandi ensemble dans le même quartier au nord de l’Angleterre. Lui Ecossais, moi Britannique, nous étions comme issus de la même famille. Nous nous ressemblions autant de drops que de caractère. Les années passaient et rien ne pouvait nous séparer. Enfin presque. Un jour, Aidan apprit qu’un de ses lointain parents était mort et lui avait légué un manoir à Junkerdal en Norvège. Malgré l’isolement, il avait décidé d’y vivre, me disant que tout irait bien, et que la distance ne nous séparerait pas. Mais ce ne fut pas le cas. Les mois défilèrent, ainsi que les années, mais pas de nouvelles de mon ami tant aimé. Ce ne fut que 13 ans plus tard que je recevais une lettre de Norvège.

Junkerdal, 13 Octobre 18—
Cher Elijah, mon ami,
Voici bien longtemps que je ne t’ai pas écrit. Je tiens d’abord à te faire mes excuses les plus sincères, je n’ai pas oublié la promesse que je t’avais fait lors de mon départ. Je ne l’ai pourtant pas tenue et j’ai malheureusement laissé le temps et la distance nous séparer. Il s’agit bien de la seule chose que je regrette de ma vie, ou peut-être que je regrette également d’être parti. La Norvège a beau être magnifique, la vie y est rude et solitaire. Je ne sais comment mon esprit et mon âme ont pu vivre autant de temps isolé ainsi, sans voir que le temps défiler. Et alors que je reviens à moi-même, ton image est réapparue dans ma mémoire. Des images de bonheur, du temps où nous étions un seul et même être, comme deux frères. Je ne cesse de me dire que je souhaiterais te revoir depuis. Mais la fierté et surtout la peur que tu m’aies oublié ou refuses tout contact avec moi, m’a paralysé pendant des semaines. Je me suis tout de même décidé à écrire cette lettre pour te demander de venir me rendre visite dans mon manoir. Je sais bien que c’est une longue distance à parcourir, mais je crains ne pouvoir me déplacer jusqu’en Angleterre. Je sais également que je t’en demande beaucoup, mais mon cœur ne me pardonnerait jamais de ne pas avoir tenté de te revoir. Mon domestique et fidèle servant Jaime Adams accompagne cette lettre, il t’aidera pour tes bagages et t’accompagnera pour la route si jamais tu acceptes ma requête. Sache que je t’attends patiemment.
Dans l’espoir de te voir, ton ami dévoué, Aidan McTavish.”
Un mélange de colère et d’immense joie s’était emparé de moi. J’étais évidemment très heureux d’avoir enfin une lettre de mon ami, mais pourquoi avoir attendu autant de temps ? Le lien que nous avions avait vite fait disparaître la colère et mes bagages étaient prêts en une heure. Je partais donc avec ce Jaime Adams, en direction du Nord.
La route me parut longue mais agréable. Le trajet en bateau beaucoup moins. Les paysages gagnaient en beauté et sauvagerie. Le froid était bien présent, ainsi que la neige. À l’approche du manoir, la forêt aux alentours devenait d'autant plus lugubre et pesante. La nuit était tombée lorsque j’arrivais sur la dernière route. L’orage éclairait celle-ci d’une lumière blanche me permettant de voir les arbres épais, la route pleine de boue et de neige à travers la fenêtre du fiacre. Au milieu des coups de tonnerre, les loups sauvages hurlaient à plein poumons, me donnant la chair de poule. Devant le manoir, je ne puis voir que sa forme carrée. Je l'imaginais sûrement fait pierres grises, noircies par le temps et les intempéries. Jaime prit mes bagages et me conduit à l’intérieur. Alerté par le bruit de la grande porte de bois, Aidan arriva. Le fait de le revoir m’emplit de bonheur, mais ceci ne dura qu’un court moment. Mon ami, autrefois plein de vie était extrêmement pâle et semblait plus petit et maigre. Il s’arrêta stupéfait. Tu es donc venu ! Me dit-il. Évidemment. Mais tu arrives plus tôt que prévu. Je ne t’attendais pas avant la deuxième semaine de Novembre !
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