Chapitre 9

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LUNIXA


  Un domestique nous guida jusqu'à un grand salon. La cheminée allumée attira aussitôt mon regard ; je m'empressai de m'accroupir devant.

  Qu'est-ce que ça fait du bien...

  La douce chaleur du feu caressait ma peau, se répandait dans toutes les parcelles de mon corps. Je me sentais enfin revivre après toutes ces semaines de voyage. Les flammes ravivèrent de plus belle ma détermination : ces fiançailles n'auraient pas lieu.

  — Sa Majesté ne devrait plus tarder, déclara un jeune valet au Marquis Dragor.

  En l'attendant, je me relevai et pris la tasse qui m'avait été proposée. Le café presque brûlant me réchauffa de l'intérieur. Je m'assis sur le fauteuil le plus proche de l'âtre, puis observai mes compagnons de voyage. Des cernes plus ou moins prononcés creusaient leurs yeux parfois rougis par la fatigue. Nous étions tous épuisés ; le Marquis Blatos était même si affaibli par la maladie qu'il avait été conduit dans une chambre dès notre arrivée.

  Alors que je prenais une nouvelle gorgée de ma boisson, un page entra dans la pièce.

  — Sa Majesté Odin VI, annonça-t-il.

  Il se plaça sur le côté de la porte, puis s'inclina. Je posai ma tasse sur le rebord de la cheminée et me levai, comme tous ceux qui s'étaient assis.

  Deux gardes entrèrent à leur tour, suivis par un homme aux alentours de la soixantaine. Seuls ses cheveux poivre et sel, et les rides sur son visage témoignaient toutefois de son âge. Il se tenait encore parfaitement droit et avait conservé de larges épaules, ainsi qu'un regard vif, perçant, qui reflétaient son savoir et ses responsabilités. Tout comme l'indiquait la couronne d'or ornée de pierres précieuses sur sa tête. Je lui offris ma référence, puis, après cinq secondes, je me redressai.

  — Votre Majesté, fit le Marquis.

  — Je vous félicite, Nicholas, déclara le Roi d'une voix profonde. Malgré les obstacles qui se sont dressés sur votre route, vous êtes arrivés dans les temps. Alors, où est la future fiancée ? demanda-t-il en balayant la pièce du regard.

  — Permettez-moi de vous présenter la Comtesse Lunixa Zacharias, reprit le Marquis en me désignant de la main.

Le Souverain me fixait avant même que je lui sois présentée, surpris par mon apparence. Mes muscles se tendirent quand il contourna son émissaire pour s'approcher de moi.

  — Sa couleur de cheveux est-elle courante à Illiosimera ? s'enquit-il.

  — Je ne pense pas. Durant nos quatre semaines là-bas, elle est la seule personne que j'ai vue avec une chevelure de cette teinte.

  — Vos cheveux sont magnifiques, Comtesse, déclara le Roi en me regardant droit dans les yeux. Ils font penser à la neige de notre pays. Vous avez fait un très bon choix, Nicholas, cette jeune femme est absolument ravissante... Bien, fini de tergiverser, il faut la préparer.

  C'était maintenant ou jamais.

  — Votre Majesté ? (Il se retourna vers moi, surpris.) Serait-il possible de m'entretenir avec vous ?

  — Nous aurons tout le temps de discuter après la cérémonie.

  Sa phrase tout juste terminée, il se mit en marche vers la porte.

  — Je ne suis pas noble, lâchai-je.

  Il s'arrêta brusquement, puis, sans un mot, il interrogea son émissaire.

  — J'ai été adoptée. Je ne suis pas de sang noble, mentis-je avant que ce dernier ne lui réponde.

  — Je ne sais pas comment fonctionnent les choses dans votre pays, Comtesse, mais ici, un paysan peu devenir Marquis et inversement sur mon ordre, m'expliqua le Roi. Ce qui m'intéresse est votre situation actuelle. Vous êtes une Comtesse, comme je l'avais demandé.

  Mais quels étaient ses critères ? Il devait au moins y en avoir un que je ne remplissais pas !

  — S'il vous plaît, votre Majesté, j'ai vraiment besoin de m'entretenir avec vous, suppliai-je.

  Une trace d'énervement traversa son regard. Il ordonna à tous ceux présents dans la pièce de sortir.

  — Vous avez deux minutes.

  — Il y a eu une erreur, je ne devrais pas être ici, je souhaitais rester célibataire.

  Ses yeux bruns s'assombrirent.

  — Alors que faites-vous là ? demanda-t-il froidement.

  — Mon Roi me l'a ordonné.

  Cela ne servait à rien de lui mentir, le Marquis Dragor aurait fini par le lui dire.

  — Dans ce cas, la discussion est close. Vous êtes encore une citoyenne illiosimerienne, vous devez donc obéir aux ordres de votre Roi.

  — Je suis sûre de ne pas remplir tous vos critères de sélection !

  — Avez-vous vingt-et-un an ? Êtes-vous Comtesse ? polyglotte ? travailleuse ? responsable ? Mesurez-vous au minimum un mètre soixante-dix ? Et surtout, êtes-vous encore libre ?

  Mes yeux s'écarquillèrent à mesure que je me rendais compte que, si je me fiais aux dires de mon entourage, je respectais toutes ses demandes. Je ne pouvais rien contredire.

  — Il doit bien y avoir d'autres femmes qui correspondent à cette description et qui, contrairement à moi, cherchent un fiancé.

  — Comtesse Zacharias, nous ne vous demandons pas ce que vous souhaitez mais d'accomplir votre devoir. Vous étiez celle avec la situation la plus favorable pour mettre en place cette alliance. Et quand bien même ce ne serait pas le cas, nous n'avons plus le temps de revenir en arrière

  — Mais je voulais rester célibataire ! m'offusquai-je. Vous ne pouvez pas m'obliger à me marier !

  — Navré de vous apprendre cela, mais tant que l'année de service dans un temple de Dame Nature n'a pas été effectuée, les personnes voulant devenir célibataire peuvent toujours revenir sur leur décision. Dans cette situation, c'est nous qui avons pris cette décision pour vous, mais vous vous y ferez. Magdalena ! (Elle apparut tout de suite). Préparez cette jeune femme pour ses fiançailles.

  — C'est hors de question !

  — Si vous n'obéissez pas aux ordres que vous a donnés votre Roi, je serai obligé de le tenir au courant. Faute de vous avoir sous la main, c'est votre famille qui serait châtiée à votre place.

Mon cœur s’arrêta ; ma respiration se bloqua ; mon corps se pétrifia. Il venait de menacer mes enfants, alors que je me trouvais à l'autre bout du monde... sans aucun moyen de les protéger.

  — Alors ? reprit le Roi. Allez-vous faire votre devoir sans plus poser de question ?

  J'étais prise au piège.

  — Alors ? s'impatienta-t-il. Votre réponse !

  Mon cœur se réduisit en poussière. Je baissai les yeux.

  — Oui, votre Majesté, murmurai-je.

  — Bien. Magdalena, elle est toute à vous.

  Il sortit de la pièce et me laissa seule avec ma femme de chambre.

  — Mademoiselle, venez, il faut vous préparer.

  J'étais incapable de faire le moindre mouvement. Il ne m'avait absolument pas écoutée ; j'aurais pu avoir tous les arguments nécessaires, cela n'aurait rien changé. Je n'étais qu'une citoyenne parmi tant d'autres, devant aveuglément obéir aux ordres qu’on lui donnait.

  J'étais dans un tel état que Magdalena m'avait conduite dans une chambre et avait commencé à me dévêtir sans que je m'en rende compte. Je l'arrêtai juste avant qu'elle ne s’attaque à mes jupons. Elle n'insista pas.

  — Une fois que vous aurez fini de vous déshabiller, vous devrez mettre ceux-ci, m'expliqua-t-elle en désignant plusieurs jupons blancs. Je serais dans le couloir en attendant ; vous n'aurez qu'à m'appeler pour que je vienne vous aider avec la suite.

  Elle s'inclina légèrement, puis quitta la pièce.

  Il faut que je parte d'ici !

  Il était hors de question que ces fiançailles arrivent ! Je remis le haut de ma tenue à toute vitesse, jetai une cape sur mes épaules et me ruai vers la porte.

  « C'est votre famille qui sera châtiée. »

  Je me figeai. Ma main glissa de la poignée et je tombai à genoux sur le sol froid.

  Pourquoi m'étais-je bercée d'illusion ? Je me doutais qu'à partir du moment où je poserais les pieds ici, je ne pourrais plus échapper à ce piège. J'aurais dû fuir dès l'instant où Francesco m'avait annoncé la nouvelle. Je ne pouvais même plus le faire sans mettre la vie de mes enfants en danger à présent.

  — Mademoiselle...

  À travers mes yeux embués de larmes, la silhouette de Magdalena me parut flou. Je remarquai seulement qu'elle avait ouvert la porte devant moi.

  Elle m'aida à me relever, me conduisit au centre de la pièce et recommença à ôter mes vêtements. Elle me mit les jupons blancs, avant de retirer ceux que je portais par le bas. Il ajout ensuite la sous-jupe, la robe et une sur-robe. Entrée dans un état second, je la laissai faire sans mot dire ; Magdalena me manipulait comme une poupée de chiffon.

  Une fois qu'elle eut fini de m'habiller, elle me guida jusqu'à la coiffeuse et me fit asseoir sur le fauteuil. Elle me démêla les cheveux, puis les coiffa avant de s'atteler au maquillage.




  — Voilà, vous êtes prête.

  Magdalena m'aida à me lever et m'amena devant un grand miroir. Je n'arrivais pas à reconnaître mon propre reflet. La femme dans le verre avait une coiffure soignée : ses cheveux tombaient en cascade de boucles lâches dans son dos et une couronne de tresse les maintenait en arrière. Un trait noir étirait ses grands yeux délimités par de long cils courbes. Du rouge à lèvres rehaussait ses lèvres légèrement charnues. Son teint de pêche reflétait la vitalité... Et que dire de la robe ? Elle avait été confectionnée dans des étoffes d'une blancheur éclatante. Ses manches devenaient très évasées à partir du coude, au point de tomber jusqu'aux genoux dans un magnifique drapé. Un ceinture argentée tombant sur le devant soulignait la taille et un galon argenté mettait en valeur le décolleté. Cette robe était magnifique.

  La femme face à moi était prête à se fiancer, alors que j'allais me diriger droit vers la Mort.

  Magdalena m’emmena à travers de longs couloirs vides et froids, où seul le bruit de mes talons sur le parquet résonnait entre les murs. Ma force diminuait à chacun de mes pas. Je finis par arriver devant une grande double porte où Francesco m'attendait. Je pris le bras qu’il me tendit, de peur de m'écrouler. Magdalena s'inclina une dernière fois avant de repartir. Mon cousin glissa sa main sous mon menton et me força à lever la tête pour le regarder.

  — Je suis avec toi, d'accord ?

  — Tout est ta faute, murmurai-je. Tu avais promis...

  — Ce ne sont que des fiançailles, Nix, elles peuvent toujours être annulées.

  — Elles ne le seront pas et tu le sais aussi bien que moi.

  Je ne pouvais plus rien faire pour échapper à ce destin dont je ne voulais pas.

  — Ah, Comtesse Zacharias, s'exclama le Marquis Dragor en nous voyant. Vous êtes époustouflante ! Votre femme de chambre a fait un excellent travail. Êtes-vous prête ?

  Non.

  — Oui...

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