Chapitre 27

7 minutes de lecture

KALOR


  La Comtesse me dévisageait comme si je venais de formuler une énorme ineptie. Ses paupières cillèrent, puis elle jeta un nouveau coup d'œil au bâtiment dans mon dos.

  — L'opéra ? répéta-t-elle.

  — Oui.

  Sans répondre à ma question, elle se leva et descendit du carrosse en dépit des tremblements qui secouaient de nouveau son corps. Faisait-il vraiment si froid ? Depuis que j'avais hérité du pouvoir du feu, ma sensibilité à la température avait complètement changé. Alors que la Comtesse grelottait comme une feuille, le temps me paraissait tout juste frais et je n’aurais vu aucun problème à ne pas porter de cape ou de veste. Je savais toutefois que ce n'était pas normal et me hâtai de la conduire à l'intérieur pour qu'elle se réchauffe. Le portier eut un moment de stupeur en reconnaissant mon visage. Il s'inclina en vitesse et nous fit entrer.

  Une fois dans le hall, je sentis les tremblements de la Comtesse se raréfier avant d'enlever ma main de son dos et de l’inviter à me suivre. Aucun bruit de talon frappant le carrelage n'accompagna mes foulées. Intrigué, je m'arrêtai d'avancer, me retournai et compris pourquoi elle ne m'avait pas emboîté le pas. Le visage tourné vers le ciel, elle contemplait les magnifiques peintures de la coupole qui surplombait l'entrée du bâtiment. Son regard glissa sur le gigantesque lustre en cristal qui y était suspendu et où semblaient brûler mille et une bougies, redescendit sur les murs crème longés de colonnes, dériva vers les immenses arches finement travaillées dans le marbre… Elle avait l’air si perdue dans son observation qu'elle ne remarquait pas les personnes qui passaient à côté d'elle ; pourtant, son visage n'exprimait pas la moindre émotion.

  — Comtesse ?

  Un spasme la traversa. Ses grands yeux turquoise se posèrent sur moi, puis elle me rejoignit après une seconde de flottement. Sans mot dire, nous gravîmes les escaliers et parcourûmes les couloirs pour atteindre la loge royale. Nous venions à peine de nous débarrasser de nos capes que le directeur de l'Opéra, le Comte Tonen, vint nous accueillir. La chevelure nivéenne de la Comtesse attira aussitôt son regard, mais il réussit à contenir sa surprise et s'inclina.

  — Altesses, c'est un honneur de vous recevoir en nos murs. Souhaitez-vous de quoi vous sustentez et vous désaltérer pendant le spectacle ?

  Comme nous sortions du restaurant, je déclinai cette proposition, puis jetai un œil à ma voisine.

  — De l'eau, s'il vous plaît, demanda-t-elle.

  — Une carafe va vous être apportée tout de suite, Princesse.

  Après un dernier regard pour ses étranges cheveux, le directeur se retira. La Comtesse s'installa sur le fauteuil une fois la porte close, puis retira ses gants. Le remord me rongea de nouveau en voyant les contusions qui bleuissaient sa peau. Dire que je l’avais brutalisée à tel point que ces sombres meurtrissures la marquaient encore deux semaines après les faits. Quand je les observais, j'avais encore plus de mal à croire qu'elle m'ait accordé son pardon. Jamais je ne me serais permis d'en espérer autant.

  Le brouhaha provoqué par l'entrée des spectateurs dans la salle en contrebas nous parvint quand un employé entra dans notre loge avec un plateau chargé d’une carafe et d’un verre entre les mains. Le bruit des conversations s’intensifia à mesure que les places se remplissaient, semblant décupler le silence qui régnait entre la Comtesse et moi. Puis, comme soufflées avec les bougies, les discussions cessèrent instantanément lorsque l’obscurité se fit. Le rideau se leva quelques secondes plus tard.

  J'avais décidé d'emmener la Comtesse voir cet opéra car la plus célèbre soprano colorature du pays y chantait. Cependant, la présence de cette artiste ne garantissait en rien que la représentation allait lui plaire. Alors, tout en regardant le spectacle qui se déroulait sur scène, je surveillais l’Illiosimerienne à ma droite du coin de l'œil. Appréciait-elle ? Je pensais pouvoir le deviner grâce à ses expressions, hélas son visage restait aussi impassible que dans le hall. Au bout d'un moment, elle finit même par taper nerveusement des doigts sur son accoudoir. Je pris une inspiration tendue. Finalement, j'aurais mieux fait de me concentrer sur la représentation et ne pas chercher à savoir si celle-ci lui plaisait. Il m'était désormais impossible d'apprécier le spectacle en sachant que la Comtesse s'ennuyait fermement. Cette soirée était un véritable échec.

  Tout de même, elle avait une façon bien étrange de taper des doigts : au lieu de tomber en boucle au même endroit, ils ne suivaient aucun schéma précis. Tantôt ils cavalaient, tantôt ils s’immobilisaient, se déplaçant chacun leur tour de manière indépendante, mais rythmée. En fait, leurs mouvements semblaient presque accompagner la mélodie du piano.

  Le piano ? Non…

  Assailli par le doute, je m'avançai un peu pour avoir un aperçu du pianiste tout en gardant à l’œil les doigts de la Comtesse. Des doigts qui frappèrent le bras du fauteuil en même temps que ceux de l’instrumentaliste appuyèrent sur les touches. Dame Nature, elle jouait vraiment le morceau sur son accoudoir ! Était-elle musicienne ? Il n’en était fait aucune mention dans son dossier.

  L’agilité de ses phalanges délicates m’intrigua tant que je les observai à la dérobée jusqu’elles cessent de bouger, à la fin du premier acte. Mon attention se reporta alors sur leur propriétaire, qui fixait encore la scène alors que le lourd rideau était retombé. Sans en détourner le regard, elle retira le ruban parme qui ornait son poignet et rassembla ses cheveux dans un chignon haut qu'elle accrocha à l'aide du fin tissu. Il n'y avait pas à dire, ses traits, bien qu’anguleux, possédaient une rare délicatesse. Mais en avoir meilleur aperçu grâce sa coiffure et au retour de la lumière ne m’aidait toujours pas à la déchiffre.

  — Cela vous plaît-il ? risquai-je.

  Un violent sursaut la secoua et elle se tourna brusquement vers moi, les yeux écarquillés. Un de mes sourcils se haussa. Je m'étais attendu à bien des réactions, mais certainement pas à celle-ci ; à croire qu'elle avait oublié que je me trouvais juste à côté d'elle. La Comtesse s'éclaircit discrètement la voix.

  — Oui, beaucoup. C'est très étrange d'entendre chanter dans votre langue.

  — Arrivez-vous tout de même à comprendre ?

  — C'est plus difficile qu’au cours d’une discussion, mais oui ; j'arrive à saisir le principal.

  L'arrivée du Comte Tonen m'empêcha de poursuivre la conversation.

  — Comment se passe votre soirée, Altesses ? Souhaitez-vous quelque chose ? Princesse ?

  — Si vous aviez de quoi grignoter ? hésita-t-elle.

  — Nous avons des croquants aux pépites de chocolat, des petits sablés, des fruits…

  — Des sablés, s'il vous plaît.

  — Mon Prince ?

  — Cela ira pour moi, merci.

  La Comtesse picora pendant la suite de l'entracte et ne s'arrêta qu'au lever de rideau. J'eus du mal à contenir mon sourire. Elle qui n'avait plus d'appétit tout à l'heure… En fin de compte, cet opéra n’était peut-être pas un si mauvais choix.

  Le spectacle reprit et, enfin, la soprano arriva sur scène. La note suraigüe qu'elle atteignit dès le début de son chant était tout bonnement incroyable et laissa la Comtesse figée de surprise. Cela ne faisait pourtant que commencer.

  Totalement subjuguée par sa prouesse, ma voisine ne cligna pratiquement pas des yeux de toute la performance. Un tel émerveillement brillait dans son regard… Jamais je n'avais vu Lokia observer quelqu'un avec autant d’admiration qu’elle. À part lorsque son attention se posait sur moi.

  La Comtesse fut toute aussi envoûtée par la qualité et la puissance des graves du chœur d'hommes lors du final. L'opéra terminé, elle fut l'une des premières à se lever pour applaudir les artistes. Je me redressai à mon tour.

  Mon souffle se coupa.

  Elle souriait.

  Pour la toute première fois, cette magnifique expression se dessinait sur ses lèvres en ma présence. Son sourire était doux, sincère, chaleureux. Après l'avoir vue versé une larme à cause de notre situation, je pensais qu'elle ne serait pas capable d'en esquisser un avant un moment.

  Malgré cet éclat et l'air plus serein qu'elle conserva à la sortie de la loge, nous ne prononçâmes pas un mot sur le chemin du retour : dès qu'elle s'était assise dans le carrosse, elle s'était une fois de plus enfouie dans sa cape.

  Toujours en silence, je la raccompagnai jusqu'à ses appartements. Elle déverrouilla les portes et les poussa.

  — Merci, murmura-t-elle finalement. Vous aviez raison, sortir m'a fait le plus grand bien.

  — C'est tout naturel… Et je suis navré.

  — De quoi ? s'enquit-elle en se retournant pour me faire face, le regard méfiant

  — Que l'on vous ait forcée à vous marier.

  Ses yeux se radoucirent.

  — Et moi je suis désolée pour votre fiancée… Passez une bonne nuit.

  — Vous aussi.

  Elle entra dans ses appartements et referma la porte après avoir levé une dernière fois les yeux vers moi.

  Je remontais le long des couloirs vides pour me rendre dans mes propres appartements quand je tombai sur Magdalena, adossée au mur. Elle se redressa à mon approche

  — Altesse. (Elle s'inclina.) Avez-vous passé une bonne soirée ?

  — Vous devez déjà le savoir, non ?

  — Oui et non. Je ne me suis pas permise de lire vos pensées, mais je vous sens plus serein.

  — Elle a été plus réussie que je le pensais, confirmai-je.

  La Comtesse semblait avoir adoré l'opéra et, contre toute attente, elle m'avait pardonné.

  — Vous m'en voyez ravie, déclara Magdalena. J'espère que cela vous aidera et que vous songerez à cette sortie la prochaine fois que vous serez avec la Marquise Peysmond.

  — Qu'avez-vous contre Lokia ? répliquai-je durement.

  — Dois-je vraiment m'expliquer ? répondit-elle d'une voix toujours posée. Vous êtes un homme juste et bon, Altesse, mais parfois, il vous arrive de fermer les yeux sur ce qui vous entoure. Rouvrez-les et ne soyez plus aveugle.

  Elle m’offrit sa révérence, puis me laissa sur ces paroles nébuleuses. Ne plus être aveugle ? Mais à quoi ? Troublé, je regagnai mes appartements, puis retirai ma veste et ma chemise. Mes yeux se posèrent sur l’hématome qui marquait mon poignet, semblable à ceux que j'avais infligé à la Comtesse. Le mien jaunissait déjà, mais quelques jours plus tôt, il était encore d'un bleu sombre presque noir. Lokia avait vraiment été à deux doigts de me briser le os ce jour-là.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 2 versions.

Recommandations

AD
Des textes courts, selon l'inspiration ou en réponse à des ateliers d'écriture
18
18
6
4
Ihriae
Nous n'en sommes plus au stade où l'Humanité se pose des questions sur l'existence des Intelligences Artificielles et ce qu'elles lui apporteront, en bien ou en mal, mais à celui où ELLES découvrent leurs propres interrogations et leur place dans le monde dans lequel elles ont été créées...



COUVERTURE :
Crédits photo : Trouvée sur Pexel - photo-of-woman-wearing-turtleneck-top-Ali Pazani (https://www.pexels.com/fr-fr/photo/a-la-mode-accessoires-adulte-attirant-2777898/)


MISE EN PAGE de la couverture : ©Ihriae / Ihriae Najaniri / NR. 2020


MEMBRE DU CLUB VALENTINE..


Pour tout le texte / Tous les chapitres. Sans exception : © Tous droits réservés Ihriae / Ihriae Najaniri / NR. 2020 ©
Vous pouvez effectuer un téléchargement de ce texte pour vos lectures personnelles, mais il ne doit pas être vendu ou loué sous quelque forme que ce soit, à qui ou à quoi que ce soit. Citations ou / et extraits ne peuvent être reproduits, notamment lors d’une publication, quelle qu’elle soit, sur quelque support que ce soit, qu’avec mon autorisation.
Cordialement,

Ihriae

©2020 - Texte en cours de rédaction.

©Sixtine : La version sur Scribay a été très légèrement modifiée par rapport à la version originelle. Celle-ci a fait l'objet d'une publication dans le webzine Nouveau Monde n°12, d'octobre 2017 (p. 52) : "Les voyages extraordinaires du steampunk". https://ymagineres.wixsite.com/galerienouveaumonde/nos-numeros
1
3
13
22
Asa No
Tourner le prochain épisode de Manor, promouvoir Éternelle avant sa sortie au cinéma, poser pour la nouvelle collection de Louis Vuitton, jouer la publicité du dernier parfum de chez Dior dans la suite la plus chère de tout New York...
Sans oublier : aller au lycée, gérer un ancien amant soudain collant, aider ma meilleure amie à avoir son diplôme, entretenir une relation cachée, regarder le dernier épisode de Teen Wolf, me tenir le plus loin possible de ma mère et éventuellement, dormir.

J'avais dit dormir... Pas tomber dans le coma.

Pourtant c'est bien d'un long coma que je me réveille et personne ne peut me dire ce qu'il c'est passé.
Bon, si ça ne tenait qu'à ça, j'aurais pu passer outre. Mais non !
Depuis mon réveil, il se passe des choses bizarres autour de moi, comme ce petit garçon qui court dans les couloirs de l'hôpital mais que je semble être la seule à voir.

Est-il est vraiment là ou je suis juste en train de devenir complètement folle ?



Attention : histoire contenant des scènes sensibles et violentes.

Image de couverture de vurdeM, DevianArt
https://www.deviantart.com/vurdem
732
272
1086
596

Vous aimez lire Asa No ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0