Chapitre 28 - Partie 2

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  Je fermai les yeux quelques secondes avant de les suivre en silence jusqu'à son bureau. C'était une vaste pièce avec un bureau immense enfoui sous des piles ordonnées de dossiers et un coin salon avec canapé, fauteuils et table basse en acajou couverte d’une plaque en cristal. Au fond, il y avait une grande table représentant le monde avec toutes les alliances et les très rares guerres en cours. Le tout était éclairé par de grandes fenêtres qui laissaient entrer la lumière.

  Le Roi nous invita à prendre place. Je m'assis sur le canapé et ma robe s’étala sur toute l’assise, empêchant quiconque de se mettre à mes côtés. Le Prince s'installa sur le fauteuil le plus proche et son père, en face de nous. Il s'alluma une cigarette et nous en proposa une. Je refusai poliment et le Prince, après m'avoir jeté un coup d'œil, fit de même.

  –Bien, commença le Roi, en soufflant un nuage de fumée. Comme j'ai pris la liberté d'avancer votre mariage, de nombreux nobles et personnalités importantes du royaume n'étaient pas présentes. C'est pourquoi vous renouvellerez vos vœux le 13 Masior.

  Mon sang se glaça dans mes veines. C'était la date limite qu'il m'avait imposée.

  –Cette cérémonie sera de bien plus grande envergure que la précédente puisqu’elle se tiendra dans le temple de Lumipunki et que toute la noblesse du pays y est conviée. Vous prendrez vos fonctions après, Lunixa. Cela vous laisse un peu plus de deux mois pour vous familiariser avec notre royaume.

  Et coucher avec son fils. Il ne l’avait pas clairement formulé mais il me fixait avec une telle intensité que j’eus l’impression de l’entendre.

  –Kalor, tu peux disposer, dit-il sans me quitter des yeux.

  –Père...

  –Maintenant. J'ai besoin de m'entretenir avec ta femme.

  Un nouveau frisson me traversa.

  Le Prince finit par se lever et se retirer, me laissant seule avec le Roi.

  –La période des glaces est terminée, votre cousin repartira en fin d’après-midi, déclara-t-il.

  Je reçus la nouvelle comme une violente gifle. Alors que j'étais prisonnière de cet hiver éternel, Francesco allait repartir aujourd'hui, revoir mes enfants. Indifférent à mon état, le Roi poursuivit :

  –Où en sont les choses avec mon fils ?

  –Ce qui se passe ou non entre nous ne vous regarde pas, rétorquai-je.

  –Je n'apprécie pas votre ton, Lunixa, rappelez-vous votre rang.

  –Veuillez pardonner mon impertinence, votre Majesté, déclarai-je, renfrognée.

  –Je veux que votre mariage soit consommé d'ici la cérémonie, me rappela-t-il. Sinon, je serais obligé d'agir en conséquence. Vous devez porter les enfants de mon fils et le plus tôt sera le mieux.

  Je ne dis rien et me forçai à respirer lentement au rappel de cette menace.

  –Les nobles sont impatients de faire votre connaissance, ajouta-t-il. Votre présence est une véritable aubaine pour notre pays.

  Mais bien sûr… ils étaient surtout impatients de voir s'ils allaient pouvoir atteindre le Prince grâce à moi, la petite Comtesse naïve d'un pays du soleil devenue Princesse.

  Ayant fini de m’énoncer ses exigences, le Roi me congédia. Je ne le fis pas répéter et sortis précipitamment de son bureau. Une fois dans le couloir, je pris une profonde inspiration. J'avais besoin de retrouver mon calme.

  –Que vous voulait mon père ?

  Un violent frisson me secoua. Surprise, je me tournai vers la droite. Le Prince m'avait attendue, adossé contre le mur.

  –Me prévenir que mon cousin et le représentant royal partaient aujourd'hui.

  –Et ? (Je n'ajoutai rien). Tout ce temps juste pour vous dire ceci ?

  –Le reste ne vous concerne pas, mentis-je en me dirigeant vers la bibliothèque.

  Il me rattrapa et s'arrêta juste en face de moi, me barrant la route. Je le fusillai du regard.

  –Qu'y a-t-il ?

  –Je connais mon père et ses façons d'agir. Vous a-t-il menacée ?

  –Non.

  J’arrivais peut-être à supporter sa présence à présent, mais je n'avais pas envie de son aide, pas alors que je cherchais un moyen de pression contre son père.

  Je tentai de le contourner, il me bloqua à nouveau.

  –Pourriez-vous me laisser passer ? demandai-je, excédée. J'ai à faire.

  –Quoi donc ?

  –Je me renseigne sur le pays.

  Il m'observa quelques secondes avant de pivoter sur le côté. Je m’empressai de m’éloigner de lui.

  De nombreux ouvrages étaient étalés sur la table, dont la généalogie de la famille royale, ainsi que ceux contenant tous les déplacements officiels du Roi depuis son couronnement. Ce qui en faisait beaucoup. Cependant, ce n'était qu'une toute petite partie de ce que je devais lire pour trouver un moyen de protéger mes enfants.

  –Qu'est-ce que ça signifie ? demandai-je à Magdalena en lui indiquant une nouvelle ligne sur le livre que j'avais en main.

  Mon incapacité à lire le Talviyyörien devenait vraiment handicapante, j'avais commencé à identifier certains mots, mais c'était loin d'être suffisant. J'étais pratiquement obligée de demander l'aide de ma femme de chambre à chaque fois.

  –C'était pour une réunion avec les marchands de pierres précieuses.

  Inutile, mais j'ajoutai ces mots à ma feuille déjà noire de notes, puis continuai de chercher.

  Je finis par arriver à l'année durant laquelle le Roi avait perdu sa première épouse. Comme je m'en étais doutée, son décès l'avait beaucoup touché, il n'avait pratiquement pas quitté le palais. Je rangeai les autres livres et gardai celui-là. J'étais persuadée que c'était après ce tragique événement que je trouverais quelque chose de compromettant. C'était horrible de profiter des fautes qu'il avait pu commettre suite à sa peine, mais je ne devais pas oublier qu'il menaçait mes enfants.

  Je sortis énormément de documents relatifs à cette période, en particulier des journaux. Magdalena commença à me lire les titres et je notai le tout, traduit, sur de nouvelles feuilles. J'eus le cœur lourd pendant les premiers articles qui relataient pratiquement tous la mort de sa Majesté Adelheid et la santé très fragile de l'héritier, né avec près de deux mois d’avance. Ceux sortis quelque temps après parlaient surtout de l'état du Roi, ainsi que de ses nouvelles prétendantes. Puis, d'autres sujets bien vastes apparurent : des différents problèmes du royaume, en passant par certaines fêtes, la mort du premier enfant de la Duchesse Kamsoski, la destitution des titres du Comte Dimitrik, des exécutions de Lathos, la construction de nouvelles écoles, de nouveaux décrets, la nomination de Comte Tonen au Théâtre National... Jusqu'aux fiançailles et enfin mariage du Roi avec la Duchesse Grimhild Skjulunt.

  Je reposai mon stylo et me permis de m'étirer discrètement alors que Magdalena repliait le journal. Il n'était pas si tard que cela, à peine dix-huit heures, pourtant j'étais déjà bien fatiguée. Ces recherches me demandaient plus d'énergie que je ne l'avais pensé.

  –Ce sera tout pour aujourd'hui, déclarai-je. Merci pour votre aide, Magdalena.

  –Tout le plaisir était pour moi.

  Elle m'aida à tout rassembler et à ranger, puis je retournai aux appartements. En chemin, je croisai Francesco. Je voulais continuer sans lui parler, mais il m'attrapa par le bras.

  –Quoi ? crachai-je. Que veux-tu ?

  –Te dire que je suis désolé.

  –Bien, tant mieux pour toi !

  –Je pars dans une demi-heure.

  –Je sais, et merci de me le rappeler.

  Une boule se forma dans ma gorge et une larme de colère coula sur ma joue.

  –Profite bien du soleil pour moi.

  J'arrachai mon bras de sa poigne et courus jusqu'aux appartements, faisant fi de tout protocole. Je ne voulais plus voir personne. À peine arrivée dans le salon, je claquai violemment la porte dans mon dos et m'y appuyai, espérant pouvoir respirer à nouveau. Mais une mauvaise surprise m'y attendait : depuis mon réveil, une montagne de présents s'était érigée dans un coin de la pièce.

  –Mais qu'est-ce que...

  Interdite, je m'en approchai extrêmement lentement. Je pris la première enveloppe qui me tomba sous la main, l'ouvris et lus la lettre. Les mots ne m'étaient pas inconnus, je venais juste de les voir avec Magdalena.

  Un pronom possessif. Mariage. Princesse... Non, Altesse. Lunixa. Félicitations…

~ Félicitations pour votre mariage, votre Altesse Lunixa ~

  Mon souffle se bloqua dans mes poumons et mon bras retomba lourdement le long de mon corps. Ces présents étaient des cadeaux de mariage. Robes, chaussures, étoffes, textiles, bijoux, pierres précieuses, alcool et fruits exotiques… Il y en avait pour tous les goûts, sauf les miens. Je ne voulais rien de tout cela.

  Je reposai l'enveloppe sur la pile et m'empressai de me rendre dans ma chambre pour tenter d'oublier ce qu'il y avait dans le salon. Me sentant toujours opprimée, je me débarrassai de cette lourde tenue qui pesait sur mes épaules et la remplaçai par la robe que j'avais choisie à mon réveil. Enfin, je respirais à nouveau. Souhaitant me reposer avant le dîner, je pris un livre, la petite voiture de mes enfants et m'installai sur le lit.

  Alors que je parcourais les pages, ma faim se faisait de plus en plus en plus sentir. Je n’avais encore rien avalé depuis mon maigre déjeuner, cela allait être difficile de tenir encore une paire d’heures. Je refermai mon livre, sortis du lit et tirai le rideau avec appréhension. Les victuailles au milieu des cadeaux me firent de l’œil. Après une certaine hésitation, je pris une pomme. Elles étaient là, autant qu’ils servent à quelque chose. Je croquai dans le fruit et retournai sur le lit reprendre ma lecture. Cependant, au bout de quelques bouchées, l'étrange arrière-goût de ce midi me revint en bouche. Dame Nature, mais qu'était-ce à la fin ?! J'étais pourtant persuadée de le connaître. Excédée de ne pas réussir à m'en rappeler, je posai le fruit sur la table de nuit et me concentrai sur mon ouvrage.

  Une tache écarlate fleurit soudain sur la page.

  Qu'est-ce...

  Une autre apparut, et encore une, puis encore une. Par réflexe, je portai une main à mon nez. Un liquide visqueux glissa entre mes doigts. Je… saignais ? Effarée, je courus dans la salle de bain. Mon cœur manqua un battement en découvrant mon reflet dans le miroir. Mon nez saignait abondamment et j'avais les yeux dilatés et rougis.

  Mais qu'est-ce qui m'arrive ?

  Je n'étais tout de même pas en train de faire une rechute ? Dame Nature, ce n'était pas le moment de se poser de question ! Je devais d'abord arrêter les saignements ! Je me rendis dans la chambre, récupérai un mouchoir et appuyai fortement sur mon nez. Mon regard se posa sur la pomme.

  Je me pétrifiai.

  Ce goût… du merizzi.

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