Chapitre 27

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KALOR

  La Comtesse me dévisageait, comme si je venais de formuler une énorme ineptie. Ses paupières clignèrent puis elle jeta un nouveau coup d'œil au bâtiment qui se trouvait dans mon dos.

  –L'opéra ? Répéta-t-elle.

  –Oui.

  Sans répondre à ma question, elle se leva et descendit du carrosse malgré les tremblements qui secouaient de nouveau son corps. Faisait-il vraiment si froid que cela ? Depuis que j'avais mon pouvoir d'Élémentaliste, ma sensibilité à la température avait complètement changé à cause du feu qui brûlait en moi. Actuellement, je trouvais tout juste le temps frais, alors que la Comtesse grelottait comme une feuille. Je me dépêchai de la conduire à l'intérieur pour qu'elle se puisse se réchauffer. Quand nous arrivâmes au niveau de l’entrée, le portier eut un moment de stupeur en reconnaissant mon visage. Il s'inclina rapidement et nous fit entrer.

  Un fois dans le hall, je sentis les tremblements de la Comtesse cesser juste avant que je n'enlève ma main de son dos. Je l'invitai à me suivre et la guidai vers la loge royale. Cependant, je m'arrêtai bien vite d'avancer. Je n'entendais plus ses talons frapper le carrelage. Intrigué, je me retournai et la surprit en train d'admirer l'architecture du bâtiment : les magnifiques peintures qui ornaient le plafond ainsi que la coupole au centre de l’entrée, à laquelle était suspendu un splendide et gigantesque chandelier en cristal. Son regard glissa sur les tableaux qui décoraient les murs crème, puis sur les immenses colonnes et arches finement taillés dans le marbre. Elle était tellement perdue dans son observation qu'elle ne remarquait même pas les personnes qui passaient à côté d'elle. En revanche, son visage n'exprimait rien du tout.

  –Comtesse ?

  Un petit spasme la traversa. Ses yeux turquoise se posèrent sur moi et elle me rejoignit. Sans rien dire, nous montâmes les escaliers et parcourûmes les couloirs pour atteindre la loge. Nous venions à peine de nous débarrasser de nos capes que le directeur de l'Opéra, le Comte Tonen, vint nous accueillir.

  –Altesses, déclara-t-il en s'inclinant. C'est un honneur de vous recevoir en nos murs. Souhaitez-vous de quoi vous sustenter et vous déshydrater pendant le spectacle ?

  Ayant mangé juste avant de venir, je déclinai l'invitation.

  –De l'eau, s'il vous plaît, demanda la Comtesse.

  –Nous vous apportons ça de suite, Madame.

  Juste avant de quitter notre loge, il ne put s'empêcher de se tourner et de la regarder, perturbé par son apparence.

  Elle s'installa sur le fauteuil et retira ses gants. La culpabilité me rongea de nouveau en voyant les traces bleues qui obscurcissaient encore sa peau. Je n'aurais jamais pensé l’avoir maintenue tellement fort que ma poigne lui aurait laissé de telles marques et qu’elle les aurait gardées aussi longtemps. Je n'en revenais toujours pas qu'elle m'ait pardonné. C'était bien plus que ce que j'avais espéré en l'emmenant dîner.

  L'un des employés arriva avec une carafe pleine et un verre sur un plateau. Il les déposa sur la petite table à droite de la Comtesse, la servit et repartit après avoir tiré sa révérence. Peu de temps après, on entendit les autres spectateurs arriver, ainsi que le brouhaha de conversations qui les accompagnaient. La salle se remplit bien rapidement, puis après quelques minutes la plupart des bougies furent éteintes. Le silence se fit. Le rideau se leva.

  J'avais décidé d'emmener la Comtesse voir cet opéra car la plus célèbre soprano colorature du pays y chantait, mais j’ignorai totalement si cela allait lui plaire. Alors, tout en regardant le spectacle qui se déroulait sur scène, je la surveillai du coin de l'œil. Appréciait-elle ? Je pensais pouvoir le deviner en regardant ses expressions, mais comme dans le hall, son visage était complètement impassible. Au bout d'un moment, elle finit même par taper nerveusement des doigts sur l'accoudoir. Visiblement, c'était un véritable échec. Plus que quelques heures de malaise et ça serait fini.

  Tout de même, elle avait une drôle de façon de taper des doigts : au lieu de tomber en boucle, ils ne suivaient aucun schéma. En revanche, ils me semblaient aussi précis et rythmés que le piano de l'orchestre... Le piano ? Troublé, je m'avançai un peu pour avoir un aperçu du pianiste sans perdre la Comtesse des yeux. Le choc me paralysa quelques secondes. Elle ne tapait pas nerveusement des doigts, elle jouait bien le morceau sur son accoudoir. Elle avait déjà retenu l'air principal de l'opéra ? Elle était musicienne ? Ce n'était pourtant pas inscrit sur son dossier.

  Le rideau se referma et les bougies furent rallumées, annonçant le début de l’entracte. J'observai de nouveau la Comtesse à la dérobée. Elle retira un ruban qu'elle avait au poignet et rassembla ses cheveux en un chignon haut qu'elle accrocha à l'aide du fin tissu, dégageant son visage. Il n'y a pas à dire, elle avait vraiment les traits fins et un port de tête très gracieux.

  Elle se servit un verre d'eau et le but tout en fixant la scène. J'avais beau essayer, je n'arrivais toujours pas à déchiffrer son visage.

  –Cela vous plaît-il ? risquai-je.

  Un violent sursaut la secoua et elle se tourna brusquement vers moi, les yeux écarquillés. Ce n'était pas la réaction à laquelle je m'étais attendu, à croire qu'elle avait oublié que j'étais juste à côté d'elle. Elle s'éclaircit discrètement la voix.

  –Oui, beaucoup. C'est très étrange d'entendre chanter dans votre langue.

  –Vous arrivez tout de même à comprendre ?

  –C'est un peu plus difficile que dans une conversation, mais oui.

  On toqua à la porte de notre loge et le Comte Tonen entra. Il s'inclina.

  –Comment se passe votre soirée ? Souhaitez-vous quelque chose, Princesse ?

  –Si vous aviez de quoi grignoter ? hésita-t-elle.

  –Nous avons des cookies, des petits sablés, des fruits...

  –Des sablés.

  –Votre Altesse ?

  –Ça ira pour moi, merci.

  La Comtesse picora pendant toute la suite de l’entracte et ne s'arrêta qu'au moment où le rideau commença à se lever. Elle qui n'avait plus d'appétit tout à l'heure... J'eus du mal à me retenir de sourire. Finalement, la soirée n'était peut-être pas un échec.

  L'opéra reprit et enfin, la soprano arriva sur scène. La note suraigüe qu'elle atteignit dès le début de son chant était tout bonnement incroyable et laissa la Comtesse figée de surprise. C'était pourtant loin d’être fini.

  Totalement subjuguée, la Comtesse ne cligna pratiquement pas des yeux de toute la performance. Ils étaient même brillants d'émerveillement. C'était tellement différent de quand j'étais avec Lokia. Je ne l'avais jamais vue regarder quelqu'un avec admiration comme le faisait la Comtesse... à part moi.

  La Comtesse fut tout aussi envoûtée par la qualité et la puissance des graves du chœur d'hommes lors du final. L'opéra terminé, elle fut l'une des premières à se lever pour applaudir les artistes. Je me redressai à mon tour.

  Mon cœur manqua un battement .

  Elle souriait.

  C'était la première fois que je voyais un sourire sur ses lèvres. Il était doux, sincère, et chaleureux. Après l'avoir vue verser une larme à cause de notre situation, je ne pensais pas qu'elle en serait capable avant un moment.

  Malgré cela, on ne prononça toujours pas un mot sur le chemin du retour. Elle avait de nouveau enfoui sa tête sous sa capuche.

  Toujours en silence, je la raccompagnai jusqu'à ses appartements. Elle déverrouilla les portes et les poussa.

  –Merci, murmura-t-elle. Vous aviez raison, j'avais besoin de sortir.

  –Il n'y a pas de quoi. Et je suis désolé...

  –De quoi ? s'enquit-elle en se retournant pour me faire face, le regard méfiant.

  –Qu'on vous ait forcé à vous marier.

  Son regard se radoucit.

  –Et moi je suis désolée pour votre fiancée... Passez une bonne nuit.

  –Vous aussi.

  Elle entra dans ses appartements, et referma la porte après avoir levé une dernière fois ses yeux turquoise vers moi.

  Je remontais le long des couloirs vides pour me rendre dans mes propres appartements quand je tombai sur Magdalena, adossée contre le mur. Elle se remit droite quand j'arrivai à sa hauteur.

  –Alors ? fit-elle.

  –Vous devez le savoir, non ?

  –Oui et non, je ne me suis pas permis de lire vos pensées. Je ressens juste vos émotions pour le moment.

  –La soirée s'est bien passé.

  Du moins, c'est ce que j'en pensais.

  –Bien.... J'espère que vous y penserez la prochaine fois que vous serez avec la Marquise Peysmond.

  –Qu'avez-vous contre Lokia ? demandai-je durement.

  –Dois-je vraiment m'expliquer ? Vous n'êtes pas aveugle, votre Altesse, mais il faut vraiment que vous ouvriez les yeux.

  Elle s'inclina et partit. Je gagnai mes appartements.

  Ouvrir les yeux ? Mais sur quoi ? Je retirai ma veste et ma chemise. Mes yeux se posèrent sur l’ecchymose que j'avais au poignet, semblable à ceux que j'avais faits à la Comtesse, en beaucoup plus sombre. Et pourtant, il allait déjà bien mieux qu’au début. Lokia avait vraiment été à deux doigts de me briser le poignet ce jour-là.

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 Parler d’un évènement traumatisant est souvent apaisant. Mais pour moi, parler ne servirait qu’à transmettre mon malheur à autrui, et je ne veux pas imposer ce fardeau à quiconque. C’est pourquoi je décide de transcrire ce que j’ai vécu, en espérant que mon esprit puisse se libérer et vivre la fin de mes jours dans une forme de paix. Mon nom est Elijah Lowe, et je dois vous implorer de ne pas continuer ce journal si par malheur vous le trouvez. Par pitié, reculez tant que vous le pouvez encore...
J’avais un ami autrefois, très cher à mon cœur. Nous étions comme deux frères et partagions tout. Nous avions grandi ensemble dans le même quartier au nord de l’Angleterre. Lui Ecossais, moi Britannique, nous étions comme issus de la même famille. Nous nous ressemblions autant de drops que de caractère. Les années passaient et rien ne pouvait nous séparer. Enfin presque. Un jour, Aidan apprit qu’un de ses lointain parents était mort et lui avait légué un manoir à Junkerdal en Norvège. Malgré l’isolement, il avait décidé d’y vivre, me disant que tout irait bien, et que la distance ne nous séparerait pas. Mais ce ne fut pas le cas. Les mois défilèrent, ainsi que les années, mais pas de nouvelles de mon ami tant aimé. Ce ne fut que 13 ans plus tard que je recevais une lettre de Norvège.

Junkerdal, 13 Octobre 18—
Cher Elijah, mon ami,
Voici bien longtemps que je ne t’ai pas écrit. Je tiens d’abord à te faire mes excuses les plus sincères, je n’ai pas oublié la promesse que je t’avais fait lors de mon départ. Je ne l’ai pourtant pas tenue et j’ai malheureusement laissé le temps et la distance nous séparer. Il s’agit bien de la seule chose que je regrette de ma vie, ou peut-être que je regrette également d’être parti. La Norvège a beau être magnifique, la vie y est rude et solitaire. Je ne sais comment mon esprit et mon âme ont pu vivre autant de temps isolé ainsi, sans voir que le temps défiler. Et alors que je reviens à moi-même, ton image est réapparue dans ma mémoire. Des images de bonheur, du temps où nous étions un seul et même être, comme deux frères. Je ne cesse de me dire que je souhaiterais te revoir depuis. Mais la fierté et surtout la peur que tu m’aies oublié ou refuses tout contact avec moi, m’a paralysé pendant des semaines. Je me suis tout de même décidé à écrire cette lettre pour te demander de venir me rendre visite dans mon manoir. Je sais bien que c’est une longue distance à parcourir, mais je crains ne pouvoir me déplacer jusqu’en Angleterre. Je sais également que je t’en demande beaucoup, mais mon cœur ne me pardonnerait jamais de ne pas avoir tenté de te revoir. Mon domestique et fidèle servant Jaime Adams accompagne cette lettre, il t’aidera pour tes bagages et t’accompagnera pour la route si jamais tu acceptes ma requête. Sache que je t’attends patiemment.
Dans l’espoir de te voir, ton ami dévoué, Aidan McTavish.”
Un mélange de colère et d’immense joie s’était emparé de moi. J’étais évidemment très heureux d’avoir enfin une lettre de mon ami, mais pourquoi avoir attendu autant de temps ? Le lien que nous avions avait vite fait disparaître la colère et mes bagages étaient prêts en une heure. Je partais donc avec ce Jaime Adams, en direction du Nord.
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