Chapitre 8 - Partie 2

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  À mon grand bonheur, la traversée de la banquise dura une demi-journée de plus que prévu. Les énormes chiens-loups, voilà ce qu'ils étaient, avaient eu du mal à tenir le rythme. Le Marquis Dragor admit toutefois que nous avions tous besoin d'une bonne nuit de sommeil, aussi nous conduisit-il à une auberge de Gravior, la ville où nous aurions dû accoster. Je m'écroulai littéralement sur le lit, puis me glissai sous les épaisses couettes duveteuses. Le sommeil m'emporta en un instant et nul songe ne vint le troubler. Je n'avais plus aussi bien dormi depuis des semaines.

  Le lendemain, je pris un copieux petit-déjeuner. Nous n'avions pas pu manger correctement durant la traversée de la banquise et je craignais de perdre des forces dans un moment où j'en avais le plus besoin. Déjà que j'avais maigri depuis le début du voyage...

  J'entamais mon second café quand un petit garçon perdu dans un manteau épais entra dans l'auberge en laissant la porte grande ouverte. De gros flocons tombèrent dans l'entrée.

  — Ils en ont trouvé un ! s'écria-t-il. Venez, venez.

  Il accompagna ses paroles d'un geste de la main avant de repartir aussi vite qu'il était arrivé. Presque toutes les personnes présentes dans la salle à manger abandonnèrent leur repas pour le suivre, même l'aubergiste venait d'enfiler son manteau pour sortir.

  — Que se passe-t-il ? demandai-je à Magdalena.

  — Un Lathos a été trouvé. Ils se rendent à son exécution.

  Mon cœur se serra dans ma poitrine. Je savais bien qu'ils se faisaient persécuter sur toute la Terre, mais j’avais espéré ne pas être témoin de cette cruauté durant mon séjour ici.

  — Je vous y aurais volontiers emmenée, Comtesse, intervint le Marquis Dragor. Mais, nous ne pouvons prendre plus de retard. Nous partirons dès que vous aurez fini votre petit-déjeuner.

  — C'est le cas, déclarai-je sèchement.

  Ce n'était pas vrai, mais cette nouvelle venait de me couper l'appétit. Même si je n'aurais pas dû m'en étonner – après tout, qui n'aimait pas assister à ces exécutions ? –, le Marquis descendit dans mon estime.

  De nouveaux traîneaux, plus hauts et plus spacieux, nous attendaient à la sortie de l'auberge. Les attelages avaient aussi été changés et se composaient désormais d'étranges cerfs à l'allure moins noble qu’eux et aux bois très impressionnants. Intimidée, je reculai d'un pas lorsqu'ils tournèrent leur tête vers moi.

  — Ce sont des élans, m'apprit Magdalena. (Elle caressa l’animal.) Vous n'avez rien à craindre.

  Des élans... À l'instar des chiens-loups, ils me paraissaient puissants, bâtis pour vivre dans un milieu aussi glacial que Talviyyör. Tout le contraire de moi.




  Une tempête de neige nous obligea à nous arrêter après seulement une matinée de voyage. L’irritation et la tension commençaient à gagner les épaules du Marquis Dragor et l'état du Marquis Blatos n'arrangeait en rien la situation : il était en train de tomber malade. Je ne pus m'empêcher d'esquisser un petit sourire une fois seule dans ma chambre. Les fiançailles avaient lieu dans quarante-huit heures alors qu'il nous restait presque trois jours de voyage. Dehors la tempête faisait rage et ne semblait pas prête à s'arrêter. J'espérais qu'elle dure assez longtemps pour nous empêcher de rejoindre le château dans les temps.

  La tempête s'était calmée pendant la nuit, cependant il neigeait encore à gros flocons à mon réveil et cela nous força à rester dans l'auberge jusqu'au déjeuner. Je dus réprimer un immense sourire quand les soldats chargèrent les bagages dans le traîneau. Deux jours et demi de voyage à faire en un jour et demi ? Impossible. Le Marquis Dragor ne baissa pas les bras pour autant et poussa les élans à leur limite.

  Nous fîmes une pause de quatre heures le soir, pour permettre à nos attelages de se reposer et pour pouvoir dormir un peu, mais bien avant l'aurore, nous avions repris la route. Les fiançailles avaient lieu ce soir et je ne serais pas là.

  Plaines, forêts, lacs et rivières gelées, montagnes... L'ensemble des paysages sur notre route semblaient appartenir à un autre monde. Tout était d'un blanc immaculé, à l'image de la banquise. Comment aurais-je pu imaginer pareilles splendeurs ? Toute cette pureté, cette blancheur... Je ne m'en remettais toujours pas. Lors d'une très courte pause pour permettre aux élans de se désaltérer, j’eus la chance de tomber sur une cascade entièrement gelée. Cette scène me coupa le souffle. On pouvait encore voir le mouvement de l'eau, comme si elle s’était figée en l'espace d'une seconde. Je n'arrivais pas à déterminer ce qui me subjuguait le plus parmi tout ce que j'avais vu jusqu'ici : cette cascade gelée ou les rubans de lumière ? Je l’admirai jusqu’à ce qu’on me rappelle.




  — Ah, enfin.

  Enfin ? Enfin quoi ?

  Je me décollai de Francesco et forçai mes paupières à se soulever. Depuis quand m'étais-je endormie sur l'épaule de mon cousin ? Je ne m'en souvenais pas... Il faisait nuit noire à présent et mes yeux durent s'adapter à l’absence de lumière avant de distinguer quoi que ce soit.

  J'aurais préféré ne jamais m'être réveillée.

  — Nous arriverons d'ici une heure, déclara le Marquis Dragor, qui avait repris les rênes.

  Devant nous, loin derrière les arbres de la forêt dans laquelle nous étions enfoncés, les contours d'un château se découpaient dans l'obscurité.

  — Non...

  Comment avions-nous pu parcourir une aussi longue distance en seulement trente-six heures ? Je jetai un œil à ma montre à gousset. Il était vingt-deux heures. Il restait une toute petite chance pour que nous arrivions après minuit.

  — Tout va bien se passer, me murmura Francesco. Nous allons nous expliquer et demain nous serons de nouveau sur la route, dans le sens inverse.

  Je lui en voulais toujours, mais je m'accrochais à ses paroles comme un naufragé à son radeau. J'avais l'impression que je n'aurais pas la force nécessaire d'affronter ce qui m'attendait si je ne le faisais pas.




  — Marquis Dragor, le salua un valet en s'inclinant tandis que nous montions les marches du perron. Je vais avertir Sa Majesté de votre arrivée. Il attendait votre retour avec impatience.

Il ne s'était rien passé en une heure et nous nous tenions devant les immenses portes du palais, dans les temps. Après une profonde inspiration, je posai un pied dans le château et relevai la tête. Tout allait se jouer maintenant.

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