Chapitre 11

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KALOR


  — C'est pourquoi, ce soir, vous allez assister aux fiançailles de la Comtesse Lunixa Zacharias d'Illiosimera avec mon second fils, Kalor.

  J'avalai mon vin de travers et manquai de m'étouffer.

  Elle était là, la femme avec qui mon père désirait que je me lie pour le reste de ma vie. Celle pour qui l’avenir que nous avions imaginé avec Lokia avait été balayé sans pitié. J'avais espéré jusqu'au dernier moment que cette Illiosimerienne arriverait trop tard, que mon père reprendrait ses esprits et que je pourrais échapper à ces nouvelles fiançailles. Mais elle était là. Dans les temps.

  Je posai mon verre sur la table, puis coulai un regard vers ma mère. Je le détournai aussitôt. Le peu que j'avais vu me suffisait ; elle était complètement stupéfiée et perdue. Suivant les ordres de mon père, je ne l'avais pas tenue au courant de la situation.

  Comme je n'avais toujours pas bouger de mon siège, il me lança un regard noir. Je bus une dernière gorgée de vin avant de sortir de table et de descendre de l'estrade pour rencontrer ma nouvelle future fiancée.

  Les convives s'étaient tant agglutinés autour d'elle que je n'avais aucune idée de l'endroit précis où elle se trouvait. Comment allais-je la reconnaître ? Je ne l'avais jamais vue et ne l'avais pas regardée quand mon père avait annoncé le vrai but de cette soirée. Qu'est-ce qui avait bien pu attirer cette femme ici, d'ailleurs ? Elle venait d'un pays du soleil. Il n'y avait rien pour elle à Talviyyör, à part mon statut.

  Hum… la petite Comtesse devenue Princesse, quelle belle histoire.

  Une opportuniste, voilà ce qu'elle était.

  La foule s'écarta pour laisser passer un homme aux cheveux noirs comme l'ébène et au teint halé qui soutenait une personne âgée. Deux étrangers. Ma promise se trouvait-elle avec eux ? Ne voyant personne les suivre, je reportai mon attention sur ces derniers. Mon regard passa du visage de l'homme à celui de l’aïeule. Je me figeai de surprise. Malgré ses cheveux complètement blancs, cette femme n'avait rien d'une personne âgée ; elle atteignait tout juste la vingtaine ! Je n'avais jamais vu cela. Cette chevelure immaculée et tout le blanc qui la revêtait faisait ressortir sa peau dorée par le soleil. Une peau bien différente du teint ivoirin de Lokia. Mon cœur se serra et je me tournai vers mon père. Il confirma mes doutes d'un discret hochement de tête : c'était elle.

  À pas comptés, je les rejoignis et pris le bras de ma promise quand l'homme, sûrement son frère vu son âge, me le confia. Il s'inclina, puis recula au niveau des invités tandis que nous nous placions face à la table royale. Un prêtre était arrivé entre temps et se tenait déjà devant nous. Bien que je n'en eusse aucune envie, la cérémonie débuta. Les dents serrées, je l'écoutais nous rappeler les préceptes du couple, que j'avais déjà entendus une fois et qui auraient encore du sens si Lokia se trouvait à mes côtés et non une parfaite inconnue.

  La Comtesse essaya soudain de retirer son bras du mien. Je la retins immédiatement, redoutant la réaction de mon père. Qu’est-ce qui lui prenait ? Je m'autorisai à lui jeter un coup d’œil ; le choc me frappa une nouvelle fois. Ses yeux, d'une couleur tout aussi improbable que ses cheveux, n'arrêtaient pas de bouger. Ils passaient de l'estrade au prêtre, au sol, au plafond, mais jamais ils ne se posaient sur moi. Elle était affolée. J'avais eu tort de la prendre pour une opportuniste, elle n'était pas ici de sa propre volonté. On l'avait forcée.

  On nous avait forcés.

  Au moment où une prêtresse arriva avec un coussin présentant nos bagues de fiançailles, un détail me perturba : elles étaient en or. Ce métal était pourtant réservé aux alliances. Interdit, je levai les yeux vers mon père ; il me fit seulement signe de continuer. Non... Il ne pouvait pas avoir fait cela. C'était trop tôt, il restait trois mois avant mon anniversaire... avant mon mariage. Alors pourquoi ces anneaux étaient-ils en or ?

  Je fermai les yeux et pris sur moi avant de me saisir de la minuscule bague. Je levai la main de la Comtesse et, à contrecœur, la glissai à son annulaire. Elle avait les doigts tellement fins... Quand vint son tour, elle se pétrifia complètement. Le prêtre tenta de lui rappeler discrètement ce qu'on attendait d'elle mais au lieu de prendre l'anneau restant, elle chercha de nouveau à partir.

  Bon sang !

  Je refermai mes doigts sur les siens et l'arrêtai de justesse. Cette nouvelle tentative de fuite n'échappa toutefois pas à mon père. La colère gagna son visage. Je tirai l'Illiosimerienne vers moi pour qu'elle revienne à sa place.

  — Prenez la bague, murmurai-je de façon qu'elle seule puisse m'entendre. Mon père commence à s'impatienter.

  La Comtesse s'en saisit enfin et me la mit au doigt d’une main tremblante. Je repris cette dernière au creux de ma paume avant de me tourner vers le prêtre pour qu’il clôture la cérémonie. Du coin de l’œil, j'aperçus alors une autre prêtresse. Elle tenait un coussin sur lequel reposait un ruban de soie doré. L’intégralité de mes muscles se crispa. Mon père avait osé contourner nos lois. Des bagues en or, un ruban de soie sacré... Cette cérémonie n'avait rien à voir avec des fiançailles. On était en train de nous marier.

  Le prêtre prit le précieux tissu avec délicatesse et le fit passer entre nos poignets pour former le symbole de l'infini. Il positionna ses mains au-dessus des nôtres.

  — Que Dame Nature, mère de toutes choses et de toutes vies soit témoin de cette union sacrée. Qu'elle la protège et la bénisse. Qu'elle aide ces époux à rester sur le droit chemin, à surmonter l'adversité. Qu'elle leur accorde bonheur et santé. Qu'elle accorde à cette femme l'honneur de porter la vie et à cet homme la force dont il aura besoin pour prendre soin des siens. (Son regard se posa sur moi.) Votre Altesse, c'est aujourd'hui à l'homme et non à l'héritier que nous demandons de parler. C'est pourquoi je me permets de m'adresser à vous ainsi : Kalor Asbörjn Erich Sigurd Harold Asmund Talvikrölski, voulez-vous prendre pour épouse Lunixa Zacharias, ici présente ?

  Non. L'homme que je suis ne veut pas prendre cette femme pour épouse.

  — Oui, je le veux.

  — Promettez-vous de lui rester fidèle, de la chérir et de la respecter dans votre vie commune ? De la soutenir dans les épreuves et la maladie ? De la faire sourire et rire dans le bonheur et la santé ? De lui accorder votre pardon ? De lui faire des enfants ? De l'aimer tout au long de votre vie et jusqu'à ce que la mort vous sépare ?

  Je regardai les mains que je tenais entre les miennes. Tellement fines, tellement fragiles. Pourquoi mon père m'avait-il choisi ? J'aimais déjà une femme de tout mon cœur. Il n'y avait pas de place pour cette étrangère, cette inconnue. Comment pouvais-je l'épouser ? Pourquoi mon père avait-il avancé le mariage ? Cela n'avait aucun sens.

  Je levai à nouveau les yeux vers lui. N’ayant cure de mes sentiments, il m'ordonna de poursuivre d'un simple regard. Je n'en avais aucune envie. Je souhaitais tout arrêter, lâcher les mains de cette Illiosimerienne et courir chercher celle que j'aimais. Mais mes désirs n'avaient pas leur place à la cour. Tout ce qui importait était que le Prince accomplisse son devoir.

  — Je le promets.

  Je fermai les paupières, écœuré par mes propres mots ; ils venaient de condamner ma relation avec Lokia.

  Le prêtre se tourna vers l’Illiosimerienne.

  — Comtesse, c'est aujourd'hui à la femme et non à la noble que nous demandons de parler. C'est pourquoi je me permets de m'adresser à vous ainsi : Lunixa Ilona Alexiane Calliopée Zacharias, voulez-vous prendre pour époux Kalor Talvikrölski, ici présent ?

  — Oui, je le veux.

  — Promettez-vous de lui rester fidèle, de le chérir et de le respecter dans votre vie commune ? De le soutenir dans les épreuves et la maladie ? De le faire sourire et rire dans le bonheur et la santé ? De lui accorder votre pardon ? De porter ses enfants ? De l'aimer tout au long de votre vie et jusqu'à ce que la mort vous sépare ?

  Ne répondez pas, ne répondez pas.

  — Je le promets, murmura-t-elle d'une voix éteinte.

  — Par les pouvoirs que m'a conférés Dame Nature, mère de toutes choses et de toutes vies, je vous déclare à présent mari et femme.

  Il retira le ruban de soie doré, puis m'invita d'un sourire à clore la cérémonie. À contrecœur, j'attirai la Comtesse à moi. Son poids me prit de court – elle était encore plus légère que je ne le pensais – et sans le vouloir, je la plaquai contre mon torse. Mes muscles se tendirent à ce contact mais je poursuivis le rituel jusqu'au bout. Je déposai un baiser à la naissance de ses cheveux, scellant ainsi les fiançailles auxquelles nous n'avions pas eu droit, puis glissai une main sous son menton pour relever sa tête et l'embrasser.

  C'était fini ; nous étions mariés.

  Et nous ne pouvions plus revenir en arrière.

  Les musiciens se remirent à jouer. Comme nous devions ouvrir le bal, je plaçai ma main gauche sur taille de la Comtesse, qui posa la sienne sur mon épaule, puis nous lançâmes le mouvement. Tout en dansant, je vis mon père sourire, fier de lui, et Nicholas, les yeux fixés sur l’étrangère et les sourcils froncés, l'air légèrement perdu. Qu'avait-il ? Je remarquai également le regard de ma mère, aussi noir que les ténèbres ; tous ses plans venaient d'être réduits en poussière.

  Les convives se joignirent à nous à mesure que le morceau avançait. Alors que mon esprit tentait d'échapper à la réalité, je me rendis compte que ma... cavalière respirait avec difficulté. Je nous arrêtai en plein mouvement.

  — Vous... allez bien ? risquai-je.

  — Je... j'ai besoin d'air, haleta-t-elle.

  Elle ramena ses mains vers elle, puis se rua vers la porte. Voyant que mon père n'y était plus, je retournai à notre table, finis mon verre d'une traite et m'effondrai sur mon fauteuil. Je n’en pouvais déjà plus.

  — Kalor ? m'appela ma mère. Depuis quand es-tu au courant de cette histoire ?

  — Trois semaines, avouai-je sans oser affronter son regard. Mais il n'était question que d'accordailles. Je ne savais rien pour le mariage.

  — Et tes fiançailles avec Lokia ?!

  — Annulées.

  — Tu savais à quel point il était important que tu l'épouses, s'indigna-t-elle.

  Je ne répondis rien et me resservis un verre de vin. Je ne voulais pas parler d'elle, pas alors que nous n'avions plus aucun moyen de revenir ensemble. J'étais enchaîné à vie avec une inconnue. Je vidai mon verre cul sec, puis en reprit un, et encore un, et encore un... cherchant à m'enivrer pour oublier ce qu'il venait de se passer, tandis que les nobles se succédaient pour me féliciter pour mon mariage.

  Marié... J'étais marié...

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 Parler d’un évènement traumatisant est souvent apaisant. Mais pour moi, parler ne servirait qu’à transmettre mon malheur à autrui, et je ne veux pas imposer ce fardeau à quiconque. C’est pourquoi je décide de transcrire ce que j’ai vécu, en espérant que mon esprit puisse se libérer et vivre la fin de mes jours dans une forme de paix. Mon nom est Elijah Lowe, et je dois vous implorer de ne pas continuer ce journal si par malheur vous le trouvez. Par pitié, reculez tant que vous le pouvez encore...
J’avais un ami autrefois, très cher à mon cœur. Nous étions comme deux frères et partagions tout. Nous avions grandi ensemble dans le même quartier au nord de l’Angleterre. Lui Ecossais, moi Britannique, nous étions comme issus de la même famille. Nous nous ressemblions autant de drops que de caractère. Les années passaient et rien ne pouvait nous séparer. Enfin presque. Un jour, Aidan apprit qu’un de ses lointain parents était mort et lui avait légué un manoir à Junkerdal en Norvège. Malgré l’isolement, il avait décidé d’y vivre, me disant que tout irait bien, et que la distance ne nous séparerait pas. Mais ce ne fut pas le cas. Les mois défilèrent, ainsi que les années, mais pas de nouvelles de mon ami tant aimé. Ce ne fut que 13 ans plus tard que je recevais une lettre de Norvège.

Junkerdal, 13 Octobre 18—
Cher Elijah, mon ami,
Voici bien longtemps que je ne t’ai pas écrit. Je tiens d’abord à te faire mes excuses les plus sincères, je n’ai pas oublié la promesse que je t’avais fait lors de mon départ. Je ne l’ai pourtant pas tenue et j’ai malheureusement laissé le temps et la distance nous séparer. Il s’agit bien de la seule chose que je regrette de ma vie, ou peut-être que je regrette également d’être parti. La Norvège a beau être magnifique, la vie y est rude et solitaire. Je ne sais comment mon esprit et mon âme ont pu vivre autant de temps isolé ainsi, sans voir que le temps défiler. Et alors que je reviens à moi-même, ton image est réapparue dans ma mémoire. Des images de bonheur, du temps où nous étions un seul et même être, comme deux frères. Je ne cesse de me dire que je souhaiterais te revoir depuis. Mais la fierté et surtout la peur que tu m’aies oublié ou refuses tout contact avec moi, m’a paralysé pendant des semaines. Je me suis tout de même décidé à écrire cette lettre pour te demander de venir me rendre visite dans mon manoir. Je sais bien que c’est une longue distance à parcourir, mais je crains ne pouvoir me déplacer jusqu’en Angleterre. Je sais également que je t’en demande beaucoup, mais mon cœur ne me pardonnerait jamais de ne pas avoir tenté de te revoir. Mon domestique et fidèle servant Jaime Adams accompagne cette lettre, il t’aidera pour tes bagages et t’accompagnera pour la route si jamais tu acceptes ma requête. Sache que je t’attends patiemment.
Dans l’espoir de te voir, ton ami dévoué, Aidan McTavish.”
Un mélange de colère et d’immense joie s’était emparé de moi. J’étais évidemment très heureux d’avoir enfin une lettre de mon ami, mais pourquoi avoir attendu autant de temps ? Le lien que nous avions avait vite fait disparaître la colère et mes bagages étaient prêts en une heure. Je partais donc avec ce Jaime Adams, en direction du Nord.
La route me parut longue mais agréable. Le trajet en bateau beaucoup moins. Les paysages gagnaient en beauté et sauvagerie. Le froid était bien présent, ainsi que la neige. À l’approche du manoir, la forêt aux alentours devenait d'autant plus lugubre et pesante. La nuit était tombée lorsque j’arrivais sur la dernière route. L’orage éclairait celle-ci d’une lumière blanche me permettant de voir les arbres épais, la route pleine de boue et de neige à travers la fenêtre du fiacre. Au milieu des coups de tonnerre, les loups sauvages hurlaient à plein poumons, me donnant la chair de poule. Devant le manoir, je ne puis voir que sa forme carrée. Je l'imaginais sûrement fait pierres grises, noircies par le temps et les intempéries. Jaime prit mes bagages et me conduit à l’intérieur. Alerté par le bruit de la grande porte de bois, Aidan arriva. Le fait de le revoir m’emplit de bonheur, mais ceci ne dura qu’un court moment. Mon ami, autrefois plein de vie était extrêmement pâle et semblait plus petit et maigre. Il s’arrêta stupéfait. Tu es donc venu ! Me dit-il. Évidemment. Mais tu arrives plus tôt que prévu. Je ne t’attendais pas avant la deuxième semaine de Novembre !
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