Chapitre 29

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LUNIXA


  Je retournai dans le salon et m'arrêtai devant la pile de cadeaux, complètement effarée. Mes yeux se posèrent sur les fruits. J’en gouttai quelques-uns, une bouchée de chaque, pas plus. Seules les pommes contenaient du merizzi.

  J'avais du mal à reprendre mon souffle. Qui ? Qui me les avait offertes ? Et pourquoi ?! La colère me gagna. Qui avait cherché à m'empoisonner ? Si mon corps n'avait pas été immunisé contre ce poison je serais déjà morte !

  Incapable de réfléchir correctement, je ne voyais qu'une personne pour qui ma disparition serait bénéfique. Mes saignements à peine arrêtés, je pris la pomme et sortis des appartements d’un pas décidé.

  Mais comment avais-je pu être aussi sotte ! Je n'en revenais pas de mettre fait avoir de la sorte ! Ma mère aurait eu honte de moi ! Elle qui m'avait appris à être forte et aidée à survivre.

  Grâce à la visite de la Princesse Valkyria et à force d'avoir parcouru le château de long en larges ces derniers jours, je n'eus aucun mal à parvenir à ma destination. J'entrai sans toquer dans le secrétariat et le petit homme assis derrière son bureau en fut complètement déstabilisé.

  –Dites-lui que je dois lui parler, lui ordonnai-je d’un ton glacial. Maintenant.

  –B… bien votre Altesse, bégaya-t-il.

  Il disparut dans le bureau, pour revenir quelques secondes après. Heureusement. J'étais bien trop remontée pour attendre plus longtemps.

  –Il peut vous recevoir, Altesse.

  –Bien.

  J'entrai et refermai la porte au nez du secrétaire d'un coup de pied. Le Prince était installé bras croisés, au fond de son fauteuil, derrière son bureau bien plus en bazar que celui de son père. Il me regardait, un sourcil haussé.

  –Je ne m'attendais pas à ce que vous veniez ici, déclara-t-il. Y a-t-il un problème ?

  Je m'approchai de lui et posai violemment la pomme entamée sur le sous-main. Il l’observa, puis releva ses yeux vers moi.

  –Quand je pense à ce que vous m'avez dit hier soir... fulminai-je.

  –Ce que j'ai dit ?

  –Cette promesse de ne pas me toucher avant d'avoir mon consentement, cette sortie à l'opéra, ces excuses, rien n'était vrai !

  –Hé, mais qu'est-ce qui vous prend ? De quoi parlez-vous ?

  –Ces pommes sont pleines de merizzi.

  Ses yeux s'écarquillèrent en deux billes immenses. En moins d'une seconde, il passa par-dessus son bureau, faisant voler tous ses dossiers et attrapa mon visage avec ses mains brûlantes. Il le leva, me forçant à plonger mon regard dans le sien. Ce que j'y vis me pris de court : de la peur, de l'affolement, et de l'inquiétude.

  –Edgar ! hurla-t-il en direction du secrétariat. Allez me chercher un médecin ! Tout de suite !

  Puis sans me prévenir, il me fit basculer en arrière et me porta jusqu'au canapé. Il me posa dessus puis courut remplir un verre d'eau auquel il ajouta du charbon de bois de la cheminée.

  –Buvez ça ! m'ordonna-t-il.

  –Je suis immu...

  –Buvez !

  Je pris le verre et le vidai en entier malgré le goût plus qu’écœurant.

  –Vous en avez mangé beaucoup ? me demanda-t-il d'une voix qui traduisait son affolement.

  –Je n'ai pas besoin de médecin...

  –Non mais vous plaisantez, j'espère ?!

  Il me remplit de nouveau un verre avec du charbon qu'il me força à boire.

  Juste après un homme assez âgé, avec une barbe bien taillée, qui portait un uniforme noir avec des boutons en forme de caducée ainsi qu'une mallette entra dans le bureau. Il s'empressa de venir à mon chevet tandis que le Prince lui expliquait la situation. Le docteur sortit immédiatement une petite fiole contenant du contre-poison de sa mallette et me la fit boire. Puis il sortit toute une panoplie d'appareil afin de m'ausculter. Tout y passa : vérification de mon rythme cardiaque, de ma respiration, de ma tension, de la réponse de mes yeux. Il préleva même un peu de mon sang pour contrôler sa fluidité.

  –Votre femme va s'en sortir votre Altesse, déclara-t-il en retirant son stéthoscope, le merizzi n'a pratiquement eu aucun effet. Elle risque cependant de saigner encore du nez pendant un petit moment.

  Le Prince poussa un énorme soupir de soulagement et je l'entendis choir sur un fauteuil juste derrière le médecin.

  –Merci docteur, déclara-t-il dans un murmure. Vous pouvez nous laisser.

  Le praticien tira sa révérence puis sortit, nous laissant seuls. Je ne bougeai pas, écrasée par la tension qui régnait dans la pièce. Le Prince, parfaitement immobile, semblait bouillir de l'intérieur.

  –Qui ? fit-il d'une voix tranchante.

  –Je n'en ai aucune idée. Je suis venue car j'ai cru que c'était...

  –Moi ?

  Je n'osai pas affronter son regard. Je m'en voulais de l'avoir accusé à tort, ce n'était pas mon genre.

  –Pourquoi ?

  –Nous sommes mariés alors que votre cœur est épris d'une autre. Seule ma mort pourrait vous permettre d'être avec elle.

  –Oui je l'aime. Mais je ne souhaite pas votre mort pour autant, répliqua-t-il sèchement.

  –Je suis désolée, murmurai-je.

  Il se releva d'un coup ce qui me fit tressaillir. Il arpenta son bureau de long en large avant de sortir une bouteille d'un buffet. Il s'en servit un verre qu'il but d'une traite. Sentant de nouveau mon nez saigner, j'y portai mon mouchoir déjà écarlate. Le Prince m'observa une paire de seconde puis m'en amena un nouveau, propre. Il avait également la pomme à la main.

  –D'où viennent-elles ?

  –Des cadeaux de mariage qu'il y avait dans le salon, avec d'autres fruits, mais c'étaient les seules qui en contenaient.

  –Vous avez goûtez les autres ?! s'emporta-t-il. Mais vous êtes complètement inconsciente ma parole !

  –Il fallait bien que je détermine ce qui avait été empoisonné !

  –Et cela ne vous est pas venu à l'esprit que vous auriez pu mourir à force d'en ingérer ?!

  –J'essaye de vous le dire depuis tout à l'heure : je suis immunisée. Et vous devez également savoir qu'à partir du moment où on a le goût du merrizi en bouche il est trop tard. Alors que j'en mange plus ou pas n'avait aucune importance.

  Il ne répondit rien et nous restâmes silencieux de longues secondes, à se fixer tel des chiens de faïence. Sans le quitter des yeux, je cherchai à me redresser. Il n'eut qu'à appuyer légèrement sur mon épaule pour me maintenir allongée. Je n'insistai pas.

  –Pourquoi a-t-on tenté de m'assassiner ?

  Le Prince se réinstalla sur le fauteuil qu'il occupait avant de boire. Son regard se perdit dans les flammes dansantes de l'âtre.

  –Notre mariage ne plaît pas à tout le monde, avoua-t-il.

  J'en perdis mon illiosimerien. Depuis le début on me présentait cette alliance sur un plateau d'argent alors qu'il y avait des réfractaires ? Ne savaient-ils pas que nous étions les premiers que cela dérangeait ?

  –Y en a-t-il au palais ? À part nous.

  –Probablement... Je vais mener mon enquête.

  Le regard du Prince quitta le feu pour se poser sur moi. Pendant une longue minute, il m'observa avec beaucoup trop d'attention, au point de me mettre terriblement mal à l'aise. J'avais l'impression de voir les rouages de sa pensée en action durant toute sa réflexion. Il planta soudain ses yeux dans les miens.

  –Je ne vous veux plus hors de mon champ de vision jusqu'à nouvel ordre.

  –Comment ?! m'offusquai-je en me redressant. C'est une plaisanterie !

  Il ne rétorqua pas, il n'avait pas à le faire. Il était on ne peut plus sérieux.

  –Je sais me défendre, répliquai-je.

  –Ce n'est pas négociable. (J'ouvris la bouche). J'ai dit non, insista-t-il d'un ton autoritaire

  –Vous ne pouvez pas décider pour moi !

  –Si je le peux, et je le fais, répliqua-t-il froidement. La discussion est close.

  Il sortit du fauteuil et retourna à son bureau.

  Oh non, la discussion est loin d'être terminée.

  Il était hors de question que je doive rester avec lui, que je l'ai dans les pattes à longueur de journée, j'avais bien trop à faire. Je m'apprêtai à protester à nouveau mais une brusque fatigue m'en empêcha. Je n'avais plus aucune force. Mon corps était épuisé de devoir encore lutter contre le poison qui circulait dans mes veines.

  Mes muscles se relâchèrent. Je vis le Prince ramasser les documents qui avaient chu de son bureau, commencer à les triller, et mes paupières se fermèrent.



  Bien au chaud, je me sentais doucement bercée. J'ouvris les yeux. J'étais tout contre une chemise noire. Surprise, je cherchai immédiatement à m'en écarter, mais les bras qui me tenaient resserrèrent leur étreinte.

  –Du calme, c'est juste moi.

  Mon cœur manqua un battement. Mais que faisais-je dans les bras du Prince ?

  –Vous vous êtes assoupie le temps que je finisse de travailler. Je vous ramène à vos appartements.

  –Je peux marcher maintenant que je suis réveillée.

  Et c'était exactement ce que j'allais faire. Je ne voulais pas qu'il me touche.

  –Ce ne sera pas la peine.

  Je regardai de l'autre côté : nous venions d'arriver devant les portes.

  Alors qu'il traversait le salon, je ne pus m'empêcher de jeter un œil à la montagne de cadeau. Elle avait entièrement disparu. Le Prince avait dû ordonner qu'on l'enlève pendant que je dormais sur le canapé.

  Arrivé dans la chambre, il me déposa délicatement sur le lit et repartit sans dire un mot. Je descendis lentement, au cas où mes jambes ne supporteraient pas mon poids puis me rendis dans la salle de bain pour faire une toilette rapide et me mettre en tenue de nuit. Malgré mon kief, j'étais encore bien fatiguée.

  Je retournai dans la chambre je frôlai l'arrêt cardiaque en trouvant le Prince juste derrière la porte. Sans me laisser le temps de me remettre de mes émotions, il me reprit dans ses bras et me ramena de nouveau au lit. Il en fit le tour et se coucha de l'autre côté. Mes sourcils se froncèrent.

  –Puis-je savoir ce que vous faites ?

  –J'essaye de dormir.

  –Votre chambre n'est pas ici à ce que je sache.

  –J'ai dit que je ne vous quittais pas des yeux. Allongez-vous.

  Il veut dormir avec moi ?

  –Non ! (Je sortis du lit). C'est hors de question !

  –Je ne vous ferais rien, déclara-t-il en se redressant sur ses coudes, alors revenez dans ce lit, ou je vous y mets de force.

  –Essayez, le défiai-je.

  J'aurais mieux fait de me taire, il se leva et se dirigea droit dans ma direction. Je me réfugiai sur le matelas.

  –Bien, fit-il, alors maintenant, allongez-vous.

  –Vous ne ferez rien ? Rien du tout ? m'assurai-je.

  –Absolument rien.

  Le cœur battant bien trop fort et avec énormément d'appréhension, je finis par obtempérer et me glissai sous les couettes. Le Prince se coucha de nouveau de l'autre côté. Je m'éloignai immédiatement de lui, m'isolant au bord du matelas.

  Si je n'avais pas été empoisonnée, je n'aurais jamais été capable de m'endormir.

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Je ne me servais pas encore d’une plume, que l’on remarquait déjà mon coup de crayon. J’ai commencé, en effet, par être dessinateur.
Ensuite, je me suis fait poète. Racine me pompait et Corneille me faisait bailler, j’ai donc écrit ma propre poésie. Je tiens à votre disposition des carnets entiers d’alexandrins. Toutefois, je vous en déconseille vivement la lecture, le bonheur étant fait d’ignorances.
C’est au collège également que je suis devenu comédien de théâtre. Il me faut confesser que c’ est durant cette période que j’ ai remporté mes premiers véritables succès. Cependant, la célébrité ne s’est pas déclarée immédiatement. J’ai connu quelques débuts difficiles. Périodes hostiles durant lesquelles il ne fut pas permis à mes talents de s’exprimer pleinement. J’ai en effet tenu successivement le rôle du petit Jésus, rapport à mon air angélique, et celui d’un troubadour qui devait chanter en vieux français, alors que j’avais déjà du mal à apprendre le français moderne. Loin de me décourager, et plus obstiné que jamais, j’ai fini par obtenir un rôle à la mesure de mes capacités : « La septième femme de Barbe-Bleue ». Mon premier grand rôle.
La pièce s’appelait « La septième femme de Barbe-Bleue », et la septième femme de Barbe-Bleue, c’était moi. J’étais donc le personnage central de la pièce, la femme de la situation. Si je tombais malade, il fallait rembourser les billets. Quinze jours durant, nous avions confectionné des masques en papier mâché, à grands renforts de colle et de vieux journaux. Ah, si vous aviez vu ma gueule, vous ne douteriez plus de mon triomphe. Je ne vous ferai pas l’injure de vous rappeler l’histoire de Barbe-Bleue et de ses sept femmes. Elle est tellement connue de chacun et chacune. C’est une histoire qui commence par « Il était une fois... ». Nous l’avions un peu disons personnalisée, mais de façon très superficielle, le fond restant au fond. Les dialogues avaient été disons modernisés, mais sans atteinte au sens profond de l’histoire qui est resté (et restera toujours) très profond. Ainsi, en ce qui me concernait, mon texte se résumait à une seule réplique qui était « turlututu ». Voilà qui me mettait à l’abri des trous de mémoire.
N’allez surtout pas imaginer que la brièveté de mon intervention orale pouvait nuire à l’intérêt de mon personnage. Que nenni ! Les autres rôles (forcément secondaires) qui s’agitaient autour de moi avec des dialogues plus substantiels que le mien, ne me servaient que de faire valoir. Toute la question était de savoir ce qui allait m’arriver. J’étais l’incarnation du suspense de la pièce. C’est à travers moi que la salle réagissait. C’est pour moi qu’elle tremblait où se prenait à espérer. C’est vers moi que convergeaient tous les regards. C’est moi qui l’ai fait se tordre de rire en portant mon doigt à la bouche de mon masque alors que le méchant Barbe-Bleue me grondait. Une improvisation, un coup de génie, une intuition comme seuls en ont les plus grands !
Après ce succès, mon ascension fut irrésistible.
Les metteurs en scène n’hésitaient plus à me confier des rôles importants aux textes beaucoup plus élaborés. J’ai même joué « en attendant Godot » de Samuel Beckett, ce qui m’a fait passer le temps. Mais mon « sommet » théâtral, je le vécus dans le rôle du fils du Roi Henri dans une pièce historique de Shakespeare. Ce personnage dont l’importance ne saurait vous échapper, je l’ai joué dans un vrai théâtre avec un vrai public. La pièce ne pouvait donc être jouée que par de vrais acteurs. Le théâtre de Dôle, puisque c’est de lui qu'il s’agit, est un petit théâtre auquel il ne manque rien. Je l’appréciais de longue date, en ma qualité (une de plus) de membre des « Jeunesses Musicales de France ». Cette fois, ma qualité (encore une) de prince me fit découvrir l’envers du décor. Je ne me souviens plus de mon texte, ni même si j’en avais un. Ce dont je suis certain, c’est que mon rôle consistait essentiellement à me faire botter le cul par le Roi, mon père. Ce dernier traduisait sur mon envers le courroux qu’il nourrissait à mon endroit. C’était un rôle très difficile. Je veux parler du mien, naturellement. Non pas que je cherche à dévaluer celui du Roi, mais je le répète, c’était un rôle très pénible. Surtout pendant les nombreuses répétitions. D’autant plus que le Roi, pour mieux s’imprégner de son personnage, refusait toute simulation.
Est-ce le trac ? Est-ce la nervosité des jours de « première » ? Toujours est-il que le Roi n’exécuta pas le coup de pied au cul qui m’était destiné dans les règles de l’art. Pourtant, mon fessier était bien là où il devait être. Pour ma part, je tenais mon rôle à la perfection. J’attendais avec la désinvolture de celui qui est sûr de son coup, mais sans laisser-aller excessif. Le coup porta trop bas, et ce furent les deux joyeuses qui réceptionnèrent malencontreusement l’escarpin royal, et s’en trouvèrent fort attristées. Le choc m’expédia sine die dans les coulisses où j’évitai avec l’agilité et la présence d’esprit qui me caractérisent lorsque je viens de recevoir un coup de pied au cul, une grosse caisse et une batterie de tambours placées là par un futur chômeur.
Je garde de l’unique représentation de cette pièce de Shakespeare des souvenirs tellement pénibles qu’ il ne m’ est possible de les livrer qu’ à doses homéopathiques.
Après cette très regrettable rencontre avec l’escarpin royal, il y avait une scène dans cette pièce durant laquelle le roi discutait avec un autre personnage dont j’ai oublié le nom et le reste. Cette scène avait cela d’intéressant pour moi qui tenais le rôle du fils du roi (ainsi qu’il me semble vous l’avoir déjà dit) qu’elle ne faisait pas intervenir le fils du roi.
Je pouvais donc rester tranquillement dans les coulisses, ce qui me convenait parfaitement, ma timidité faisant que j’ai toujours été plus à l’aise dans les coulisses que sur le devant de la scène.
Cela est vrai aujourd’hui et l’était bien davantage quand j’avais quatorze quinze ans. Or, j’avais précisément environ quatorze quinze ans lorsque l’on m’avait demandé de tenir le rôle du fils du roi, rôle prestigieux que je n’avais pu refuser malgré mon amour des coulisses.
Mais quelque chose survient toujours pour vous faire le coup du lapin au moment précis où vous vous sentez le mieux disposé envers l’Univers.
Dans cette pièce de Shakespeare, ainsi que le précédent incident l’a montré, le roi est souvent de mauvaise humeur, a mauvais caractère, s’énerve pour un oui ou un non, se fâche et d’une manière générale s’agite beaucoup. Je pense qu’il en était ainsi dans la discussion qu’il avait avec cet autre personnage dont j’ai oublié le nom et le reste. Sans doute a-t-il tapé du pied, fait vibrer les planches ou bousculé la tenture qui servait de décor. Toujours est-il que le blason royal, agrafé à celle-ci, perdit l’une de ses attaches et bascula.
Je ne sais si vous avez déjà eu l’occasion d’observer un blason à l’air penché ou de méditer sur l’effet qu’il peut produire sur les témoins d’une telle anomalie. Il semblerait que cela soit insupportable pour une majorité de personnes car un type qui se disait régisseur me demanda d’aller redresser le blason, toutes affaires cessantes, pendant que se déroulait la scène.
Chaque fois que je le rencontrais, j’éprouvais le désir de me glisser dans une cave et d’y rester planqué jusqu’à ce qu’on sonne la fin d’alerte, exercice difficilement réalisable dans les circonstances où je me trouvais. J’eus beau regarder le quémandeur comme la goutte qui fait déborder le vase, il n’en démordit pas. Je sentais bien qu’il ne me tenait pas en grande estime et ne s’attendait guère à ce que je gagne à être connu.
Je me débattis comme un poisson hors de l’eau face à cette idée saugrenue. L’apparition du fils du roi au milieu d’une conversation qui ne le regardait pas n’avait aucun sens et constituait peut-être – je ne l’ai pas vérifié – un contresens historique. J’allais mourir de honte sous le regard des spectateurs en exécutant ce travail de valet de pied ou de page de cinquième catégorie. J’aurais accepté avec joie la tâche de terrasser un dragon aux narines incandescentes, mais redresser le blason du Roi dans ma position : jamais.
Rien n’y fit. Pire, d’autres figurants, craignant sans doute de devoir se substituer à moi si je ne me laissais pas convaincre, se joignirent au quémandeur pour me harceler davantage. Et bien, je peux vous affirmer que je me trouvais dans une situation qui donne à sa joie de vivre un sacré coup dans les tibias.
Je dus me résoudre à rassembler mon courage et à me laisser pousser sur la scène. Mon attitude évoquait celle d’un gamin qui, cueillant des pâquerettes sur la voie ferrée, vient de se prendre l’express de 20H42 dans le bas du dos. Aveuglé par les projecteurs, je devinais dans l’insondable obscurité de la salle, une foule de spectateurs dont les cerveaux se transformaient en autant de points d’ interrogation.
Le Roi lui-même, surpris par mon incompréhensible intrusion, interrompit sa fâcherie et il se fit un grand silence comme si l’univers tout entier retenait son souffle pour mieux concentrer son attention sur ma personne.
Je compris soudain ce que veulent dire les gens qui écrivent des bouquins quand ils parlent du temps qui suspend son vol. Tant bien que mal, je parvins à pas comptés jusqu’au blason et entrepris de remettre en place l’agrafe défectueuse.
Pendant ce temps, le Roi, faisant mine de m’ignorer, avait repris son courroux et son exaspération envers son interlocuteur là où il les avait laissés.
Vous pensez bien, séduisantes lectrices et lecteurs perspicaces, que l’agrafe ne se laissa pas faire et que je ressemblais à du personnel de maintenance incompétent travaillant pendant les heures de représentation.
Pulvérisant tous les canons du ridicule, je quittai la scène et le blason comme on quitte les toilettes, c’est-à-dire dans l’état où je les avais trouvés.
Je vous l’avais dit, je suis un artiste. D’ailleurs, je suis né en septembre et tous les gens qui sont nés en septembre sont des artistes. Maurice Chevalier est né le 12 septembre 1888, Agatha Christie est née le 15 septembre 1890, Sophia Loren le 20 septembre, mais aussi Ray Charles, Julio Iglesias, Scott Fitzgerald, Charles Perreault, William Faulkner, Michael Douglas, Georges Gershwin et même Miguel de Cervantes, auteur de Don Quichotte est né exactement quatre siècles avant moi.
CQFD
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