Chapitre 26 - Partie 1

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LUNIXA


  Nous sortions ?

  Alors que mon cœur battait encore à tout rompre, j'avisai d'un rapide coup d'œil la tenue du Prince. Il portait déjà une longue et épaisse cape sur le dos.

    — S'il vous plaît, ajouta-t-il.

  — Pourquoi ? Que se passe-t-il ? Nous avons une obligation à l'extérieur ?

  Il secoua la tête.

  — Pas du tout, je souhaite juste vous emmener en ville.

  Mon pouls eut un soubresaut. M'éloigner de ce château, ne serait-ce que pour une heure, avait été un de mes vœux les plus chers depuis mon arrivée et il m'offrait cette possibilité sur un plateau d'argent. Je n'avais plus qu'à tendre le bras pour m'en saisir. Accepter sa proposition revenait toutefois à accepter sa compagnie et il était l'une des raisons pour lesquelles je voulais échapper à cet endroit ! Et que signifiait cette soudaine sortie ? Il était presque l'heure de dîner… Voulait-il m'inviter au restaurant ? Un frisson dévala mon échine à l'idée de me retrouver encore en tête à tête avec lui.

  — Je n'ai pas faim, déclarai-je.

  Ses traits se tendirent, confirmant mes soupçons.

  — Dans ce cas, nous ne mangerons pas, mais s'il vous plaît, Comtesse, accordez-nous une chance de discuter loin du palais, de la cour. Vous savez que nous en avons besoin et, même si ce n'est que le temps d'une soirée, cela nous fera le plus grand bien.

  Je baissai les yeux, la gorge douloureusement serrée. Ces mots avaient attisé mon envie de sortir et je me sentais déchirée entre ce besoin grandissant et celui de garder mes distances avec le Prince.

  Déglutissant avec difficulté, je relevai les yeux et mon regard plongea dans l'intensité du sien.

  — Je… Je ne sais pas.

  — Très bien.

  Le Prince poussa la porte et fit un pas vers moi. Une vague de peur déferla dans mes veines et, sans réfléchir, je m'écartai vivement de lui ; mais alors que je m'apprêtais à le repousser, le Prince passa à côté de moi en m'ignorant totalement. Perdue, je le regardai traverser le salon à grandes enjambées, puis gravir l'escalier en un saut. Je repris mes esprits lorsque le rideau retomba dans son dos.

  — Mais que faites-vous ? m'écriai-je en me lançant à sa poursuite.

  Le lourd velours se souleva sur une chambre dépourvue de toute âme qui vive ; en revanche, du bruit provenait de la penderie.

  — Qui vous a donné le droit de fouiller ainsi dans mes affaires ! m'offusquai-je en le trouvant en train d'inspecter mes tenues.

  Sourd à mes remontrances, il sélectionna une épaisse cape doublée de fourrure blanche, des gants et une écharpe, puis une paire de botte qu'il me tendit.

  — Tenez, mettez-les ou vous risquez d'avoir froid.

  Les lèvres entrouvertes, je le dévisageai sans comprendre. Il haussa un sourcil.

  — Qu'y a-t-il ? Vous ne saviez pas quoi faire, alors j'ai pris la décision pour vous. Nous y allons.

  Mon souffle m'échappa. Non, il ne pouvait être sérieux.

  Face à mon absence de réaction, le Prince soupira, puis s'approcha de moi. Je reculai d'un pas, mais il fut plus raide et sa main se posa dans le creux de mes reins pour me poussa pour à avancer.

  — Ne me touchez p…

  Un couinement de surprise avala la fin de ma phrase. Sans aucune difficulté, il venait de me soulever par la taille pour descendre le petit escalier. Un vent de pure panique m’assaillit en sentant son torse puissant pressé contre mon dos et, l'espace d'un instant, je restais pétrifiée entre ses bras. Je ne revins à moi qu'au moment où il me reposa par terre, une fois dans le couloir. Le cœur battant et la respiration haletante, je m’éloignai vivement de lui pendant qu’il verrouillait les appartements et glissait la clef dans sa poche de pantalon.

  — Allons-y.

  Interdite, je cillai plusieurs fois tandis qu'il se mettait en marche. Avec mes affaires. Une pointe d'indignation empourpra mes joues et étouffa partiellement ma peur. Malgré mon pouls encore chaotique, je le rattrapai en courant et me plaçai en travers de sa route.

  — Ces vêtements et cette clef ne vous appartiennent pas ! Rendez-les-moi !

  — Et qu'allez-vous faire si je vous les donne ? Vous enfermer à nouveau dans vos appartements ?

  — Vous suivre !

  Ma réponse le surprit tant qu'il se figea. Une part de mon être poussa un cri épouvanté à ces mots, mais je pris sur moi et continuai à fixer ses yeux écarquillés. Alors que j'étais censée avoir retrouvé la force de me défendre, il avait suffi qu'il me tienne contre lui pour que la peur me pétrifie. Comme il suffisait qu'il apparaisse pour que je panique et m'éloigne en courant. Cela devait cesser ! Je ne pouvais continuer à vivre ainsi, à trembler comme un petit animal effrayé dès qu'il m'approchait. Si je poursuivais sur cette voie, si je n'affrontais pas cet homme une bonne fois pour toute… je resterais à jamais la fuyarde que j'étais devenue et je m'y refusais. Ce n'était pas moi.

  — Vous… allez vraiment me suivre ? s'assura le Prince, se remettant doucement de cette réponse.

  L'estomac noué, j'opinai. Il me dévisagea encore un instant, puis toute trace de stupéfaction déserta ses traits, effacée par un sourire soulagé qui s'étendit jusqu'à ses yeux. Un étrange malaise me gagna à ce changement. Son regard avait retrouvé cette chaleur qu'il avait manifesté dans la salle des tableaux. Se redressant de toute sa taille, il me restitua la clef et me tendit les chaussures qu'il m'avait prises.

    — Puis-je au moins retourner dans les appartements pour les mettre ? m'enquis-je, mal à l'aise.

  — Bien sûr.

  — Avez-vous besoin d'aide, Madame ?

  Surprise par cette question, je me retournai et croisai le regard de Magdalena à quelques mètres de nous. Quand était-elle arrivée ? Je ne l'avais pas entendue s'approcher.

  Le Prince la remercia, puis lui confia mes bottes. Il patienta ensuite au niveau de la porte le temps que je les chausse derrière le paravent.

  — Voulez-vous aussi que je change de tenue tant que nous y sommes ? demandai-je en repassant de l'autre côté des panneaux ouvragés.

  Puisque je ne faisais que me promener toute la journée dans les couloirs et la bibliothèque, je portais l'une des robes les plus simples que contenait la penderie. Ce qui n'était certainement pas assez habillé pour l'endroit qu'il avait choisi.

  Le regard du Prince me balaya de haut en bas.

  — Non, pourquoi ? Elle vous va très bien.

  — D… d'accord.

  — Passez une bonne soirée, nous souhaita Magdalena.

  À contrecœur, je m'engageai à la suite du Prince.

  Ce dernier porta mes affaires jusqu'aux portes du palais, puis attendit que je sois couverte pour demander aux gardes de les ouvrir. Aussitôt, une brise bien plus glaciale que je ne l'avais imaginée s'infiltra dans le vaste hall et me mordit les joues. Par la Déesse, c'était impossible… Nous ne pouvions sortir tout de suite. Nous allions mourir de froid.

  Visiblement, ce temps polaire ne dérangeait pas le Prince, car il porta à nouveau une main aux creux de mes reins pour m'inviter à avancer. Un frisson me traversa à ce contact, mais je réussis à ne m'écarter que d'un pas au lieu de m'enfuir à toutes jambes comme mon corps le voulait.

  Le carrosse nous attendait au pied du perron, soit à moins de vingt mètres de l'entrée, pourtant je me mis à grelotter à mi-chemin. Il faisait si froid que je claquais des dents et ne sentais plus du tout mon nez lorsque le cocher nous ouvrit la portière. Glacée jusqu'aux os, je me recroquevillai sur moi-même une fois en voiture, m’emmitouflant complètement sous la capuche de mon manteau et mon écharpe, et me frottai vigoureusement les bras dans l'espoir de me réchauffer. C'était certain, le Prince voulait ma mort !




  — Nous sommes arrivés, Comtesse.

  Même si cela faisait plusieurs minutes que les bruits de la ville nous entouraient, je n'avais toujours pas changé de position. J'avais bien trop peur d'être à nouveau gelée alors que je me sentais relativement bien sous ma cape.

  Le Prince descendit du carrosse et la brise glaciale s'engouffra immédiatement à l'intérieur. Mes tremblements reprirent de plus belle. Oh Dame Nature, qu'est-ce qui m'avait pris de le suivre ?

  Tremblante comme une feuille, je sortis à mon tour, puis le Prince m'ouvrit les portes de l'établissement le plus proche. Je m'empressai d'y entrer et me retrouvai comme plongée dans un autre monde. Un feu brûlait dans l'âtre et empêchait le froid polaire qui régnait en maître à l'extérieur de s'introduire ici. Une multitude d'odeurs alléchantes embaumaient l'air, lui donnant un parfum unique qui m'ouvrit l'appétit. Des enfants courraient entre les tables ou jouaient ensemble pendant que leurs parents discutaient et riaient de bon cœur avec leurs voisins. Cet endroit était convivial, vivant, accueillant… à l'opposé total du luxueux restaurant auquel je m'étais attendu et du palais dont j'étais prisonnière.

  Alors que j'allais retirer ma capuche, une main se posa sur ma tête pour m'en empêcher. Je jetai un coup d'œil au Prince, qui secouait la tête. Sans un mot, il me fit signe de le suivre et se dirigea au fond de l'établissement. Je lui emboîtai le pas en silence.

    

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