Chapitre 18 - Partie 2

7 minutes de lecture

  — Ah, votre Altesse ! s'enthousiasma Arthur à mon arrivée.

  Il effectua une rapide révérence et vint à ma hauteur.

  — Toutes mes félicitations pour votre mariage, mon Prince. C'est pour moi un véritable honneur que de peindre les tableaux de cet heureux événement.

  Mes sourcils se foncèrent.

  — Les tableaux ?

  — Oui. Un premier de votre couple et un second avec l'ensemble de votre famille.

  J’avais oublié que nous devions également poser pour ce dernier maintenant que tous les héritiers du trône étaient mariés. Cela allait nous prendre toute la journée.

  — Ne vous inquiétez pas, je ne compte pas interférer dans votre emploi du temps, s'empressa-t-il d'ajouter. Je ferai aussi vite que possible tout en vous faisant honneur. Nous commencerons dès que votre épouse sera là.

  Mon épouse... Une tension désagréable gagna mes épaules. Je n'arrivais toujours pas à me faire à ce nom et je redoutais en outre l'arrivée de la Comtesse comme une nouvelle Punition. J'avais beau réfléchir, je ne savais toujours pas comment me comporter avec elle. Il fallait que je lui présente mes excuses, ce n'était pas une option, cependant j'ignorais comment m'y prendre. Je devais aussi me préparer à ce qu'elle les refuse. La façon dont je l'avais traitée cette nuit était impardonnable.

  Pendant que nous l'attendions, Arthur gratta des croquis sur un calepin et je m'installai sur un fauteuil pour atténuer ma migraine, qui commençait à revenir. Je ne devais plus jamais boire autant. C'était fini.

  — Il me tarde de rencontrer votre épouse, avoua Arthur entre deux dessins. Je n'ai encore jamais eu l'occasion de peindre une étrangère et d'après les murmures que j'ai perçu à mon arrivée au palais, nul n'avait jamais vu une femme comme elle auparavant.

  — Il est vrai qu'elle ne ressemble à aucun d'entre nous, confirmai-je en jetant un coup d'œil à la pendule.

  — Ne soyez pas impatient, Altesse, me glissa-t-il en surprenant mon regard. Il n'est pas rare qu'une femme soit en retard pour un tableau.

  Je le savais déjà – leur préparation mettait en général beaucoup plus de temps que celle des hommes – mais tout de même. Cela allait bientôt fait une demi-heure qu'Arthur aurait dû donner son premier coup de pinceau. Pourquoi la Comtesse mettait-elle autant de temps ?

  La réponse à cette stupide question me frappa plus vite que cette dernière ne s'était formulée dans mon esprit. Soudain tendu, je fermai les yeux. Elle voulait rester loin de moi. Je ne pouvais pas le lui en vouloir et si cela ne tenait qu'à moi, je n'aurais pas insisté pour qu'elle me rejoigne ici, cependant mon père risquait de le lui reprocher si elle ne venait pas. Mieux valait que quelqu'un aille la chercher pour lui éviter une remontrance qu'elle ne méritait pas. Après ce que je lui avais fait, elle refuserait de m'écouter et même de me recevoir ; mais si j'envoyais Valkyria à ma place...

  — Je revins tout de suite, annonçai-je au peintre en me levant.

  Avant d'envoyer des domestiques à la recherche de ma sœur, je retournai à mes appartements pour demander à Lokia si elle ne l'avait pas vue en arrivant ce matin. Assise sur le canapé du salon, un livre posé sur les genoux, mon ancienne fiancée haussa les sourcils en me voyant entrer dans la pièce.

  — C'est déjà fini ?

  — Non, elle est en retard. Je vais demander à Valkyria de voir ce qu'elle fait.

  Lokia souffla avec dédain.

  — Elle se croit déjà tout permis parce qu'elle est devenue princesse, affirma-t-elle d'un ton méprisant. C'est tout.

  — Non, ce n'est pas ça... Elle ne voulait pas se marier non plus.

  — Hum, je n'y crois pas une seconde. (Elle s'approcha de moi et posa une main sur mon torse, à l'endroit de ma marque royale.) Qui pourrait te dire non ?

  Je soupirai et elle sourit avant de m'embrasser tendrement.

  Deux coups retentirent contre le bois de ma porte.

  Nous nous figeâmes tous deux. Dame Nature, c'était bien le moment ! Il ne fallait surtout pas qu'on surprenne ensemble ! Je nous téléportai en vitesse dans ma chambre, puis Lokia courut se cacher dans la salle de bain tandis que je retournais dans le salon pour ouvrir. Mon regard se baissa sur la femme de chambre rousse qui se tenait derrière le battant. La Liseuse femme de chambre de la Comtesse. Je déglutis avec difficulté lorsque son regard plongea dans le mien et que j’y décelai une lueur désapprobatrice. Elle devait avoir repérer Lokia grâce à son pouvoir. Elle n'en dit pourtant pas un mot et s'inclina.

  — Votre Altesse. Votre femme est tombée gravement malade. Elle aurait déclaré une grippe couplée d'une pneumonie et d'une laryngite. Le docteur a par conséquent ordonné son alitement jusqu'à son rétablissement et, jusqu'à nouvel ordre, toutes les visites sont interdites, exceptée s'il en donne l'autorisation.

  J'eus l'impression de me prendre un coup et la culpabilité qui me rongeait depuis mon réveil gagna en force. C'était pour cette raison qu'elle était si faible cette nuit ? J'avais failli la prendre contre sa volonté, alors qu'elle n'avait aucune force pour se défendre ? Le dégoût que je m'inspirais se décupla à cette pensée. Quel genre d'homme étais-je ?

  Magdalena jeta un coup d'œil derrière moi avant de repartir. Je venais tout juste de fermer la porte que sa voix s'éleva... directement dans ma tête.

  — Vous avez déjà commis une erreur, votre Altesse. Réfléchissez bien à vos actes avant de refaire quelque chose que vous pourriez encore regretter par la suite.

  Pris de cours par cette intrusion mentale, je me statufiai. J'avais totalement oublié que les Liseurs pouvaient transmettre leurs pensées, en plus d'être capables de lire les nôtres. C'était une sensation extrêmement désagréable et il me fallut quelques seconde pour m’en remettre. Ce ne fut qu'à ce moment-là que le sens de ses paroles me parvint. Le pas lourd, je regagnai ma chambre. Lokia manqua de me faire tomber à la renverse en se jetant à mon cou.

  — Mais quelle aubaine ! s'émerveilla-t-elle. Tu n'auras pas à la côtoyer pendant une semaine et si ça se trouve, la fièvre finira par l'emporter et tout sera réglé !

  Elle écrasa ses lèvres sur les miennes avec fougue, mais je n'y réagis pas, hantée par les paroles de Magdalena. Sans un mot, j'attrapai les mains de Lokia et tentai de les détacher de mon cou, sans grand succès. Mon ancienne fiancée n'en avait pas l'air, mais elle était bien plus forte que moi. Elle n'était toutefois pas insensible et mes tentatives pour me dégager de son étreinte ne lui échappèrent pas. Perdue, elle mit un terme à son baiser et me dévisagea.

  — Kalor ? Qu'y a-t-il ?

  — Rien, j'ai seulement du travail. Beaucoup de travail.

  Je l'embrassai une dernière fois avant de me débarrasser de ma couronne et de me rendre à mon bureau. Pourquoi me sentais-je mal d'avoir embrassé la femme que j'aimais ? Était-ce car, en un sens, je venais de tromper la Comtesse ?

  Dame Nature...

  Peu de temps après être arrivé dans mon bureau, le secrétaire de mon père vint me chercher pour me conduire à celui-ci. Mes articulations blanchirent autour de mon porte-plume. Ne pouvait-il me laisser respirer un instant ? Je jetai un dernier regard à mes dossiers avant de m’y rendre.

  Comme à l'accoutumé, mon père était installé derrière son bureau, en train de lire un document, un café encore brûlant en main et une cigarette entre les lèvres. Il tira dessus avant de m'en proposer une. Cette fois-ci, je refusai. Je savais déjà de quoi il voulait me parler et il y avait assez de flammes dans cette pièce que je risquais d'attiser par mégarde si je perdais mon sang-froid.

  M'installant face à lui, je me forçai à inspirer en attendant qu'il prenne la parole, me préparant à ce qui allait suivre. Ce qu'il finit par faire sans me regarder, après avoir terminé sa cigarette.

  — Alors ? As-tu consommé ton mariage.

  — Non, et je ne le ferais pas avant qu'elle ne le veuille.

  Ses yeux bruns quittèrent vivement son dossier pour se poser sur moi. Je soutins son regard noir sans broncher et poursuivis.

  — Nous nous sommes mariés, comme vous nous l'aviez ordonné. À présent, père, je vous demande de nous laisser vivre notre vie comme nous l'entendons. Vous nous devez bien cela.

  — Je ne vous dois rien du tout, Kalor, répliqua-t-il froidement. C'est vous qui devez des héritiers à la couronne. Donc vous allez me consommer ce mariage...

  — Sinon quoi ?

  Derrière mon père, les flammes de l'âtre répondirent en écho à ma colère et eurent un mouvement vers lui. Par la Déesse... Serrant les poings, je rappelai la bribe de pouvoir qui venait de m'échapper et le feu retourna à sa danse sinueuse. Je le fixai encore un instant pour m'en assurer avant de reporter mon attention sur mon père. Sa tasse de café arrêtée en chemin vers ses lèvres, ce dernier me dévisageait, hébété. Il fallait dire que je contestais rarement ses ordres avec autant d'insolence.

  — Vous allez également me menacer pour que je vous obéisse ? repris-je.

  — Fais attention à ton attitude, Kalor, me mit-il en garde d'une voix sombre.

  — Je ne la forcerai pas, déclarai-je en le regardant droit dans les yeux. Alors si c'est tout ce que vous vouliez me dire, père, je vais prendre congé. J'ai également bon nombre de dossiers qui m'attendent.

  Je me levai de mon siège et sortis de la pièce sans attendre son autorisation. Je voulais juste passer la journée à faire de la comptabilité, à présent. Cela allait m'emplir la tête de tant de chiffres que je ne pourrais penser à rien d'autre.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 2 versions.

Recommandations

Défi
David Ballmeyer

"Saisir" est le mot qui me vient d'emblée à l'esprit.
Si tu ne saisis pas la ou les "opportunités" ou "chances" que tu "croises" au cours de ta vie,
ta vie, elle est ratée. Bref, tu as perdu la partie. Et le problème, c'est que l'on a qu'une vie.
C'est valable pour la vie amoureuse, pour les passions, le métier... tous les choix que nous
faisons. Le plus évident, ce sont les "rencontres"manquées, elles se payent cash.
Bonjour chez vous.
3
8
0
0
unpamplemousseausucre
Dans la ferme d'un petit village, tout au sud du pays, vit Ricardo. Son enfance est rythmée par les promenades à vélo jusqu'à l'école et par la vie de ferme, faite d'animaux et de champs, de potagers et de marchés. Élevé par sa mère, il lui doit ses nombreuses valeurs inculquées, de la passion de vivre à la force d'être.
Son adolescence sera faite tantôt de solitude tantôt de joie, jusqu'à sa rencontre avec Elena, fille de riche propriétaire et complètement amoureuse de lui; assez pour venir s'enfermer toute une vie dans sa ferme.
1
0
0
55
Anneh Cerola
Un mot par jour, petit défi quotidien !
3
8
0
0

Vous aimez lire Asa No ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0