Chapitre 24

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LUNIXA


  Même si l'après-midi ne faisait que toucher à sa fin, le crépuscule disparaissait déjà à l'horizon et seule la douce lueur de la cheminée et des bougies éclairait ma lecture. Le bruissement des pages couplé aux crépitements des flammes instaurait dans le salon une atmosphère apaisante plus que bienvenue et appréciable après les commérages incessants de la journée. J'avais l'impression d'être enveloppé dans un cocon de quiétude, loin de l'agitation du château.

  Deux coups contre la porte m'arrachèrent soudain à cette sérénité. Sourcils froncés, je levai le nez de mon roman. Qui était-ce ? Je n'attendais personne. Aussi intriguée que méfiante à l'égard de cette visite impromptue, je cachai la petite voiture de mes enfants sous un coussin du canapé, puis allai ouvrir.

  Je me retrouvai face au Prince.

  L'intégralité de mes muscles se tendit d'un coup. Les doigts crispés sur la poignée, je dus me faire violence pour ne pas lui refermer la porte au nez.

  — Que voulez-vous ? soufflai-je, le cœur battant.

  Il se passa une main sur la nuque.

  — Vous proposer de visiter les jardins.

  Mes paupières cillèrent plusieurs fois.

  — Pardon ?

  — Voulez-vous aller visiter les jardins ? reformula-t-il.

  — Maintenant ? (Il acquiesça.) Mais il fait pratiquement nuit.

  — C'est à ce moment-là qu'ils sont les plus beaux, répliqua-t-il.

  Cette réponse me donna envie de jeter un œil à l'extérieur, mais j'y résistai pour rester concentrée sur le Prince.

  — Et qui m'accompagnerait ? m'enquis-je.

  — Moi.

  Toute chaleur déserta mon corps. Malgré le froid glacial qui régnait dehors, l'idée de sortir m'attirait énormément. Cela faisait plus d'une semaine que je n'avais pas mis les pieds à l'extérieur ; jamais encore je n'étais restée enfermée aussi longtemps. Sentir le vent caresser ma peau et le soleil la réchauffer, écouter le chant des oiseaux et le murmures des feuillages... Tout ceci me manquait. Je n'avais en revanche aucune envie de me retrouver à nouveau seule avec le Prince ; encore moins dans un lieu aussi vaste que les jardins, où il pourrait m'éloigner du palais et de toute aide. J'avais beau avoir récupéré et être désormais en mesure de me défendre, je ne me berçais pas d'illusions : il restait plus fort que moi.

  — Je suis assez fatiguée, alors je pense que je vais plutôt passée la soirée ici, décidai-je.

  Un muscle de sa mâchoire roula sous sa peau.

  — Dans ce cas, pouvons-nous discuter un instant ?

  — De quoi ?

  — De nous, soupira-t-il.

  — Il n'y a pas de nous, rétorquai-je. Juste vous et moi.

  — Écoutez, que cela nous plaise ou non, nous sommes coincés ensemble. Nous pouvons donc rester de parfaits étrangers l'un envers l'autre et rester bloqués dans cette situation qui risque vite de devenir invivable, ou bien nous pouvons apprendre à nous connaître un minimum et nous mettre d'accord sur la façon de procéder.

  J'aurais voulu le contredire, affirmer que les choses étaient mieux ainsi, mais je savais au fond de moi qu'il avait raison. Nous devions au moins nous accorder sur certains points.

  — Très bien, abdiquai-je.

  Un soulagement si imperceptible que je doutais l'avoir vu passa dans ses yeux.

  — Puis-je entrer ?

  — Ici ?

  Lorsqu'il opina, le souvenir de ce qu'il s'était passé la dernière fois qu'il se trouvait dans ce salon me frappa avec violence. Je l'entendis à nouveau me courir après, sentis ses mains sur mon corps, revis son visage dénué d'expression alors qu'il se saisissait de ma lingerie. Les ecchymoses que sa poigne avait laissé sur ma peau me brûlèrent. Avant même que je me rende compte de mes gestes, je claquai la porte.

  — Comtesse Zacharias !

  Les genoux tremblants, je glissai jusqu'au sol.

  — S'il vous plaît, Comtesse...

  — Je... Je ne peux pas, haletai-je.

  — Vous n'avez rien à craindre de moi, Comtesse, je vous en ai fait la promesse.

  — Je vous en prie…, partez. Je ne peux pas. C'est… C’est trop récent.

  De lourdes secondes de silence s'écoulèrent, puis il s'éloigna enfin. La frayeur qui venait de me saisir était toutefois si intense qu’elle ne s’apaisa pas tout de suite. Même après que le bruit de ses pas se fut éteint, il me fallut encore de longues minutes pour retrouver un rythme cardiaque normal.

  Les restes de cette peur me poursuivirent jusque dans mon sommeil et menacèrent à plusieurs reprises de me réveiller. Cependant, chaque fois qu’ils étaient sur le point de me tirer hors des bras de Morphée, la chaleur d'un regard et d'un sourire se manifestait au cœur de ces pensées tortueuses. Elle effaçait mes tourments un à un, puis me replongeait dans un sommeil réparateur, dépourvu de tout cauchemar, avant de disparaître à son tour, ne laissant derrière elle qu’une étincelle aussi belle que lumineuse.



  Madame ? Il est l'heure de vous lever.

  Clignant des paupières, je sortis doucement de ma torpeur et me redressai. Les couettes glissèrent le long de mon buste lorsque je fus assise, mais aucun frisson ne me traversa. À l'instar de la veille, Magdalena avait allumé un feu avant de me réveiller. Encore ensommeillée, je quittai le lit pour aller m'accroupir devant l'âtre. Un soupir de bien être m'échappa en sentant les flammes caresser mon visage et me réchauffer de l'intérieur. Alors qu'elles avaient le pouvoir de tout ravager sur leur passage, je ne les craignais pas. Leur chaleur me réconfortait. Elle me rappelait en outre celle qui avait apaisé mon sommeil et m'avait permis de passer une vraie nuit, pour la première fois depuis mon arrivée dans ce palais.

  Je me sentais si bien à leur côté que je m’attardais un moment devant la cheminée avant de me rendre dans le salon pour prendre mon petit déjeuner. Une couleur inhabituelle attira mon regard alors que je descendais les cinq marches du petit escalier menant à la chambre. Un bouquet de roses jaunes reposait sur la table basse en cristal. Intriguée, je le pris en main. Un message se trouvait au milieu des fleurs.

  — Magdalena ? (Elle me rejoignit en vitesse.) Pouvez-vous me traduire ce mot ?

  Elle le récupéra et le déplia avec soin. Avoir besoin d’une interprète me frustrait, mais je n'avais pas le choix.

  — Je suis navré, lut-elle.

  Ma poitrine se contracta. Ce bouquet était du Prince. Il essayait de se racheter. J'observai les roses un instant, mais les fixer ne m'aida pas à savoir qu'en faire.

  — Puis-je vous poser une question, Madame ? s'enquit Magdalena en me rendant le message, alors que je reposais simplement les fleurs sur la table.

  — Euh... Oui, bien sûr, l'autorisai-je, à moitié remise de ma surprise. Allez-y.

  C'était la première fois qu'elle me faisait une telle demande.

  — À quoi pensez-vous ? Normalement, je devine assez facilement les envies et besoins des personnes pour qui je travaille ; c'est d'ailleurs ce qui me rend plutôt compétente dans mon métier. Mais pour une raison que j'ignore, je n'y arrive pas vraiment avec vous. Vous avez sûrement une façon de penser plus... illiosimerienne.

  — À quoi je pense ? répétai-je, déroutée. En voilà une question vague... Je ne sais pas trop quoi vous répondre ; je songe à bien des choses : à ma famille qui me manque, au soleil chaud d'Illiosimera, à ses plages sur lesquelles j’aimais me promener…

  — Et que pensez-vous du Prince ?

  — Je n'en pense rien, me renfermai-je.

  Magdalena n'insista pas et se retira pour me laisser déjeuner en paix. Ne pouvant me permettre de perdre plus de temps, je mangeai à la hâte, puis me préparai pour reprendre mes recherches.

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