Chapitre 17

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LUNIXA


  Le regard inexpressif du Prince croisa le mien lorsqu'il empoigna mon dessous et un sentiment de pure terreur se rependit dans chaque parcelle de mon être. C’était fini. Il allait me prendre de force... voir ma marque... me dénoncer.

  Impuissante, je me détournai en fermant les yeux et une larme se fraya un chemin à travers mes cils. Je ne voulais pas assister à ce qui allait se passer, ni voir son visage, ses réactions, rien.

  Alors que tout mon corps était tendu à l'extrême, que je tentais de m'en détacher, de me réfugier dans un coin de mon esprit où je ne pourrais sentir ce qu'il s'apprêtait à me faire subir, de longues secondes s'écoulèrent sans que le Prince ne fasse le moindre geste. Je n'entendais même plus sa respiration. Ce silence était insupportable.

  Quand je le sentis bouger à nouveau, je ne pus contenir un tremblement.

  — Je suis désolé.

  Je fermai mes paupières encore plus fort.

  Par pitié...

  Contre toute attente, l'étau qui maintenait mes bras au-dessus de ma tête disparut, puis la pression qu'il exerçait sur moi pour m'immobiliser contre le matelas s'envola. Avant que je ne comprenne qu'il venait de me libérer de son emprise, je me redressai d'un bon et rabaissai ma chemise de nuit tout en reculant jusqu'à ce que la tête de lit m'empêche de m’éloigner davantage de lui.

  Mon cœur battait si fort que je pouvais le sentir dans la pulpe de mes doigts. Je n'arrivais toujours pas à respirer correctement. À quoi jouait-il ? Pourquoi était-il en train de prolonger mon supplice en me faisant croire que j'avais une chance d'échapper à cette union ? Il n'y en avait aucune !

  Quelqu'un poussa un profond soupir, et ce n'était pas moi. Encore tremblante, je tournai la tête vers le Prince. Assis sur le bord du lit, les coudes sur les genoux, il se tenait la tête entre les mains, immobile. Je ne le quittai pas des yeux un seul instant, redoutant le moment où il s'en prendrait de nouveau à moi.

  J'avais beau guetter le moindre de ses mouvements, je ne pus m'empêcher de sursauter quand il se redressa d'un coup. Avant même que j'aie pu réagir, il ramassa sa veste et sortit de la chambre.

  Un instant passa, puis une brusque bouffée d'air gagna mes poumons et me brûla la gorge. J'avais eu tant de mal à respirer que j'avais l'impression de m'être noyée ; et j'avais eu si peur... Mon corps tout entier était encore secoué de tremblements incontrôlables. J'étais sûre que ma marque avait été visible à un moment ou à un autre. S'il ne m'avait pas embrassée en même temps qu'il soulevait ma chemise de nuit ou s'il avait baissé les yeux… Mon estomac se noua et je portai une main à mes lèvres pour contenir mes sanglots ainsi que la crise qui me gagnait. Je devais fermer la porte des appartements à clef, me mettre en sécurité. Maintenant.

  J'eus à peine le temps de me tourner vers le bord du matelas que le rideau bougea et se souleva sur le Prince. Avait-il changé d'avis ? Mue par la peur, je sortis du lit en vitesse et courus me réfugier dans un coin de la pièce, à l'opposé de lui, même si je savais cela inutile. Il était plus fort, plus rapide que moi ; il m'attraperait en quelques secondes s'il le voulait.

  Le Prince ne fit toutefois pas un geste dans ma direction. Sans même me jeter un regard, il traversa la pièce pour s'arrêter devant la cheminée, où il alluma un feu. Après que celui-ci eut pris, il resta un moment accroupi devant l'âtre, à admirer les flammes dont la danse faisait onduler les ombres sombre sur son visage fermé. Puis, toujours sans un mot et sans se tourner vers moi, il finit par repartir.

  Quand j'entendis la porte des appartements se refermer, je ne réfléchis pas une seconde et me ruai dans le salon pour la verrouiller à double tour. Mes forces m'abandonnèrent juste après et je m'effondrai, la main encore sur la clef. Tremblante comme une feuille, j'essayai d'inspirer lentement pour retrouver le contrôle de mon corps, celui de mon souffle erratique, en vain. Même enfermée dans cette pièce, je n'étais pas à l'abri de cet homme. Je devais partir.

  Avec bien des difficultés, je me relevai, puis marchai jusqu'aux cordes d'appel qui permettaient de convoquer les domestiques. L'une d'elle faisait directement sonner la cloche dans la chambre de Magdalena. Je dirais dessus et, cinq minutes plus tard, deux coups retentir contre la porte. J'avais encore si peur que le Prince revienne que je sursautai.

  — Madame ? C'est Magdalena.

  Je déverrouillai les appartements pour lui permettre de rentrer, mais m'empressai de refermer derrière elle. Les cheveux grossièrement accrochés en chignon, couverte d'une robe de chambre, elle me balaya du regard avant de plonger ses yeux dans les miens. Une pointe d'inquiétude semblait y briller.

  — Madame, que...

  — Mon cousin, la coupai-je d'une voix chevrotante. Pouvez-vous aller chercher mon cousin ?

  — À cette heure de la nuit ? s'assura-t-elle.

  — Oui, c'est urgent.

  — Bien sûr, si c'est votre désir. Mais...

  — Alors allez-y. Je vous en prie.

  Hésitante, elle s'attarda encore un instant dans le salon avant d'en ressortir. Je vérifiai au moins trois fois que la porte était bien verrouillée après son départ. Puis, en attendant l'arrivée de Francesco, je me rendis dans la salle de bain pour me servir un verre d'eau. Le boire ne m'apaisa en rien. Un visage blafard figé par la peur et des yeux creusés au regard terrifié se reflétaient toujours dans le miroir au-dessus du lavabo. Me voir dans un tel état me renvoya quelques minutes en arrière et j'eus l'impression de revivre tout ce qu'il s'était passé avec le Prince. Je pouvais de nouveau sentir sa main brûlante sur mes poignets, ses doigts sur ma cuisse et ma hanche, ses lèvres sur les miennes... Les larmes me montèrent aux yeux, mais avant que je n'en verse une seule, je fus prise par une nouvelle quinte de toux, bien plus forte que toutes les précédentes. Elle dura si longtemps qu'elle ne s'était toujours pas arrêtée lorsqu'on toqua à la porte.

  — Nix ?

  Encore en train de tousser, j'allai ouvrir à mon cousin et Magdalena. Les yeux de Francesco devinrent ronds comme des soucoupes quand il me vit pliée en deux à cracher mes poumons.

  — Dame Nature, Lunixa, mais que t'arrive-t-il ? (Il posa la main contre mon front). Tu es brûlante !

  Moi, brûlante ? Alors le Prince devait être encore plus fiévreux que moi.

  — Va te coucher ! m'ordonna-t-il. Tu vas t'effondrer.

  Je secouai la tête.

  — Je ne peux pas dormir ici, Francesco. Ramène-moi à la maison.

  — Je ne peux pas faire ça. Tu es mariée, à présent.

  Le souffle court, je relevai la tête vers lui. Je ne vis de lui qu'une silhouette aux traits troubles.

  — Et tu m'avais promis que cela n'arriverait pas, alors fais-moi sortir d'ici, je t'en supplie. Je ne veux pas être ici.

  — Pourquoi ? Le Prince a l'air d'être un homme bon.

  Un rire hystérique franchit mes lèvres.

  — Un homme bon ? Il a essayé de me violer !

  Francesco pinça ses lèvres.

  — C'est ton mari, Lunixa, il ne peut...

  Je le giflai avant même d'entendre la fin de sa phrase. Il n'avait pas le droit de me dire cela. La loi ne reconnaissait peut-être pas le viol conjugal car avoir des relations charnelles faisait partie des devoirs du couple, cela ne changeait rien à son existence. Ce n'était pas parce que j'étais désormais prisonnière de l'alliance qui m'enchaînait à ce Prince pour le reste de ma vie qu'il pouvait se servir de moi pour assouvir ses désirs ou ses besoins. Si je ne voulais pas m'unir à lui et qu'il m'y forçait, c'était un viol ; il n'y avait pas d'autre mot. Pourtant, mon cousin venait de rejeter ce terme comme il aurait repoussé une mouche d'un simple geste de la main. Il se moquait bien que cet homme me fasse sienne contre ma volonté puisqu'il en avait le droit !

  Mes larmes commencèrent à ruisseler sur mes joues et je reculai d'un pas tandis qu'une main se refermait sur mon cœur. J'avais l'impression qu'elle cherchait à le réduire en miette. Jamais je n'aurais imaginé être trahie à ce point par un membre de ma famille ; aussi adoptive soit-elle. Mon cousin venait de perdre toute chance de se faire un jour pardonner.

  — Sors d'ici, Francesco, ta présence m'est intolérable.

  — Non, Nix, attends....

  — Sors d'ici !

  Je hurlai si fort que mon cri emplit l'ensemble des appartements et me déchira la gorge. Je me remis à tousser dans la seconde et fus de nouveau prise de vertiges. Ma fièvre et ce que j'avais vécu ce soir m'avaient vidée de toutes mes forces. À bout, je tombai à genoux par terre. Le monde tournait autour de moi, était devenu si trouble que je ne distinguais plus personne. J'entendis à peine Francesco prononcer mon nom et Magdalena parler de médecin. L'obscurité m'engloutit d'un coup.

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