Chapitre 6 - Partie 2

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  Comprenant que je n'avais pas du tout envie d'être avec lui, Francesco bafouilla une piètre excuse pour s'éloigner de moi et me laisser seule. Je quittai aussitôt les voies commerçantes pour me perdre dans le dédale de petites ruelles sillonnant la ville. Loin du brouhaha humain, le cri des mouettes parvint à mes oreilles. La mer. Guidée par le chant des oiseaux et le bruit des vagues, je me dirigeai vers la plage. Le soleil était encore haut dans le ciel quand je mis les pieds dans le sable chaud, chaussures à la main. Des couples se détendaient paisiblement, allongés à l'abri sous leurs parasols, tandis que leurs enfants couraient et chahutaient près de l'eau.

  Je m'arrêtai à une vingtaine de centimètres du rivage, là où le sable était encore humide. Je n'eus pas à attendre longtemps avant qu'une petite vague arrive et enfouisse mes pieds sous l'écume. Elle était assez fraîche, mais qu'aurais-je aimé pouvoir m'y baigner ! Dans l'Ancien Temps, cette activité était très courante et, d'après les photos qui avaient survécu à la Punition, les hommes le faisaient même pratiquement nus, ne portant que d'étranges sous-vêtements. Hélas, depuis la colère de Dame Nature, se dévêtir et s'exposer de la sorte était interdit en public. Seuls les enfants pouvaient encore se le permettre.

  Les pieds dans l'eau, je me promenai le long du littoral. Voir tous ces enfants barboter me fit un pincement au cœur. Cela ne faisait qu'une semaine que je n'avais pas vu les miens et ils me manquaient déjà cruellement. Mangeaient-ils correctement ? Avaient-ils de nouveau dérangé leur salle de jeu ? La gouvernante les avaient-elles encore trouvés dans le même lit lorsqu'elle les avait réveillés ces derniers jours ? Comment se portaient-ils ? Giulia avait-elle réussi à obtenir une audience avec mon père ?

  Un massif finit par me barrer le chemin. Des écueils à la surface de l’eau pouvaient toutefois me permettre d’accéder à la suite de la plage. Après les avoir étudiés du regard, je m'y engageai en veillant à ne pas glisser. J'avançai sur une nouvelle roche, contournai l'escarpement et m'arrêtai brusquement, stupéfaite par le spectacle qui se cachait derrière. Ce petit arc du littoral devait être très peu fréquenté car protégé de falaises. Cependant, sous mes yeux, quatre enfants s'y amusaient, courant en cercle et passant sous une bulle d'eau suspendue dans les airs. Cette dernière éclata soudain alors que l'un d'eux se tenait juste en dessous et il se retrouva complètement trempé, sous les rires de ses amis. Tandis qu'il se joignaient aussi à l'hilarité générale, une nouvelle bulle d'eau se forma à la surface de la mer, puis s'en détacha pour venir remplacer la précédente. Les enfants se remirent à courir.

  Par la Déesse... Des jeunes Lathos.

  Ce jeu était à la fois tellement innocent et incroyablement dangereux ; ils devaient juste éviter d'être sous la bulle au moment où celle-ci éclatait. Mais si quelqu'un les surprenait, ils seraient tous les quatre exécutés dans l'heure, au vu et su de tous. Je ne pouvais laisser cela arriver. Je pris un caillou de la falaise et le lançai dans la mer. Le bruit les effraya et ils disparurent. Complètement. Coite, je regardai le sable à présent vide. D'un coup, il n'y avait eu plus personne. Je ne m'étais pas attendue à cela.

  Abandonnant l'idée de me rendre sur cet arc de la plage une fois remise de ma surprise, je rebroussai chemin à reculons, incapable de me retourner sans tomber de mon rocher. Je n'y échappai pas pour autant. Mon pied glissa sur de la mousse et je perdis l'équilibre. Un rire m'échappa. En fin de compte je l'avais eue, ma baignade. Ce n'était pas bien profond, mais mes jupes gorgées d'eau pesaient désormais une tonne. Je rejoignis la partie principale de la plage en restant dans la mer. Pourquoi me compliquer la tâche ? J'étais déjà trempée de toute façon.

  Je me débattais avec mes jupons couverts de sable et collant à mes jambes quand j'aperçus ma femme de chambre. Elle haussa un sourcil en me voyant.

  — Que vous est-il arrivé ?

  — Je suis tombée dans l'eau, répondis-je dans mon talviyyörien encore approximatif.

  — Vous ne deviez pas rester seule. Tout le monde vous cherche. Heureusement vos cheveux sont blancs, les passants se souvenaient vous avoir vu et j'ai pu remonter jusqu’à vous facilement.

  On me cherchait ? Mais quelle heure était-il ? Je jetai un rapide coup d'œil à ma montre qui avait cessé de fonctionner au moment de ma chute. Dame Nature, nous aurions dû partir depuis au moins quinze minutes ! J'avais passé beaucoup plus de temps que je ne le pensais ici.

  — Venez Mademoiselle, nous sommes suffisamment en retard, me confirma Magdalena.

  Elle me rejoignit et tapota le bas de ma robe pour retirer le gros du sable avant de me guider au port. Tout le monde m'y attendait. Le Marquis Blatos me réprimanda d'un regard noir qui s'assombrit davantage en découvrant mon état et l'émissaire talviyyörien le déplora aussi, plus discrètement. Sans le vouloir, je venais de perdre des points. Tant mieux.

  Ne perdant pas plus de temps, ils montèrent à bord et je m'engageai à leur suite. Dès que mon pied toucha la planche, l'image de mes enfants jaillit dans mon esprit. J'entendis leur rire, vis leur sourire... Je me figeai. Je ne pouvais pas faire cela. J'avais essayé, mais c'était impossible. Je ne pouvais pas embarquer sur ce bateau. Je remis les deux pieds sur la terre ferme.

  — Nix, il faut que tu montes.

  Une main se posa sur mon épaule. Je l'éloignai d'un revers violent et fis face à un Francesco déconcerté.

  — C'est au-dessus de mes forces, murmurai-je, je ne peux pas.

  Je reculai encore d'un pas. Mon cousin me rattrapa et me tira sur la planche.

  — Non, lâche-moi ! hurlai-je.

  — Arrête, Nix ! Tu nous donnes en spectacle.

  — Je m'en moque, je ne monterai pas sur ce bateau !

  Je cherchai à sortir de son étreinte. Il la resserra pour m'en empêcher, puis me décolla du sol. Je me mis à me débattre comme une furie dans la seconde. Tant bien que mal, il me conduisit à bord et ne me reposa qu'une fois à l'autre bout du pont. Dès que ses bras se relâchèrent, je m'arrachai à lui et courus en direction de la planche.

  — Non, soufflai-je quand je vis que les matelots du port l'avaient enlevée.

  Des ordres fusèrent de tous côtés. Notre navire fut détaché du quai et un bruit sourd claqua dans l'air, provoqué par le déploiement des voiles. Je me tournai et les vis se tendre sous la pression du vent, favorable à notre voyage. Le bateau eut un soubresaut sous la soudaine poussée et le mouvement me fit perdre l'équilibre. Je me relevai rapidement et courus en direction de la poupe ; ma respiration me fit défaut. Nous quittions Illiosimera.

  Cette fois-ci, mes forces me quittèrent et je m’effondrai. C'était trop dur, Ondia s'éloignait à vue d'œil. Déjà à genoux sur le pont, je me repliai sur moi-même. Les larmes aux yeux, le cœur au bord des lèvres, un nœud coincé dans la gorge, j'avais envie de hurler.

  Pourtant, je n'en fis rien.

  Mes tremblements incontrôlables m'empêchaient toute action.

  — Ça va aller, Nix, murmura Francesco en posant une main sur mon dos.

  En silence, je craquai. Mes larmes roulèrent sur mes joues et s'écrasèrent sans un bruit sur le pont.

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