Chapitre 12 - Partie 2

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  Je les rouvris une seconde plus tard, sur les bords du lac. M'attendant toujours à tomber dans une embuscade, je ne bougeai pas tout de suite, une main sur le poignard caché dans mon dos. Une paire de seconde s'écoula et personne ne se jeta sur moi. Il n’y avait pas âme qui vive dans cette clairière enneigée. J’inspectai toutefois les environs sans lâcher ma lame. Mon regard finit par tomber sur l’énorme trou dans la glace. La femme de chambre ne m’avait pas menti.

  Ma défiance s’envola. N'y réfléchissant pas plus, j'ôtai ma veste et plongeai dans l'eau. Dame Nature, qu'elle était froide ! Malgré cette température glaciale, je m'enfonçai plus en profondeur, à la recherche de la Comtesse. L'obscurité me rendait la tâche difficile. Elle avait transformé le lac en gouffre sans fond, m'empêchait de distinguer quoi que ce soit.

  Un éclat lunaire perça soudain ces ténèbres et enfin, je la vis. Elle était là, immobile, comme endormie. Je me téléportai immédiatement jusqu'à elle, lui pris la main, puis nous sortis de là tout aussi vite.

  Le souffle court, je rouvris les paupières dans la clairière. Je n'avais pas l'habitude de transporter quelqu'un avec moi, cela me demandait trop d'énergie, mais je n'avais pas le temps de récupérer. Je devais m'occuper de la Comtesse. Elle... ne respirait plus ? Par la Déesse ! Et son pouls ?

  Je posai mes doigts contre sa carotide. Rien non plus.

  — C'est pas vrai !

  Je plaçai mes mains sur sa poitrine et exerçai plusieurs pressions brusques et régulières. Je m'arrêtai au bout de trente secondes pour lui insuffler de l'air, puis repris mon massage cardiaque.

  — Vous ne pouvez pas mourir, réveillez-vous !

  Je pressai sa cage thoracique avec plus de force. Tant pis si je lui brisais les côtes, il fallait absolument que son cœur reparte ! Elle avait été traînée de force dans ce pays et mariée contre sa volonté. Elle ne méritait pas de mourir à cause de cela !

  — Allez, Comtesse !

  Je lui pinçai le nez et plaquai mes lèvres contre les siennes pour lui insuffler à nouveau de l'air. Du liquide affleura dans sa bouche. Je m’écartai juste avant qu’elle ne soit prise d'une violente toux et recrache enfin l’eau qui avait envahi ses poumons. Je la penchai sur le côté pour lui éviter de s'étouffer.

  — Merci, murmura-t-elle.

  Et elle retomba dans mes bras, inconsciente. Même si elle respirait de nouveau, je n'étais pas soulagé pour autant. Elle était gelée et risquait l'hypothermie si elle restait dans ses vêtements trempés plus longtemps. Je n'avais pas le choix, il fallait que je la téléporte encore une fois ; nous étions trop loin du château pour que je la ramène à pied. Après une profonde inspiration, je fermai les paupières.

  Je m'effondrai contre le mur de ma chambre et manquai de lâcher la Comtesse. Le voyage m'avait encore plus vidé que je ne le pensais. Avec difficulté, je me redressai, puis la déposai sur mon lit. Que devais-je faire à présent ? Je n’allais tout de même pas la déshabiller.

  Deux coups rapprochés retentirent contre la porte. Je me figeai et portai une main à mon poignard. Qui était-ce ? Personne ne savait que j’étais ici.

  — Votre Altesse, c'est Magdalena, la femme de chambre de la Comtesse.

  Cette voix... J'allai ouvrir et me retrouvai devant la rousse qui m'avait prévenu dans la forêt, la Liseuse. Elle avait dû suivre le fil de mes pensées pour savoir que j’étais de retour au château. Sans attendre mon autorisation, elle se glissa sous mon bras et entra dans mes appartements. Je jetai un rapide coup d'œil dans le couloir pour m’assurer que personne ne l’avait vue, puis refermai le battant.

  — Amenez-là dans ses appartements, m'ordonna-t-elle en entrant dans ma chambre.

  Je pensais qu'elle parlait de ceux qui avaient été attribués aux Illiosimeriens, mais elle déverrouilla la porte dérobée tandis que je reprenais la Comtesse dans mes bras. Mes muscles se tendirent. Ce passage donnait directement sur ces appartements. Refoulant mon appréhension, j’emboîtai le pas à la Liseuse, passai la porte dérobée, puis traversai le salon pour accéder à la chambre. J'avais à peine déposé la Comtesse sur l'immense lit qui trônait dans la pièce qu’elle commença à la déshabiller. Je me détournai aussitôt et allumai un feu. Il fallait que la Comtesse se réchauffe.

  — Vous allez le faire.

  — Pardon ?

  Je me redressai et refis face aux deux femmes. Les épaules dénudées de l’Illiosimerienne dépassaient des couvertures. La teinte violacée de ses lèvres et celle bien trop pâle de sa peau étaient inquiétantes.

  — Le feu ne suffira pas, poursuivit sa femme de chambre. Elle a besoin de chaleur corporelle.

  Mon regard s'attarda sur la Comtesse. Elle était clairement nue sous les couettes.

  — Pourriez-vous faire preuve de maturité, Altesse ? Vous savez aussi bien que moi que c'est ce qui la réchauffera le mieux. Surtout avec vous.

  L'intégralité de mon corps se pétrifia. Non, elle ne pouvait tout de même pas...

  — Si, me contredit-elle d’une voix compatissante, je suis aussi au courant pour ça.

  — Comment ?

  — Vous y pensez tellement. C'est comme si vous le criiez sur les toits pour ceux de ma race.

  — Dans ce cas, pourquoi ne pas l'avoir dit à ma mère ? m'enquis-je avec méfiance. Elle vous aurait récompensée d'une belle somme. Elle recherche activement les personnes comme moi.

  — Et comme moi.

  Elle n’avait pas tort. J'osai enfin la regarder dans les yeux et mes muscles se détendirent. Cette femme et moi étions pareils, tous deux obligés de cacher nos pouvoirs à nos pairs à cause de leur rareté. J'avais d'ailleurs toujours du mal à m'en remettre : une Liseuse se tenait là, devant moi. Dire que ma mère remuait ciel et terre pour en trouver alors qu’il y en avait une juste sous son toit.

  La femme de chambre me sourit tristement.

  — Pour répondre à votre question, je ne l'ai pas dit à votre mère car je ne dévoile pas ce que je lis. Ce que je découvre par mégarde, je le garde pour moi : ce ne sont pas mes affaires, je n'aurais jamais dû le savoir... Mais assez parlé de nos problèmes, s'il vous plaît, aidez-la.

  Mes yeux quittèrent les siens pour se reposer sur la Comtesse, derrière elle. Je me rapprochai de son lit, puis, après une dernière hésitation, je me déchaussai. Je ne l'avais pas sauvée de la noyade pour la laisser mourir de froid par la suite.

  — Prévenez ma sœur qu’elle a été retrouvée, afin qu'elle puisse dire aux gardes d'arrêter leur recherche, demandai-je à la Liseuse. Et pour prouver que ce message vient bien de moi, dites-lui...

  — Que c'est le petit ourson qui m'envoie.

  Elle ne parvint pas totalement à contenir son sourire amusé. Contrarié qu'elle soit au courant de ce surnom idiot, je baissai les yeux. Tout ça parce que j'avais Asbjörn en deuxième prénom*...

  Après s'être inclinée, la Liseuse quitta les appartements, me laissant seul avec l'Illiosimerienne. J'ôtai mes vêtements encore trempés, puis me glissai dans le lit. Plusieurs secondes s'écoulèrent avant que je me décide à passer un bras autour de sa taille. Un frisson me traversa à ce contact : sa peau était glaciale.

  Une pointe de malaise s'insinua en moi. Sa femme de chambre avait raison, elle en avait vraiment besoin. Mais cela faisait si longtemps ; je n'étais même pas sûr de la façon dont je devais m'y prendre. Je tentai de chasser mon appréhension grandissante avec une longue expiration, en vain. Elle m'oppressait de plus en plus.

  Je ne devrais pas faire ça...

  Pourtant, je finis par ouvrir les chaînes du brasier ardent qui brûlait au plus profond de mon être. Enfin libéré de ses fers, il se propagea dans mes veines en un instant, se rependit dans chaque parcelle de mon corps, décupla ma température... Essayant de faire abstraction de notre nudité respective, j'amenai la Comtesse contre moi afin d'augmenter le contact entre nos peaux.

  Par la Déesse, comment en étais-je arrivé là ? Alors que cela faisait des années que je luttais pour cacher mon pouvoir d'Élémentaliste, que je rejetai son existence afin que personne, pas même ma sœur ou Lokia, ne découvre que j’en avais hérité, j'étais en train de m'en servir pour sauver cette Illiosimerienne. Une femme qui m'était totalement inconnue.

  Prenant sur moi pour supporter sa présence, ne pas le renvoyer dans sa prison, je laissai mon pouvoir parcourir mes veines et répandre sa chaleur à travers moi. Les lèvres de la Comtesse commencèrent à rosir au bout d'une dizaine de minutes. J'avais prévu de repartir peu après, dès qu'elles seraient redevenues plus rouges, mais, fatigué par mes téléportations et les événements de la soirée, je finis par m'endormir.





*Asbjörn signifie l'ours divin, guerrier des dieux.

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