Chapitre 1 - Partie 2

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  Le trajet entre l'école et le manoir durait une bonne vingtaine de minutes. Je passais ce temps à m'éventer, écrasée par la chaleur. Je ne sus comment fit mon cocher pour me mener à bon port sans s’écrouler. Une fois la voiture à l’arrêt, je m’empressai de me réfugier derrière les murs frais de la demeure, où je réussis enfin à prendre une vraie inspiration. En plus d'être chaud, l'air commençait à devenir étouffant. Je ne serais pas surprise qu'un orage éclate dans la soirée.

  Ma tenue n'étant pas adaptée à mon rang, je me rendis dans ma chambre pour me changer. Giulia ne m'en voudrait pas de me promener ainsi dans le manoir, mais nous n'étions jamais à l'abri d'une visite surprise. Aussi, préférais-je me plier au protocole, bien que cela m'agaçait.

  À contrecœur, j'abandonnai la légèreté et le confort de mon chemisier blanc à manches en cloche, ainsi que celui de ma jupe bleu ciel, pour les remplacer par l'inconfort d'une robe de cour. Vêtue d'une ample crinoline à six cerceaux, de trois gros jupons blancs, d'une lourde jupe jaune pastel et d'une robe vert forêt très cintrée, j'étais enfin « présentable ».

  Ma femme de chambre arriva ensuite pour me maquiller et me coiffer. Pour m'occuper le temps qu'elle donne vie à mes cheveux et se serve de mon visage comme d'une toile, je demandai qu'on m'apporte le journal. Je passai les pages à la recherche du seul article qui m'intéressait, celui sur le décret des lois de la famille. Dès que je mis la main dessus, je le lus dans son intégralité. L'indignation me gagna. Madame Xital avait oublié de me préciser qu'en plus des lois de la famille, je devrais également parler aux enfants de celles sur la procréation ! Pourquoi le Conseil avait-il pris de telles décisions ? Une grande majorité de ses membres avait pourtant des enfants ! Encore plus énervée, je jetai le papier dans la poubelle.

  Une fois apprêtée, je mis des escarpins à talons et sortis de ma chambre. La bonne odeur qui avait envahi le manoir m'apaisa. Le repas n'allait pas tarder à être servi. Je me tenais encore sur les marches quand le tintement de la cloche annonçant le dîner retentit. Comme un écho à cet appel, un vacarme digne d'un troupeau d'éléphants dévala un autre escalier et se rua dans la salle à manger. Un sourire fendit mon visage. Eh bien ! certains étaient en grande forme.

  J'arrivai à mon tour avec une minute de retard. Tout le monde était déjà attablé et attendait que je prenne place pour commencer à manger.

  — Coucou Lunixa ! lancèrent en cœur Eleonora et Alexandre.

  — Bonjour mes trésors, vous avez passé une bonne journée ?

  Ils opinèrent d'un franc hochement de tête synchronisé. Le troupeau d'éléphants de tout à l'heure, c'était eux. Deux petits jumeaux pleins de vie de sept ans et toujours collés l'un à l'autre. Mon frère et ma sœur.

  — Lunixa, assieds-toi s'il-te-plaît, me demanda Giulia depuis la place d'honneur. Je ne voudrais pas que la soupe refroidisse.

  — Elle est déjà froide, ripostai-je avec un regard moqueur.

  Giulia ne chercha pas à cacher son amusement.

  Je m'étais à peine installée que les valets arrivèrent avec des plats sous cloches. En entrée, la fameuse soupe de tomate froide ; en plat de résistance, du homard couché sur un lit de crudité ; et en dessert une salade de fruits exotiques. C'était vraiment délicieux. Comme à l'accoutumée, nous discutâmes pendant tout le repas. Giulia s’intéressait beaucoup à ce que je faisais à l'école. Elle adorait les enfants, mais n'avait jamais pu en avoir avec son mari, Marco. C'était la raison pour laquelle ils nous avaient adoptés, Alexandre, Eleonora et moi, quand ils nous avaient trouvés dans la rue, un peu plus de sept ans auparavant.

  — Au fait, Giulia, étais-tu au courant pour le nouveau décret ? m'enquis-je à la fin du repas.

  Son air s’assombrit, ce qui me donna un début de réponse.

  — Oui, je l'ai lu dans le journal. Enseigner les lois relatives à la famille et à la procréation à des enfants de dix ans, tout ça parce qu'il y a eu onze naissances hors mariage cette année, est inacceptable. Les membres du Conseils auraient dû se réjouir, il y en avait eu moins que l'année précédente… et beaucoup moins qu'avant la Punition.

  — Dame Nature, murmurai-je comme une justification irréfutable, tout en me tournant vers Alexandre et Eleonora. Hé ! on ne joue pas avec la nourriture !

  Les jumeaux s'amusaient à tirer sur les tendons des pinces de homard pour les faire s'ouvrir et se fermer, puis se pincer les bras avec. En les voyant continuer malgré mon ordre, je me penchai au-dessus de la table pour leur prendre.

  — Dame Nature a bon dos, marmonna Giulia. Enfin... N'en parlons plus, nous n'y pouvons rien.

  Elle se servit une deuxième coupole de fruits et un éclair de lucidité traversa soudain son regard.

  — Ah, j'ai failli oublier. Tes cousins viennent nous voir dans deux jours.

  — Vraiment ? m'étonnai-je. C'est pourtant rare que Francesco puisse se libérer depuis la mort de Marco.

  — Oui, mais il m'a dit avoir une grande annonce à nous faire. C'est pourquoi il veut nous la dire de vive voix.

  — Je m'en doute, il ne se serait pas déplacé sans une bonne raison.

  Comme les jumeaux et moi n'étions pas de sang noble, mon cousin Francesco avait hérité du réseau commercial de Marco à la mort de ce dernier. Quelques-unes de mes amies avaient trouvé cela injuste, alors que cela ne m'avait pas du tout dérangée. Je n'étais qu'une institutrice ; mon cousin, lui, un commerçant aguerri qui avait déjà repris d'une main de maître la relève de son père, décédé une dizaine d'années plus tôt. Cependant, être à la tête de deux puissants réseaux commerciaux comme ceux-là avait un prix ; cela lui demandait énormément de travail et lui laissait à peine le temps de nous rendre visite une fois par an. Or, ce serait la deuxième fois cette année.

  Quand même... Cette annonce doit être particulièrement importante pour qu'il vienne. Je me demande bien de quoi il s'agit...

  — Lunixa ? m'appela Eleonora, m'arrachant à mes pensées. Tu veux bien jouer un peu avec nous avant qu'on aille se coucher ?

  — Bien sûr, ma puce, à quoi voulez-vous jouer ?

  — Aux petits chevaux, répondit Alexandre.

  — Et vous voudrez une histoire pour vous endormir ?

  — Ouiii !

  Ils quittèrent leur place et détalèrent vers leur salle de jeux. Je m'apprêtais à les suivre quand Giulia m'interpella.

  — J'aimerais que l'on discute ce soir. Retrouve-moi dans mon bureau après les avoir couchés.

  J’opinai, puis allai rejoindre les petits. En arrivant dans la pièce, je découvris un foutoir sans nom. Il n’y avait pas d’autre mot pour décrire ce qui se tenait devant moi. Pièces de puzzle, feuilles de dessin, crayons, dominos, boîtes de jeu, pions, cartes... Les jumeaux avaient littéralement vidé les armoires par terre. Il y avait tant de jouets par terre qu'on distinguait à peine le beau planché.

  Seul le coin près de la fenêtre, là où Alexandre et Eleonora installaient le plateau des petits chevaux, était encore vierge de tout jeu. Les jumeaux allaient être déçus. Nous n'allions pas jouer ce soir.

  Je me raclai la gorge. Ils tournèrent vivement leur tête dans ma direction. Leur adorable sourire innocent ne m'attendrit pas. Mes sourcils se froncèrent tandis que je désignais le sol d'un mouvement de doigt circulaire. Ils se pincèrent aussitôt les lèvres et baissèrent les yeux.

  — Alors ?

  — Notre précepteur n'était pas là, justifia Eleonora. On a joué toute la journée.

  — Et ? Ça ne rend en rien ce bazar acceptable. Rangez-moi tout ça.

  — Mais il y a des femmes de ménage pour le faire, rétorqua Alexandre.

  — Exactement, des femmes de ménage, pas des femmes de rangement. Elles ne mettront pas un pied dans cette pièce tant que vous ne l'aurez pas rangée. Alors au travail.

  Renfrognés, ils commencèrent à rassembler les pièces de puzzle, ranger les jeux de société, trier les crayons selon leur couleur, faire une pile avec leurs dessins...

  Tout cela nous prit une bonne heure. J'avais fini par les aider pour aller plus vite, mais il était trop tard pour jouer à présent. Un voile de tristesse gagna leur visage. Je leur promis de jouer avec eux demain et ils retrouvèrent tout de suite le sourire. Je ne pus empêcher mes lèvres de s'étirer à leur tour. Voir les jumeaux heureux me rendait heureuse.

  Après les avoir bordés, tous les deux dans le lit d'Alexandre, je m'installai au bord du matelas et ouvris le livre qu'ils avaient choisi dans la bibliothèque. Il s’agissait de l'histoire d'un petit tigre. Les jumeaux aimaient beaucoup les animaux. Dans ce récit, le tigre avait perdu sa maman et parcourait la forêt pour la retrouver, demandant à tous les animaux qu'il croisait s'ils l'avaient vue.

  — Le petit tigre était très triste, contai-je. Il ne trouvait pas sa maman et avait peur de ne plus jamais la voir. « Où es-tu maman ? » demanda-t-il, une larme sur la joue. « Où es-tu ? ». « Je suis là mon trésor, je serai toujours là pour toi » répondit maman tigre en sortant de la forêt. Le petit tigre courut vers elle et frotta tendrement sa tête contre ses pattes, heureux et soulagé d'être enfin auprès d'elle. Depuis ce jour, la maman tigre ne quitta plus jamais son enfant. Et il ne fut plus jamais triste.

  Le livre refermé, mon regard se tourna vers les jumeaux, profondément endormis l'un contre l'autre. Je posai le recueil sur la table de nuit, puis tentai de décrocher Eleonora des bras de son frère. Quand elle commença à ouvrir les yeux, je m'accroupis face à elle et murmurai :

  — Il faut aller dormir dans ton lit, ma puce.

  Elle se détacha d'Alexandre et se redressa. Comme elle somnolait toujours, je la pris dans mes bras et la ramenai dans son lit.

  — Lunixa, elle est où Maman ? demanda-t-elle tandis que je la bordais.

  — Tout près de toi et elle sera toujours là pour toi, ma puce.

  Elle sombra de nouveau dans les bras de Morphée, un sourire aux lèvres. Je déposai un baiser sur son front, puis sur celui d'Alexandre. Une fois hors de la chambre, je laissai la porte entrouverte pour les admirer une dernière fois, avant de les laisser dormir en paix.

  — Bonne nuit mes trésors.

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Leah Nash



 Parler d’un évènement traumatisant est souvent apaisant. Mais pour moi, parler ne servirait qu’à transmettre mon malheur à autrui, et je ne veux pas imposer ce fardeau à quiconque. C’est pourquoi je décide de transcrire ce que j’ai vécu, en espérant que mon esprit puisse se libérer et vivre la fin de mes jours dans une forme de paix. Mon nom est Elijah Lowe, et je dois vous implorer de ne pas continuer ce journal si par malheur vous le trouvez. Par pitié, reculez tant que vous le pouvez encore...
J’avais un ami autrefois, très cher à mon cœur. Nous étions comme deux frères et partagions tout. Nous avions grandi ensemble dans le même quartier au nord de l’Angleterre. Lui Ecossais, moi Britannique, nous étions comme issus de la même famille. Nous nous ressemblions autant de drops que de caractère. Les années passaient et rien ne pouvait nous séparer. Enfin presque. Un jour, Aidan apprit qu’un de ses lointain parents était mort et lui avait légué un manoir à Junkerdal en Norvège. Malgré l’isolement, il avait décidé d’y vivre, me disant que tout irait bien, et que la distance ne nous séparerait pas. Mais ce ne fut pas le cas. Les mois défilèrent, ainsi que les années, mais pas de nouvelles de mon ami tant aimé. Ce ne fut que 13 ans plus tard que je recevais une lettre de Norvège.

Junkerdal, 13 Octobre 18—
Cher Elijah, mon ami,
Voici bien longtemps que je ne t’ai pas écrit. Je tiens d’abord à te faire mes excuses les plus sincères, je n’ai pas oublié la promesse que je t’avais fait lors de mon départ. Je ne l’ai pourtant pas tenue et j’ai malheureusement laissé le temps et la distance nous séparer. Il s’agit bien de la seule chose que je regrette de ma vie, ou peut-être que je regrette également d’être parti. La Norvège a beau être magnifique, la vie y est rude et solitaire. Je ne sais comment mon esprit et mon âme ont pu vivre autant de temps isolé ainsi, sans voir que le temps défiler. Et alors que je reviens à moi-même, ton image est réapparue dans ma mémoire. Des images de bonheur, du temps où nous étions un seul et même être, comme deux frères. Je ne cesse de me dire que je souhaiterais te revoir depuis. Mais la fierté et surtout la peur que tu m’aies oublié ou refuses tout contact avec moi, m’a paralysé pendant des semaines. Je me suis tout de même décidé à écrire cette lettre pour te demander de venir me rendre visite dans mon manoir. Je sais bien que c’est une longue distance à parcourir, mais je crains ne pouvoir me déplacer jusqu’en Angleterre. Je sais également que je t’en demande beaucoup, mais mon cœur ne me pardonnerait jamais de ne pas avoir tenté de te revoir. Mon domestique et fidèle servant Jaime Adams accompagne cette lettre, il t’aidera pour tes bagages et t’accompagnera pour la route si jamais tu acceptes ma requête. Sache que je t’attends patiemment.
Dans l’espoir de te voir, ton ami dévoué, Aidan McTavish.”
Un mélange de colère et d’immense joie s’était emparé de moi. J’étais évidemment très heureux d’avoir enfin une lettre de mon ami, mais pourquoi avoir attendu autant de temps ? Le lien que nous avions avait vite fait disparaître la colère et mes bagages étaient prêts en une heure. Je partais donc avec ce Jaime Adams, en direction du Nord.
La route me parut longue mais agréable. Le trajet en bateau beaucoup moins. Les paysages gagnaient en beauté et sauvagerie. Le froid était bien présent, ainsi que la neige. À l’approche du manoir, la forêt aux alentours devenait d'autant plus lugubre et pesante. La nuit était tombée lorsque j’arrivais sur la dernière route. L’orage éclairait celle-ci d’une lumière blanche me permettant de voir les arbres épais, la route pleine de boue et de neige à travers la fenêtre du fiacre. Au milieu des coups de tonnerre, les loups sauvages hurlaient à plein poumons, me donnant la chair de poule. Devant le manoir, je ne puis voir que sa forme carrée. Je l'imaginais sûrement fait pierres grises, noircies par le temps et les intempéries. Jaime prit mes bagages et me conduit à l’intérieur. Alerté par le bruit de la grande porte de bois, Aidan arriva. Le fait de le revoir m’emplit de bonheur, mais ceci ne dura qu’un court moment. Mon ami, autrefois plein de vie était extrêmement pâle et semblait plus petit et maigre. Il s’arrêta stupéfait. Tu es donc venu ! Me dit-il. Évidemment. Mais tu arrives plus tôt que prévu. Je ne t’attendais pas avant la deuxième semaine de Novembre !
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