Chapitre 10

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LUNIXA


  Les valets poussèrent les grandes portes qui s'ouvrirent sur un brouhaha insupportable et une lumière aveuglante. Quand mes yeux furent habitués à la luminosité de la salle, je remarquai que nous étions en haut d'un double escalier monumental. En bas, une foule de nobles dansait, buvait, discutait et riait dans une immense salle de bal aux murs longés de tables couvertes de plats qui semblaient tous aussi succulents les uns que les autres. À l'opposé de l'escalier, au fond de la pièce, se tenait l’estrade royale où quatre personnes étaient attablées, dont le Roi, qui gardait un œil sur l’assemblée.

  Cela ne faisait pas une minute que nous étions entrés, mais toutes ces couleurs qui virevoltaient et tournoyaient, les odeurs qui embaumaient la salle et le bruit incessant commençaient déjà à me donner le tournis et la nausée.

  Le Marquis Dragor partit rejoindre son Roi et lui glissa un mot discrètement. Un sourire aux lèvres, ce dernier nous jeta un coup d'œil, puis intima aux musiciens de suspendre leur morceau d'un geste de la main. Tous les invités arrêtèrent ce qu'ils faisaient et se tournèrent vers leur souverain, le regard interrogateur. Francesco m'entraîna dans les escaliers lorsque le monarque nous fit signe. Sans son appui, je me serais effondrée : mes jambes tremblaient tant qu'elles manquaient de me lâcher à chaque marche.

  — Mes chers citoyens, clama le Roi en se levant. Je l'avoue, je vous ai menti. Ce n'est pas pour passer une simple soirée que je vous ai conviés ici, ce soir, mais pour célébrer un événement historique, une alliance, non pas militaire, mais amicale, avec un pays du soleil. C'est pourquoi vous allez à présent assister aux fiançailles de la Comtesse Lunixa Zacharias, originaire d'Illiosimera, avec mon second fils, Kalor.

  J'étouffai un cri et reculai d'un pas. Son fils ? Non ! NON ! Je voulus faire un autre pas en arrière mais Francesco me maintint fermement à sa hauteur.

  — Ce n'est pas le moment de faire une scène, Nix.

  — Une scène ? As-tu compris ce qu'il a dit ? Il veut que me fiancer à son fils !

  En aucun cas cela ne pouvait se produire ! J'aurais été capable de faire face à n'importe qui. Mais un prince ?

  — Francesco, non ! murmurai-je d’une voix qui partit dans les aigus quand il tira sur mon bras pour me forcer à avancer.

  — Nous ne pouvons plus faire demi-tour, Nix, plus maintenant. Tu représentes ton pays, prends sur toi.

  Mon souffle se coupa. Je n'en revenais pas ; comment pouvait-il me dire cela ?

  Je n'avais le soutien de personne.

  Mes pieds se remirent en mouvement et mon cousin me guida lentement vers la foule humaine qui s'était formée devant nous. Les convives me dévisageaient sans aucune gêne. Dégoût, fascination, curiosité, indifférence... Je les mettais dans tous leurs états. Un susurrement médisant s'éleva dans mon dos à mesure que je les dépassais. « Étrangère », « Croqueuse de diamants », « Noble blanche »… Tous les noms y passaient ; et encore, je n'en comprenais pas certains. Mon mal de tête s'accentua. Ma vue commença à se troubler. J'avais de plus en plus de mal à tenir debout.

  Au bout d'un moment, Francesco confia mon bras à quelqu'un d'autre, puis s'éloigna. Mon nouveau soutien se tourna vers la table royale et s'immobilisa. Rester à la même place plus de trente secondes me fit du bien ; je ne risquai plus de m'effondrer à chaque pas.

  Un homme se plaça face à nous, puis ouvrit un livre avant de proclamer des préceptes sur le respect, la confiance, le devoir et la conduite à avoir dans un couple. Réalisant soudain à qui appartenait le bras qui me servait d'appui depuis cinq ou peut-être dix minutes, je cherchai à m'échapper. La poigne de l'homme auquel on voulait me fiancer se resserra aussitôt, m'empêchant toute fuite.

  Une prêtresse nous présenta un coussin avec deux bagues en or. Mon appui prit mes mains et se plaça face à moi. De grands doigts se saisirent du plus petit anneau, puis le passèrent à mon annulaire gauche. Il m'allait à la perfection, comme s’il avait été coulé autour de mon doigt. J’en eus des sueurs froides. Mon soutien reprit mes deux mains, les faisant paraître encore plus menues qu’à leur habitude.

  — Comtesse ? m'appela l'homme qui parlait depuis le début de la cérémonie.

  Je me tournai vers lui. Il était assez âgé et portait une grande chasuble blanche et dorée au-dessus d'une soutane blanche. Un prêtre. Il me désigna des yeux la bague restante sur le coussin.

  Non, je ne pouvais définitivement pas faire cela ! Je tentai une nouvelle fois de m'éloigner, mais les grandes mains se refermèrent autour des miennes.

  Mais laissez-moi partir !

  L'homme qui me retenait me tira légèrement vers lui pour me ramener à ma place.

  — Prenez la bague, murmura une voix grave. Mon père commence à s'impatienter.

  « C'est votre famille qui sera châtiée. »

  Tel un automate, je pris la bague et la glissai à son annulaire gauche. Effectuer ce geste m’ébranla au point que mon esprit se coupa du monde. Je ne savais plus ce que je faisais : j'écoutais le prêtre sans réellement le faire, prononçais quelques mots sans savoir ce qu’ils signifiaient. Après que le religieux eut refermé son livre, l'homme en face de moi me plaqua contre son torse. Il déposa un baiser sur mes cheveux, puis un autre sur mes lèvres. C'était fini, nous étions fiancés.

  Alors que le Prince me tenait toujours contre lui, l'assemblée applaudit vivement nos fiançailles. Je fermai fortement les paupières, espérant qu'en les rouvrant, je serais tout simplement dans ma chambre, au manoir, mes deux enfants endormis à mes côtés ; que tout ce que j'avais vécu au cours du dernier mois ne serait qu'un horrible cauchemar.

  Je fus forcée de revenir à la réalité quand le Prince lança le mouvement de la première danse, celle que le Marquis Dragor m'avait enseignée sur le bateau. Toujours en parfait automate, je calquai mes pas sur les siens. Nous tournions, tournions, tournions. Ma tête me faisait de plus en plus mal, ma vue était de plus en plus brouillée par les larmes, ma respiration de plus en plus irrégulière. Mon cavalier ralentit progressivement jusqu'à s'arrêter.

  — Vous allez bien ?

  — Je... J'ai besoin d'air, haletai-je.

  Je récupérai enfin mes mains et me ruai hors de la salle. Cela ne fut pas suffisant ; j'étouffais toujours. Je devais m'éloigner de cette pièce, de cet homme, de tout ce qu'ils représentaient. Mes jambes prirent le contrôle de mon corps.

  Les couloirs semblaient se refermer sur moi à chacune de mes foulées. Mes poumons avaient de plus en plus de mal à se remplir. Je ne savais pas où m'entraînaient mes pas. Pourtant, je continuais à courir jusqu'à ce que je m'effondre, à bout de souffle. Je n'arrivais plus du tout à respirer.

  De l'air... de l'air...

  Les genoux tremblants, je me relevai et me jetai sur une fenêtre. Un violent frisson me traversa lorsque je réussis à l'ouvrir malgré l'agitation de mes mains. Un vent glacial soufflait à l'extérieur. Le sentir me mordre les joues ne m'aida toutefois pas à me sentir mieux. C'était le château, ces murs ; ils m'engloutissaient, me dévoraient. Je ne pouvais rester ici... je devais sortir. Sans réfléchir, j'escaladai le rebord de la fenêtre et me laissai glisser jusqu'au sol, un mètre plus bas. Le manteau blanc craqua sous mes pieds lorsqu'ils s'y enfoncèrent. Il faisait nuit noire, la neige tombait à gros flocons et le temps s'était encore plus refroidi depuis notre arrivée, mais cela n'avait aucune importance, j'étais dehors !

  Mes jambes reprirent immédiatement leur course : je traversai la cour du palais et m'enfonçai dans la forêt.

  L'obscurité d'une nuit nuageuse, les bruits inquiétants des bois, les hurlements des loups, les hululements des chouettes, les branches et épines qui déchiraient ma robe et m'écorchaient la peau... rien ne m'arrêta. Même après être tombée dans la neige en trébuchant, je me relevai et me remis à courir.

  Courir, toujours courir.

  Les flocons finirent par se clairsemer et le vent déplaça suffisamment les nuages pour laisser passer les rayons de la lune. Je réalisai soudain que je me trouvais dans une grande clairière. Haletante et le visage strié de larmes à moitié gelées, je m'arrêtai en plein milieu.

  Dame Nature, depuis combien de temps courais-je ? Où étais-je ? Et qu'est-ce qui m'avait pris ? Cela ne m'avançait en rien d'être ici, au milieu de nulle part, seule, et très probablement perdue !

  Je pivotai sur moi-même et cherchai du regard le chemin par lequel j'étais arrivée. Si j'avais couru en ligne droite, je pourrais facilement retourner sur mes pas. Mais je savais très bien que ce n'était pas le cas. Je n'avais fait que courir là où mes pieds m'avaient guidée.

  Aussi vite qu’elle était apparue, la lune disparut à nouveau derrière les nuages. La neige se remit à tomber de plus belle ; le blizzard me fit grelotter. J'allais mourir de froid si je ne bougeais pas. Frictionnant mes bras pour me réchauffer, je me remis en marche vers la forêt et au même moment, un bruit sourd retentit. On aurait cru un coup de tonnerre étouffé. Ignorant de quoi il s’agissait, je poursuivis ma route et le sol s'effondra soudain sous mes pieds. Un hurlement de terreur m’échappa et je tombai dans de l’eau glacée ; ma respiration en fut coupée net. Paniquée, je battis des bras et des jambes et réussis à gagner la surface. Alors que je prenais appui sur la glace pour m'extirper de là, elle se brisa et l'eau me submergea à nouveau. Je tentai derechef de nager vers la surface mais mes robes gorgées d'eau pesaient bien trop lourd pour mes membres déjà ankylosés par le froid.

  J'eus beau lutter, mes muscles me lâchèrent un à un. Je ne pouvais plus bouger… ne pouvais plus lutter. Mes paupières se fermèrent contre ma volonté. Toute peur s'envola, puis mes pensées me quittèrent à leur tour, jusqu'à ce qu'il n'en reste plus qu'une seule : le sourire de mes enfants. Aux portes de l'inconscience, je tendis une main vers lui pour m'y accrocher ; telle un nuage de fumée, il s'effaça lorsque je refermai les doigts dessus.

  Malgré l'eau, malgré le froid, je sentis une larme glisser entre mes cils.

  Je suis désolée…

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