Chapitre 5 - Partie 2

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  Je ne savais pas à quoi s'attendaient les deux hommes installés sur le canapé en face de ma mère ; peut-être ne les avait-on pas prévenus de mon apparence quelque peu particulière ; mais quand leurs yeux se posèrent sur moi, leur visage se figea de surprise. Celui du jeune étranger encore plus que l’autre. J'eus un mouvement de recul. Giulia vint à mon aide en posant une main sur mon épaule. Je pouvais presque entendre sa voix souffler : « Ne t'inquiète pas, je suis là. ».

  — Messieurs, je vous présente ma fille, déclara-t-elle. Lunixa Zacharias.

  Alors que mon corps me hurlait de fuir ces hommes, je saisis mes jupes et m'inclinai.

  Le plus âgé des deux, celui proche de la cinquantaine, avec une barbe courte et le teint doré par le soleil, se leva et s'approcha de nous. Je n'avais pas besoin de regarder son uniforme pour savoir qui il était. Même s'il avait vieilli depuis le temps, je l'avais vu suffisamment de fois au palais, avant ma fuite, pour le reconnaître. Il s'agissait du Marquis Blatos, l'un des représentant de mon père.

  Je me redressai et manquai une nouvelle fois de reculer en le trouvant devant de moi. Mon cœur se lança dans une course effrénée. Il était beaucoup trop proche ! J'avais beau avoir complètement changé en grandissant, j'avais aussi gagné les traits de ma mère, alors je craignais toujours que quelqu'un de mon passé ne me reconnaisse. J'évitais le plus possible de me mêler à la noblesse à cause de cela.

  Je retrouvai mon sang froid quand, malgré son rang plus élevé que le mien, il me fit l'honneur d'une révérence. En guise de remerciement, je lui tendis la main pour qu'il y appose un baiser.

  — Comtesse Zacharias, c'est un honneur de vous rencontrer. Permettez-moi de me présenter ; je suis le Marquis Blatos, représentant de sa Majesté. En son nom, je vous remercie de permettre, par votre futur mariage, la création de cette alliance historique avec le plus grand des pays enneigés. Votre dévouement envers notre patrie est un exemple pour tous.

  Mon dévouement ? Comme si on m'avait laissé le choix ! eus-je envie de hurler. Au lieu de quoi, je répondis d'une voix à peine audible :

  — Tout l'honneur est pour moi, Marquis.

  Giulia serra mon épaule. Qu'aurais-je fait sans son soutien ?

  — Marquis Blatos, en attendant que je m'entretienne avec sa Majesté, je veux votre parole que ma fille sera traitée avec tout le respect qui lui est dû.

  Le regard du représentant perdit de sa sympathie et il baissa les yeux vers ma mère adoptive. La parole d'un homme se demandait ; l'exiger comme Giulia venait de le faire reflétait une profonde irrévérence. Cependant, le Marquis n'eut pas le temps de la sermonner qu'une voix à l'accent étrange le devança.

  — Je vous fait serment au nom de Dame Nature, Comtesse, que votre fille sera traitée avec bien plus de déférence que celle due à son rang.

  Je détournai mon attention du Marquis Blatos pour la porter sur celui qui avait gardé le silence jusqu'à présent. C'était un jeune homme un peu plus grand que moi, dans la seconde moitié de la vingtaine et dont l'origine étrangère ne transparaissait pas seulement dans son léger accent. Aucun Illiosimerien ne possédait un teint diaphane comme le sien. Cet exotisme, renforcé par le contraste avec sa chevelure corbeau, ne jouait pas en sa défaveur. Au contraire. Je l'aurais trouvé charmant s'il n'était pas venu ici pour m'emmener dans son pays.

  Il s'avança jusqu'à moi et, comme le Marquis Blatos, m'offrit une révérence avant de me faire un baise-main. Ses yeux brun foncé s'accrochèrent à mon regard quand il se redressa.

  — Comtesse Zacharias, c'est un vrai plaisir de vous rencontrer, je suis le Marquis Dragor, émissaire de sa Majesté Odin VI, Souverain de Talviyyör. Je comprends votre inquiétude, vous n'êtes pas la première, ni la dernière, à être effrayée par l'inconnu. Mais je vous promets que vous n'avez rien à craindre.

  Je serrai les poings jusqu'au blanchiment de mes articulations pour masquer mon malaise grandissant. Cet homme n'avait aucune idée de quoi il parlait. J'avais tout à craindre de ce voyage.

  — Pourquoi moi ?

  J'avais eu beau y réfléchir, je ne comprenais toujours pas ce qui avait joué en ma faveur – défaveur. D'autres femmes, notamment les Marquises, avait une meilleure situation que la mienne. Officiellement, je n'étais même pas de sang noble !

  Je n'avais pas dû parler suffisamment fort en saluant le Marquis Blatos car, au son de ma voix, un sourire sincère fendit le visage du Talviyyörien. Je me renfrognai. Pourquoi lui avais-je posé cette question ? Les hommes m'avaient plus d'une fois complimenté sur mon timbre. J'aurais dû jouer la muette. Cela m'aurait évité de gagner des points alors que je ne cherchais qu'à en perdre.

  — Je suis navré, s'excusa-t-il sans se départir de son sourire, nous préférons ne pas dévoiler les critères de sélection.

  — Et son fiancé ? intervint Giulia. Qui est-il ?

  — Le Roi ne m'a pas mis dans la confidence. Mon travail consistait à trouver la femme qui correspondait le plus à ses attentes. Mais ne vous inquiétez pas, cette alliance est très importante pour nous. Son rang ne sera pas plus bas que le vôtre.

  Giulia lui posa de nouvelles questions pour chercher à en apprendre le plus possible sur ce qui m'attendait à Talviyyör, mais le représentant et l'émissaire restèrent tout aussi vague l'un que l'autre. Je n'avais aucun moyen de me préparer correctement. Ne pouvant en supporter plus, je m'excusai, puis sortis du salon. Je refermai la porte dans mon dos et m'y appuyai. La pression quitta aussitôt mes épaules, mes membres se mirent à trembler. Je n'étais pas encore partie que je perdais déjà mes moyens. Cela allait être encore plus dur que je ne le pensais.

  Je me rendis au jardin extérieur et une domestique vint m'apporter un café avec quelques gâteaux. La boisson chaude m'apaisa quelque peu. Malheureusement, ces maigres effets furent réduits à néant quand Giulia me rejoignit.

  — Ma chérie, c'est l'heure, annonça-t-elle d'une voix douce.

  Mon cœur manqua un battement. Ma mère adoptive m'adressait un regard compatissant et encourageant. Ravalant ma salive avec difficulté, je me levai, puis retrouvai mes futurs compagnons de voyage, devant le carrosse. Je venais de poser le pied sur le marchepied quand deux petites voix s'écrièrent :

  — Lunixa !!!

  Je me retournai immédiatement vers le manoir, une main sur les lèvres. Mes enfants jaillirent sur le perron et coururent dans ma direction. Je descendis du carrosse, puis m'accroupis face à eux, les réceptionnant de plein fouet dans mes bras. Je les serrai contre moi, posai leur tête dans le creux de mes épaules et enfouis la mienne dans leurs cheveux. Pourquoi étaient-ils venus ? J'avais fait exprès de ne pas les voir avant mon départ, je savais que ce serait trop dur. Maintenant, je ne pouvais plus les laisser, j'en étais incapable. C'était mes enfants, mes bébés, je ne pouvais pas les quitter ! Les larmes me montèrent aux yeux.

  — Lunixa... murmura Giulia.

  Je ravalai la boule qui se formait dans ma gorge et m'adressai, peut-être pour la dernière fois, à mes enfants.

  — Vous obéissez à Giulia, d'accord ? À mon retour, je veux qu'elle me dise que vous avez été sages comme des images.

  — OK, chantonnèrent-ils.

  — Je vous aime, murmurai-je d'une voix tremblante.

  Je déposai un baiser sur leur front, puis les enlaçai encore une fois. Je dus faire usage de toute ma volonté pour m'arracher à eux et monter dans le carrosse. Ce fut la chose la plus dure que j'avais jamais eu à faire de toute ma vie. Et Dame Nature savait que la mienne n'avait pas été facile.

  L'attelage se mit en marche. Par la fenêtre arrière, je regardai mes enfants, un grand sourire aux lèvres, agiter innocemment leurs petites mains pour me dire en revoir. Je restai retournée jusqu'à ce que je ne puisse plus distinguer le manoir du paysage. Une larme silencieuse roula le long de ma joue.

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