Chapitre 13 - Partie 2

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  Mon cœur manqua un battement, j'abandonnai toute discrétion et accélérai. Je n'étais plus qu'à quelques pas de la sortie !

  Le Prince fut plus rapide.

  Alors que la poignée arrivait à ma portée, sa main emprisonna mon bras et me ramena brusquement en arrière. Ma gorge irritée mua mon cri de rage en misérable feulement suivi d'une très mauvaise quinte de toux. Le Prince en profita pour me soulever et me jeter sur son épaule. Faisant fi de mes poumons en feu, de la brûlure de ma trachée, je me débattis de mon mieux. En vain. Il me reposa sur l'un des fauteuils du salon et me bloqua contre le dossier.

  –À présent, calmez-vous !

  Son ton ferme, puissant, reflétait une autoritaire naturelle qui ôtait toute envie d'opposition. C'était le ton d'un Prince. Pourtant, ma seule réponse fut de me débattre de plus belle. J'avais vécu à la cour pendant treize ans, sous l'autorité de mon père. Cet homme n'était rien comparé à lui, il ne m'impressionnait pas.

  Le Prince ne se laissa pas affecter par mon comportement un seul instant. Ses mains brûlantes, fiévreuses, se resserrèrent sur mes bras, me maintinrent plus fermement dans le fauteuil, jusqu'à me faire mal.

  –Vous pensez être la seule de nous deux à être furieuse à propos de la situation dans laquelle nous sommes ? s'emporta-t-il. Ce n'est pas le cas !

  –Alors pourquoi en sommes-nous là ? Pourquoi n'avez-vous pas tenu tête à votre père ?

  –Vous croyez que je n'ai pas essayé ? Peu importe ce que je lui ai dit, il n'a rien voulu savoir ! Je n'ai pas eu le choix !

  –Je ne vous veux pas comme fiancé ! Je refuse de vous épouser !

  –C'est déjà fait !

  Mon corps se figea. Plusieurs secondes passèrent avant que je ne lève les yeux vers les siens.

  Qu'avait-il dit ?

  –C'est déjà fait, répéta-t-il plus calmement. Il n'y a jamais eu de fiançailles. On ne peut plus revenir en arrière.

  La colère déferla en moi tel un torrent de lave.

  –Vous mentez ! Pour être marié, il faut avoir échangé nos vœux, avoir été unis par le lien sacré de l'infini !

  Un souvenir fugace passa soudain devant mes yeux et me coupa le souffle : la douceur d'un ruban de soie sur mes poignets... nos poignets ; le symbole de l'infini.

  Des paroles accompagnèrent ces réminiscences et résonnèrent dans mon esprit. Des paroles prononcées à la suite de l'échange des bagues.

  « Lunixa Ilona Alexiane Calliopée Zacharias, voulez-vous prendre pour époux Kalor Talvikrölski, ici présent ? »

  Toute chaleur me déserta lorsque je me rappelais ce que j'avais répondu par pur automatisme : « Oui, je le veux. ». Même si le marquis Dragor ne m'avait préparée qu'aux fiançailles, j'avais su quoi dire. La cérémonie du mariage était un rituel sacré, immuable. Peu importe dans quel pays elle se déroulaient, elle restait la même. Mon cerveau n'avait eu qu'à traduire les paroles que je connaissais pour que mes lèvres sachent quoi dire.

  Horrifiée, je baissai les yeux sur l'anneau que j'avais au doigt, pas une bague de fiançailles, une alliance. Mais alors... Si nous étions tous les deux nus... dans ce lit…

  Je me relevai d'un coup, faisant tomber le fauteuil par terre. Ma tête tourna lentement vers rideau... vers la chambre... vers le lit. Nous n'avions tout de même pas... Je portai une main à mes lèvres pour contenir la crise en train de m'assaillir. Si nous avions consommé le mariage, il devait savoir que je n'étais déjà plus vierge avant de finir sous ses draps, que je portais aussi une marque royale. Ma respiration perdit toute régularité. Je n'arrivais plus à remplir mes poumons, avais l'impression de me noyer. Ma vision se troubla sous l’afflux de larmes. De violents tremblements me secouèrent.

  Le Prince approcha sa main de moi. Je l'éloignai d'un revers impétueux.

  –Ne me touchez pas ! hurlai-je.

  –Nous n'avons rien fait. Je ne vous ai même pas regardée.

  –Ah oui ? Alors expliquez-moi pourquoi nous étions tous les deux nus dans ce lit !

  –Parce qu'une certaine jeune femme s'est montrée complètement inconsciente et s'est enfuie dans la forêt pour finir dans un lac gelé ! s'emporta-t-il en plantant son regard argenté dans le mien. Vous seriez morte si on vous avait sortie de là une minute plus tard ! Votre cœur s'était d'ailleurs déjà arrêté ! Aussi a-t-il fallu vous réanimer, puis vous réchauffer pour vous maintenir en vie. Et vous ne le savez probablement pas, mais le meilleur moyen pour y parvenir, c'est la chaleur corporelle !

  À bout, je reculai contre le mur et me laissai glisser jusqu'au sol. Pourquoi était-ce arrivé ? Pourquoi les fiançailles n'avaient-elles pas été respectées ? Comment pouvais-je être mariée à ce Prince ?

  Il remit le fauteuil en place, puis s'éloigna de moi.

  –Ne sortez pas de vos appartements, m'ordonna-t-il avant de sortir en claquant la porte.

  Sortir ? Mais pour aller où ? J'étais coincée ici, sans aucun allié à mes côtés, mariée à cet homme... redevenue une princesse. C'était trop. Même si nous n'avions rien fait cette nuit, il allait vouloir consommer son mariage et me faire sienne sous peu. Que deviendrais-je à ce moment-là ? Pourquoi le destin continuait-il de s'acharner contre moi ? N'avais-je pas déjà assez souffert ?

  Dans un état second, je me relevai et retournai dans la chambre, cette pièce cachée derrière l'énorme rideau en velours bleu nuit. Cette couleur se retrouvait sur les voilages et rideaux aux fenêtres, sur l'immense tapis aux tons bleu et dorés qui couvrait le parquet sous le lit, ainsi que sur les planches de marbre azur des tables de nuit et de la commode finement travaillées. Mon regard quitta ce meuble pour se poser sur les deux portes qui encadraient la cheminée. La plus proche du rideau donnait sur la penderie, mais le seconde ? En l'ouvrant, j'arrivai dans une énorme salle de bains. La quantité de lotions, de shampoings et de savons rangée ici pouvait servir pour plusieurs vies. La baignoire et la douche étaient si grandes qu'elles auraient pu accueillir une dizaine de personnes.

  Je sortis sans refermer la porte, puis descendis le petit escalier pour revenir dans le salon. Le mobilier avait été taillé dans un chêne noble. Une gigantesque bibliothèque remplie de livres tapissait le mur opposé à la chambre. Un immense miroir au cadre d'or trônait sur le manteau d’une cheminée monumentale. Les rayons du soleil se miroitaient sur une magnifique table basse en cristal. Un énorme chandelier aux innombrables bougies surplombaient la pièce, suspendu au centre du plafond blanc mouluré. Cette couleur couvrait aussi les murs aux belles boiseries d'or, créant un fort contraste avec le bois sombre du parquet verni, agrandissant l'espace...

  Une main invisible appuya sur ma poitrine, se referma sur mon cou. Je n'arrivais plus à remplir correctement mes poumons. Peu importe où mon regard se posait, tout, autour de moi, reflétait grandeur, opulence, abondance.

  Mais je ne voulais rien de tout cela. Rien !

  Avant que je m'en rende compte, j'envoyai voler la première chose qui me passa sous la main. Le vase en cristal se fracassa contre le mur, répandant une pluie d’eau et de fleurs sur le plancher.

  –Je n'en veux pas....

  Ma vision se brouilla. J'avais de plus en plus de mal à respirer, écrasée par tout ce qui m'entourait. À bout de souffle, je courus derrière le grand paravent, m'abritant de ce salon oppressant. La coiffeuse qui se cachait derrière présentait plus de brosse que je n'en aurais jamais utilisées au cours de ma vie. Assise devant la poudreuse, je pris la première qui me tomba sous la main, puis commençai à la passer dans mes cheveux, essayant de me calmer. En vain. Le reflet dans le miroir ovale face à moi devint complètement trouble. Mes mains se mirent à trembler.

  Une première larme réussit à se frayer un chemin à travers mes cils et roula en silence sur ma joue. Les autres suivirent juste après. La brosse glissa entre mes doigts et tomba par terre alors que j’enfouissais mon visage au creux de mes paumes. De violents soubresaut me secouèrent. Un nœud s'était formé dans ma gorge. Je n'arrivais plus à prendre de vraies inspirations, avais l’impression d’étouffer. Mes pleurs ne voulaient plus s'arrêter.

  Je n'avais personne pour me soutenir. J'étais prisonnière de ce royaume, ces appartements, cette prison dorée, sans aucun moyen de m'en échapper. Tout cela à cause de l'anneau que je portais à mon doigt et qui m'enchaînait à cet homme jusqu'à la fin de ma vie.

  Alors que c'était la seule chose que je souhaitais, je ne rentrerais jamais chez moi. Je ne reverrais jamais mes enfants, ne les verrais plus jamais grandir, ne les porterais plus jamais dans mes bras, ne les sentirais plus jamais contre moi, ne reverrais plus jamais leur sourire d'ange, n'entendrais plus jamais leur voix, leur rire...

  Mes sanglots ne restèrent plus silencieux.

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