Chapitre 26 - Partie 3

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  Le Prince écarquilla les yeux, ahuri, alors que je vidais ma coupe d'une traite. Je le regretterais peut-être plus tard, mais je n'étais pas du genre à revenir sur ma parole : ce qui était dit était dit.

  — Merci.

  Je haussai les épaules et lui tendis de nouveau mon verre. Il le remplit à moitié.

  — Vous avez dit que ce n'était pas facile pour vous aussi, repris-je pour changer de sujet. Pourquoi ?

  — Mon ancienne fiancée.

  Un éclair de souffrance traversa son regard à ces mots. Cette réponse ne m'étonna guère ; je savais même qui était la femme en question. Des nobles avaient finalement confirmé mes doutes en désignant la Marquise Piemysond ainsi. Et vu ce qu'ils disaient à propos de leur relation…

  — Vous l'aimez profondément.

  La culpabilité le gagna à nouveau et il détourna les yeux. Cette séparation l'affectait encore plus que je ne l'avais pensé. Confuse, je baissai les yeux. Je m'étais tellement accablée sur ma petite personne que je n'avais pas pensé à ce que lui avait perdu à cause de ce mariage, même après qu'il m'eut dit que cette situation lui était aussi difficile que moi.

  — Je sais que je ne devrais pas, déclara-t-il. Nous ne pouvons plus être ensemble depuis que vous êtes là. Mais c'est trop récent. Je suis désolé.

  — Ne vous excusez pas pour cela, je donnerais n'importe quoi pour retourner chez moi.

  Ce n'était pas une bonne idée de le lui avouer, mais j'avais eu besoin de le dire à quelqu'un.

  Il s'apprêtait à se servir une nouvelle coupe, cependant il s'arrêta avant et reposa la bouteille.

  — Voulez-vous un dessert ?

  — Pourquoi pas. Que me conseillez-vous ?

  — Vous ne pouvez pas manger de chocolat, murmura-t-il en inspectant le menu. Du tilslort bondepiker ?

  — Qu'est-ce donc ?

  Le nom me paraissait si étrange que je craignais le pire.

  — Un dessert composé d'une succession de couches de compote de pommes, de biscuits et de crèmes.

  — Oh… Dans ce cas, oui, je veux bien.

  Le Prince appela un serveur qui s'empressa de venir prendre notre commande et qui nous servit tout de suite après. La première cuillère fut aussi succulente que le laissait présager l'apparence de ce met. La crème et les pommes fondaient en bouche tandis que les morceaux de gâteau rajoutaient du croquant à cet ensemble. Cependant, aussi succulent ce dessert était-il, je gardais les pieds sur terre. Je posai mon couvert et portai mon attention sur le Prince. Le remarquant, il s'arrêta également.

  — Qu'y a-t-il ? Cela ne vous plaît pas ?

  — Qu'attendez-vous de moi ? Personne ne m'a rien dit.

  — Vous étiez enfermée dans vos appartements et vous refusiez de me voir, me rappela-t-il.

  Piquée à vif par ces mots, je m'enfonçai dans le dossier de ma chaise, les lèvres pincées. J'avais une vague idée de ce que je devrais faire, mais je voulais en être certaine.

  Le Prince se redressa avant de me répondre.

  — Votre rôle consiste désormais à m'aider et me soutenir dans mon travail. Vous aurez donc votre bureau, comme vous l'a expliqué ma sœur, et vous y traiterez tous les dossiers que je vous confierais. En tant que membre de la famille royale, on attend également de vous que vous représentiez la couronne et le royaume, ici comme à l'étranger, et que…

  Il laissa sa phrase en suspens, mais la fin était évidente.

  — Et que je porte vos héritiers.

  — Oui.

  Même si je le savais déjà, que nous en parlions ensemble me fit mal et j'en eus le cœur au bord des lèvres. Je ne voulais vraiment pas de cette vie. Ce n'était plus moi. J'avais réussi à me reconstruire. Pourquoi ma vie était-elle tombée en ruine au moment où tout allait pour le mieux ?

  — Je ne m’unirais pas à vous.

  — Même si cela ne plaît à aucun d'entre nous, nous devrons un jour prendre sur nous et nous y plier.

  Les pieds de ma chaise raclèrent le sol comme j'avais un brusque mouvement de recul. Le Prince se hâta de lever les mains en signe de paix.

  — Je ne vous forcerais plus, assura-t-il. Je vous en ai fait la promesse la dernière fois et je la tiendrais. C'est pourquoi nous attendrons que vous soyez prête.

  Prête ? Prête à quoi ? Le moment où nous consommerons le mariage signera mon arrêt de mort. Je ne serai jamais prête !

  Je ne voulais plus parler et repris mon dessert pour le signifier, mais je ne pus porter la cuillère à mes lèvres. Cette conversation m'avait coupé l'appétit.

  — J'ai compris que vous ne vouliez pas vous retrouver avec moi et que vous détestiez cette situation, déclara le Prince. C'est également mon cas, mais nous sommes tous les deux coincés par cet engagement. (Je relevai les yeux vers lui.) Que nous le voulions ou non.

  Il n'avait pas fini de parler et je craignais d'entendre la suite. Je ne voulais pas qu’il reprenne.

  Il prit une grande inspiration avant de poursuivre.

  — Nous sommes mariés à présent, vous êtes ma femme et je suis votre mari. Pour notre propre bien, il va falloir que nous parvenions à nous entendre.

  Formuler ces mots lui avait visiblement coûté et les entendre me brisa le cœur. Une larme traîtresse roula sur ma joue. Je m’empressai de l'enlever, mais le Prince la remarqua.

  — Cela vous est si insupportable ?

  — Oui, murmurai-je.

  Pourquoi lui mentir ? C'était flagrant.

  Il soupira et planta ses yeux argentés dans les miens.

  — Je ne peux vous aider à vous sentir mieux si vous ne me dites pas ce qui ne va pas.

  — Vous ne pouvez pas m'aider… Pas pour ça.

  Car les seules personnes qui m'auraient permis d'aller mieux se trouvaient à l'autre bout de la terre et je ne les reverrais jamais. Cela allait me détruire à petit feu.

  — Avez-vous fini de manger ?

  — Oui.

  Mon assiette n'était pas vide et je n'aimais pas jeter la nourriture, mais mon estomac était trop noué pour que j'avale quoique ce soit. Je souhaitais juste retourner dans les appartements qu'on m'avait attribués et dormir dans ce lit froid qui était désormais le mien.

  Le Prince régla l'addition, puis me rendit mes affaires et s'équipa pendant que je faisais de même. Ma cape me parut plus lourde qu'à notre arrivée.

  Le froid s'était encore renforcé durant notre dîner et me fit trembler dès que je mis un pied dehors. Je m'engouffrai sans attendre dans la voiture et me pelotonnai à nouveau toute entière sous mon manteau. Le cocher poussa les chevaux à avancer après que le Prince m'eut rejoint.

  Alors que je priais pour arriver au palais au plus vite, le carrosse s'arrêta au bout de quelques minutes et la portière fut ouverte. Mon corps grelotta de plus belle.

  — Vous venez ?

  Comment ?

  Je me redressai et trouvai le Prince dehors, à m’attendre. Un grand bâtiment à la façade couverte d'affiches se tenait derrière lui. Ses larges portes étaient encadrées de deux guichets, où une file de personne patientaient pour acheter un ticket. Perdue, je cillai plusieurs fois et reportai mon attention sur le Prince qui n'avait pas bougé d'un pouce.

  — Vous aimez l'opéra ?

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