Chapitre 14 - Partie 2

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  Alors que j'avais passé la journée dans mon bureau, mes dossiers avaient à peine avancé. Je n'avais pas réussi à me concentrer sur mon travail, mon esprit ne cessant de revenir sur ma situation : j'étais marié à la mauvaise personne et rien ne pouvait changer cela.

  Les muscles tendus, je sélectionnai un nouveau rapport et tentai de le lire sans penser à mes problèmes. J'essayai toujours de les chasser lorsque deux coups retentirent contre la porte. Je relevai la tête. Edgar entra.

  — Sa Majesté est là, votre Altesse.

  La seule personne que je ne pouvais refuser. Mon secrétaire s'écarta pour laisser passer son Roi, puis s'inclina avant de repartir, tandis que le regard de mon père croisait le mien. Mes yeux exprimaient plus clairement que des mots mon souhait de le voir quitter cette pièce, mais il n’en eut cure. Il s'installa de l'autre côté de mon bureau, s'alluma une cigarette, puis m'en proposa une. Ayant besoin de me détendre, je l'acceptai.

  — Alors ? Comment s'est passée ta nuit de noce ? demanda-t-il après avoir craché un nuage de fumée.

  — Pourquoi avez-vous fait cela ? contrai-je, esquivant sa question. Je n'ai pas vingt-deux ans. Je ne devrais pas être marié.

  — Nous ne sommes plus à trois mois près.

  — Père...

  — Ta nuit de noce ? me coupa-t-il sèchement. As-tu fait d'elle ta femme.

  — Non.

  — Alors règle-moi ce souci tout à l'heure.

  — Nous ne pouvons pas nous unir ainsi ! m'irritai-je. Nous ne nous connaissons absolument pas.

  — Si tu penses à Lokia pendant l'acte, il n'y aura aucun problème.

  Le feu dans l'âtre s'embrassa d'un coup. Voyant mon père se tourner vers la cheminée, sourcils froncés, je m'empressai de rappeler la vague de pouvoir qui venait de m'échapper. Je parvins à rendre aux flammes leur taille normale avant que ses yeux ne se posent dessus. En revanche, mon regard incendiaire, lui, brûlait toujours autant.

  Comment osait-il me dire cela alors qu'il savait à quel point j'aimais Lokia ? Depuis qu'il m'avait annoncé l'annulation de nos fiançailles et mon futur mariage avec une Illiosimerienne, un mois plus tôt, je m'étais battu pour qu'il choisisse un autre homme que moi, pour que je puisse retourner avec la femme que j'aimais. Il avait fait la sourde oreille jusqu'au bout.

  Je fermai les yeux et pris une profonde inspiration. Il fallait que je me calme avant d'embraser à nouveau le feu dans la cheminée, voire les braises de nos cigarettes.

  — C'est votre devoir, Kalor, me rappela mon père. Tu dois lui faire des enfants et elle, te donner des héritiers. Je veux que votre union ait lieu ce soir.

  — Pourquoi pressez-vous les choses ? Nous aurions dû avoir trois mois de fiançailles pour nous connaître.

  — Elle ne voulait pas de cet engagement, donc je me suis assuré qu'elle ne puisse s'enfuir. Et tu sais très bien pourquoi cela devient pressant. Ni ton frère, ni ta sœur n'ont encore eu d'enfant.

  — Dans ce cas, pourquoi ne pas avoir choisi une femme qui désirait se marier ?

  — Car cette Illiosimerienne était celle qui correspondait le plus à mes attentes. Si tu veux davantage d'informations, demande à Nicholas. C'est lui qui la connaît le mieux.

  Il se leva sur ces mots, puis sortit du bureau, sans manquer de me rappeler une dernière fois mon devoir conjugal. Mes dents et mes poings se serrèrent. Exécré par son comportement, je me servis un verre de vodka.

  Thor n'avait encore eu aucun enfant malgré ses quatorze ans de mariage. Cette absence d'héritiers inquiétait tout le royaume, mon père plus que quiconque, et avait attiré les regards dans ma direction : tous comptaient sur moi pour perpétuer la lignée. La pression de leur attente, déjà présente depuis quelques années, n'avait fait que se renforcer au cours des derniers mois, à mesure que mon mariage approchait. Alors à présent que mes vœux avaient été prononcés, que plus rien ne pouvait m'empêcher d'avoir des enfants, que mon père me pousse à procréer n'avait rien d'étonnant.

  Mais de là à me dire de penser à la femme que j'aimais pour m’unir avec une autre ? Non, c'était trop. Je ne pourrais plus jamais regarder Lokia en face si je faisais cela.

  Mes muscles se tendirent à son souvenir. Son absence devenait de plus en plus difficile à supporter. Alors que je dormais avec la Comtesse, j'avais rêvé d'elle, de la tendresse dont elle faisait preuve quand nous étions ensemble, en totale contradiction avec son pouvoir, de ses sourires, de ses lèvres sensuelles sur les miennes, de la douceur de sa peau sous mes caresses, de ses yeux bleu indigo…

  Fatigué, je me laissai tomber contre le dossier, les yeux fermés.

  — Je ne peux pas lui faire ça, murmurai-je.

  — En effet, tu ne peux pas.

  Surpris, je rouvris les paupières et me redressai d'un coup. Ma mère se tenait devant mon bureau, le regard mauvais. Par la Déesse, que faisait-elle là ?

  — Mère, vous ne pouvez pas venir ici en vous téléportant !

  L'éclat de colère dans ses yeux s'accentua.

  — Trois semaines ? Cela fait trois semaines que tu savais et tu ne m'as rien dit ?

  — Je vous ai dit que je n'étais pas au courant pour le mariage, me défendis-je.

  — Tu aurais tout de même dû me prévenir ! cingla-t-elle en frappant le bureau du plat de la main. Je t'avais ordonné de me tenir au courant de tout ce qui pourrait contrecarrer nos plans. Tout tombe à l'eau à cause de ce mariage ! Comment veux-tu avoir des héritiers Lathos si ta femme n'en est pas une ?

  Encore des héritiers. Que ce soit mon père ou ma mère, ils n'avaient que ce mot-là à la bouche. À croire qu'il s'agissait de mon deuxième prénom ou que je ne servais qu'à en produire.

  En réponse à ma tension, mon pouvoir recommença à s'agiter en moi. Je pris une profonde inspiration pour me calmer. Ce n'était vraiment pas le moment pour qu'il se manifeste.

  — Vous savez aussi bien que moi qu'il y a une possibilité qu'elle en soit une, repris-je. Elle n'a pas les cheveux noirs et les yeux bruns.

  — Je sais. C’est d’ailleurs pourquoi j'ai envoyé un Furtif chercher un Gardien pour le vérifier, m'informa-t-elle. Nous serons fixés dans une semaine. Si c'en est une, nous devrons l'enrôler. Sinon, nous en débarrasser.

  — Vous ne pouvez...

  — Si, me coupa-t-elle sèchement. Je le peux et je le ferai. Il faut être prêt à tout pour la Cause, Kalor, et tu es bien trop important pour rester avec une humaine.

  — Vous pensez que je suis heureux de l'avoir épousée ? m'emportai-je. Je ne le suis pas ! Mais ce n'est pas une raison pour l'assassiner de sang-froid. Elle n'est pour rien dans cette histoire !

  Attisée par ma colère, la taille des flammes augmenta dans la cheminée. Ma mère était cependant trop énervée pour le remarquer.

  — Je refuse que tu t'unisses à une humaine, tu m'entends ! Elle n'est pas digne de toi.

  Elle se téléporta sur ces mots, mettant un terme à la conversation. Hors de moi, je récupérai mon verre et le jetai dans la cheminée. Il se brisa dans l'âtre et l'alcool s'embrasa brutalement au contact du feu ; les flammes devinrent si grandes qu'elles menacèrent de brûler le manteau. La brusque augmentation de lumière me ramena un peu à moi. Par la Déesse, il fallait que je retrouve mon sang-froid avant de réduire mon bureau en cendre. Ma main se referma sur la bouteille et je bus directement au goulot.




  Il faisait nuit depuis longtemps lorsque j'entamai une nouvelle bouteille. Je remplis mon verre jusqu'à ce qu'il déborde, puis le vidai d'une traite. J'avais tellement bu que je ne me sentais plus tout à fait moi-même. Une épaisse brume s'était rependue dans mon esprit ; elle perturbait mes pensées, masquait toute celles concernant Lokia, me tenait comme en retrait dans mon propre corps... Tout cela aurait dû me pousser à arrêter de boire, pourtant je me resservis encore une fois. Il fallait que je nous oublie tous les deux pour ce que je m'apprêtais à faire.

  Je portais un nouveau verre à mes lèvres lorsque les douze coups de minuits retentirent. Mon geste se suspendit un instant, avant de reprendre sa route. Ma boisson terminée, je quittai mon bureau, bouteille à la main, et pris la direction des appartements de la Comtesse.

  Nous avions un devoir à accomplir.

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