Chapitre 3

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LUNIXA


  Le temps du voyage me permit de retrouver mon calme. Je vérifiai toutefois mon état avec mon petit miroir de poche avant de sortir. Je n'avais pas vraiment l'air au meilleur de ma forme, mais j'avais déjà été dans un état bien pire que celui-ci. Par précaution, je me détachai les cheveux pour cacher une partie de mon visage.

  Je descendis du carrosse sans aide et fus surprise de voir un autre carrosse arrêté près des portes du manoir. Des valets le déchargeaient et rentraient des valises à l'intérieur. Qui était là ? Intriguée, j'accélérai le pas. Un rire cristallin que j'aurais reconnu entre mille me parvint une fois dans l'entrée.

  Alicia.

  Mais bien sûr, mes cousins ! Avec ce qu'il s'était passé, j'avais complètement oublié qu'ils arrivaient aujourd'hui. Je ne pris pas le temps de me changer et entrai dans le petit salon sans m'annoncer. Ma soudaine apparition eut son effet : tout le monde se tut. Les tasses de thé restèrent en suspension dans les airs, Francesco me dévisagea avec de grands yeux, Alicia m'offrit un grand sourire, de même pour Giulia.

  — Eh bien, que s'est-il passé pour que tu rentres aussi tard ? s’enquit cette dernière.

  — Je me suis endormie à mon bureau, répondis-je.

  J'omettais sciemment l'exécution de la famille Lathos. Nous avions des avis très différents à ce sujet, en particulier Francesco et moi, et je n'avais pas envie d'enclencher une dispute. La journée avait déjà été assez difficile.

  — Bonsoir cousine, me salua Francesco.

  Il m'enlaça avec tendresse, puis déposa un baiser sur ma joue. Son regard me parcourut de haut en bas quand il s'écarta.

  — Toujours aussi ravissante à ce que je vois, même plus que la dernière fois.

  — Je t'ai déjà demandé d'arrêter de dire ce type de commentaire, lui rappelai-je d'une voix ferme. Bonjour Alicia. (Je la pris dans mes bras). Comment vas-tu ?

  — Très bien, merci. Je suis juste un peu fatiguée. Les deux jours de voyage ont été éprouvants.

  — Je m'en doute.

  — Tu devrais te changer pour le repas, Lunixa, me conseilla Francesco. On dirait que tu t'es roulée dans la boue.

  Je retins un soupir d'exaspération. Il exagérait ; seul un peu de poussière salissait l'arrière de ma jupe. De toute façon, après l'exécution, je n'avais aucune envie d'être étouffée par une robe de cour.

  — Je n'ai pas vraiment envie de m'apprêter pour quelques heures, rétorquai-je. Je préfère rester comme ça pour ce soir.

  — Bon, clama Giulia en se relevant, et si nous passions à l’apéritif ?

  Nous nous rendîmes au grand salon. Des amuse-bouches et petits gâteaux salés étaient servis sur la table basse en chêne, ainsi que du vin dans des coupes en cristal. Les nombreuses bougies diffusaient une douce et chaleureuse lumière dans l'ensemble de la pièce. Deux valets attendaient dans les coins, prêts à remplir les verres dès qu'ils seraient vidés ; Giulia les congédia gentiment.

  Mes cousins s'installèrent sur le canapé tandis que Giulia et moi prenions place sur les fauteuils. Nous discutâmes pendant une petite heure de tout et de rien. Les affaires de la famille allaient très bien depuis que Francesco avait pris la relève ; il avait même réussi à étendre son réseau dans trois nouveaux pays. Ce qui lui donnait accès à de nouvelles marchandises et de nouveaux clients. Alicia, quant à elle, préparait son mariage, prévu dans trois mois. Elle s'apprêtait à épouser le Duc Gartos, son fiancé depuis maintenant cinq ans, et gagner un rang de noblesse. Pour ma part, je leur parlais de l'école, de la nouvelle loi, des jumeaux...

  J'étais justement en train d'évoquer ces derniers quand ils déboulèrent dans le salon. Ils se jetèrent sur moi pour m'enlacer, puis les gâteaux apéritifs captèrent soudain leur attention. À partir de cet instant, plus rien d'autre ne comptait à leurs yeux que ces merveilles salées à mettre en bouche.

  — Lunixa, Lunixa, répétèrent-ils en cœur, on peut en manger ?

  — Dites d'abord bonjour à vos cousins et ensuite vous pourrez en prendre. Mais pas beaucoup, précisai-je. Sinon vous n'aurez plus faim pour le dîner.

  Ils saluèrent vaguement leurs cousins. Puis, comme si nous n'existions plus, ils commencèrent à picorer plein de gâteaux.

  — Ils ont bien grandi, déclara Francesco.

  Je ne pouvais le contredire. Je les voyais tous les jours et pourtant je trouvais cela flagrant. Alors comment pouvais-je partir un an, servir une divinité que je ne portais pas dans mon cœur et les abandonner ? Mon cœur se serra rien qu’en y pensant. Le majordome sonna le début du repas quelques minutes avant que les deux petits goinfres n'aient pu finir les gâteaux. Ce soir-là, ce fut thon avec écailles de chorizo sur son lit de pomme de terre et glace, mets très rare depuis la Punition. Giulia l’avait choisi pour fêter la venue de ses neveux et nièces. Comme je m'en étais doutée, les jumeaux ne mangèrent que la moitié de leur assiette. En revanche, ils retrouvèrent l'appétit au moment du dessert. Comme c'était étrange...

  Je les observais pendant tout le repas, gravant dans ma mémoire chaque moment de complicité que je surprenais. Bien qu'ils aient tous les deux du chorizo, ils s'en échangeaient, pour voir si le goût était différent. Pareil pour le saumon. Ils redemandaient de l'eau au même moment, rigolaient en cœur, s'amusaient avec leurs couverts... Ils goûtèrent une cuillerée de la glace de l'autre, alors qu'ils avaient exactement la même. Et à la fin, alors qu'aucun des deux n'aimaient la pistache, ils mangèrent celle de l'autre pour s'aider. C'était tellement attendrissant. Dans les moments comme ceux-là, je n'avais qu'une envie : les prendre dans mes bras et ne plus jamais les lâcher.

  Les jumeaux sortirent de table avant nous pour se coucher. Cela nous permis de finir le repas en paix, puis de prendre le café dans le salon extérieur. Un vent frais très appréciable s'était levé et venait caresser ma nuque.

  J'arrivais à la moitié de ma tasse lorsque Giulia entra dans le vif du sujet.

  — Bon, Francesco, quand comptes-tu nous donner la raison de ta venue ?

  — Ah, ma chère tante, vous n'êtes pas très patiente.

  — Au contraire, je trouve que je l'ai été assez longtemps ; ça va bientôt faire trois heures que vous êtes arrivés. Alors ? insista-t-elle. Dois-je demander à ta sœur ?

  — Alicia ne sait rien. (Le regard de Giulia se durcit.) Très bien, très bien. Cela concerne Lunixa. Je lui ai trouvé un fiancé.

  Je recrachai tout le café que j'avais en bouche, tachant ma jupe et mon chemisier. Que venait-il de dire ? Je devais avoir mal entendu, ce n'était pas possible autrement. Francesco sembla particulièrement fier de ma réaction.

  — Pardon ? réussis-je à articuler au bout d'un moment.

  — Tu m'as bien entendu, cousine. Tu vas te fiancer ! déclara-t-il avec entrain.

  — Mais... Non ! m'exclamai-je. Si j'ai refusé toutes les demandes que j'ai reçues jusqu'à aujourd'hui, ce n'était pas pour que tu me trouves un fiancé ! Pourquoi as-tu fait ça ? Tu sais pertinemment que je veux rester célibataire !

  — Voyons Lunixa, tu ne peux pas rester célibataire. Regarde-toi. On ne trouve pas deux femmes comme toi sur Terre. Tout le monde te désire à la cour.

  — Mais ce n'est pas une raison ! m'énervai-je en me redressant. Je ne me fiancerai à personne ! Contacte cet homme et romps-moi tout de suite cette promesse !

  — Je ne peux pas, rétorqua-t-il, soudain très sérieux.

  — Pourquoi ? Tant que les vœux du mariage n'ont pas été prononcés, des fiançailles peuvent toujours être annulées. Alors quand elles n'ont même pas eu lieu, je ne vois pas ce qui poserait problème !

  — C'est un ordre de sa Majesté.

  Mon cœur cessa de battre pendant plusieurs secondes. Avait-il vraiment dit sa Majesté ?

  — Que veux-tu dire par « c'est un ordre sa Majesté » ? demanda Giulia d'une voix tranchante, reflet de la colère qui bouillonnait en elle.

  — Le Roi de Talviyyör et le nôtre ont décidé de former une alliance amicale entre nos deux pays. J'étais au château quand un émissaire talviyyörien est arrivé pour s'entretenir de ce sujet avec sa Majesté et j'ai entendu leur conversation. L'émissaire cherchait une jeune femme noble de vingt-et-un an, car là-bas, ils doivent obligatoirement se marier l'année de leurs vingt-deux ans. J'ai tout de suite pensé à Lunixa et ai avancé son dossier. Sa Majesté était assez sceptique au début, nous ne sommes qu'une famille de Comtes après tout, il y a mieux pour sceller une alliance. Cependant, c'est bien toi qui a été sélectionnée, donc prépare tes affaires, on pa...

  Francesco n'eut pas le temps de finir sa phrase. Folle de rage, je lui envoyai mon café à la figure.

  — Va te faire voir !

  Je quittai le salon extérieur en trombe, claquant violemment la porte-fenêtre dans mon dos, puis traversai le manoir en courant.

  Quand j'entrai dans la chambre des jumeaux, je les trouvai déjà endormis. Je verrouillai la porte à double tour, pris Alexandre dans mes bras et nous glissai tous les deux à côté d'Eleonora, que je serrai aussi contre moi.

  Ce qui venait de se passer ne pouvait avoir vraiment eu lieu, ou bien je vivais un cauchemar plus vrai que nature et, d'ici quelques secondes, mes yeux s'ouvriraient. Je ne pouvais pas me marier, c'était impossible ! Alors pourquoi ? Pourquoi Francesco avait fait cela ? Le Roi ne m'aurait jamais remarquée sans son intervention ! J'avais beau avoir de nombreux prétendants, officiellement, je n'étais qu'une Comtesse institutrice, sans aucune origine noble.

  Le cœur au bord des lèvres, j'étreignis davantage mes jumeaux. Oui, mes jumeaux. Je ne pouvais pas me marier car j'étais une criminelle qui avaient eu des enfants hors mariage à l'âge de quatorze ans ! Si quelqu'un venait à le découvrir, je serais traînée sur la place où les Lathos avaient été exécutés et subirais le même sort. Si cela ne concernait que moi, ce ne serait pas aussi grave ; je payerais pour mes crimes. Mais mes enfants y perdraient aussi la vie et cela, il en était hors de question ! Ils étaient innocents ! J'étais prête à tout pour les protéger, quitte à les faire passer pour mes frères et sœurs pour le restant de ma vie, et devenir célibataire. Avec ces précautions, nous nous en sortirions, personne ne pourrait découvert la vérité.

  Alors pourquoi avait-il fallu que Francesco détruise ce que j'avais eu tant de mal à bâtir ? Je devais absolument trouver un moyen de me soustraire à ces fiançailles. C'était une question de vie ou de mort !

  Avec beaucoup de difficulté, je finis par m’endormir, bercée par la respiration synchronisée de mes enfants.

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Oncle Dan

Ceci est mon premier texte. Permettez-moi de me présenter.
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Je ne me servais pas encore d’une plume, que l’on remarquait déjà mon coup de crayon. J’ai commencé, en effet, par être dessinateur.
Ensuite, je me suis fait poète. Racine me pompait et Corneille me faisait bailler, j’ai donc écrit ma propre poésie. Je tiens à votre disposition des carnets entiers d’alexandrins. Toutefois, je vous en déconseille vivement la lecture, le bonheur étant fait d’ignorances.
C’est au collège également que je suis devenu comédien de théâtre. Il me faut confesser que c’ est durant cette période que j’ ai remporté mes premiers véritables succès. Cependant, la célébrité ne s’est pas déclarée immédiatement. J’ai connu quelques débuts difficiles. Périodes hostiles durant lesquelles il ne fut pas permis à mes talents de s’exprimer pleinement. J’ai en effet tenu successivement le rôle du petit Jésus, rapport à mon air angélique, et celui d’un troubadour qui devait chanter en vieux français, alors que j’avais déjà du mal à apprendre le français moderne. Loin de me décourager, et plus obstiné que jamais, j’ai fini par obtenir un rôle à la mesure de mes capacités : « La septième femme de Barbe-Bleue ». Mon premier grand rôle.
La pièce s’appelait « La septième femme de Barbe-Bleue », et la septième femme de Barbe-Bleue, c’était moi. J’étais donc le personnage central de la pièce, la femme de la situation. Si je tombais malade, il fallait rembourser les billets. Quinze jours durant, nous avions confectionné des masques en papier mâché, à grands renforts de colle et de vieux journaux. Ah, si vous aviez vu ma gueule, vous ne douteriez plus de mon triomphe. Je ne vous ferai pas l’injure de vous rappeler l’histoire de Barbe-Bleue et de ses sept femmes. Elle est tellement connue de chacun et chacune. C’est une histoire qui commence par « Il était une fois... ». Nous l’avions un peu disons personnalisée, mais de façon très superficielle, le fond restant au fond. Les dialogues avaient été disons modernisés, mais sans atteinte au sens profond de l’histoire qui est resté (et restera toujours) très profond. Ainsi, en ce qui me concernait, mon texte se résumait à une seule réplique qui était « turlututu ». Voilà qui me mettait à l’abri des trous de mémoire.
N’allez surtout pas imaginer que la brièveté de mon intervention orale pouvait nuire à l’intérêt de mon personnage. Que nenni ! Les autres rôles (forcément secondaires) qui s’agitaient autour de moi avec des dialogues plus substantiels que le mien, ne me servaient que de faire valoir. Toute la question était de savoir ce qui allait m’arriver. J’étais l’incarnation du suspense de la pièce. C’est à travers moi que la salle réagissait. C’est pour moi qu’elle tremblait où se prenait à espérer. C’est vers moi que convergeaient tous les regards. C’est moi qui l’ai fait se tordre de rire en portant mon doigt à la bouche de mon masque alors que le méchant Barbe-Bleue me grondait. Une improvisation, un coup de génie, une intuition comme seuls en ont les plus grands !
Après ce succès, mon ascension fut irrésistible.
Les metteurs en scène n’hésitaient plus à me confier des rôles importants aux textes beaucoup plus élaborés. J’ai même joué « en attendant Godot » de Samuel Beckett, ce qui m’a fait passer le temps. Mais mon « sommet » théâtral, je le vécus dans le rôle du fils du Roi Henri dans une pièce historique de Shakespeare. Ce personnage dont l’importance ne saurait vous échapper, je l’ai joué dans un vrai théâtre avec un vrai public. La pièce ne pouvait donc être jouée que par de vrais acteurs. Le théâtre de Dôle, puisque c’est de lui qu'il s’agit, est un petit théâtre auquel il ne manque rien. Je l’appréciais de longue date, en ma qualité (une de plus) de membre des « Jeunesses Musicales de France ». Cette fois, ma qualité (encore une) de prince me fit découvrir l’envers du décor. Je ne me souviens plus de mon texte, ni même si j’en avais un. Ce dont je suis certain, c’est que mon rôle consistait essentiellement à me faire botter le cul par le Roi, mon père. Ce dernier traduisait sur mon envers le courroux qu’il nourrissait à mon endroit. C’était un rôle très difficile. Je veux parler du mien, naturellement. Non pas que je cherche à dévaluer celui du Roi, mais je le répète, c’était un rôle très pénible. Surtout pendant les nombreuses répétitions. D’autant plus que le Roi, pour mieux s’imprégner de son personnage, refusait toute simulation.
Est-ce le trac ? Est-ce la nervosité des jours de « première » ? Toujours est-il que le Roi n’exécuta pas le coup de pied au cul qui m’était destiné dans les règles de l’art. Pourtant, mon fessier était bien là où il devait être. Pour ma part, je tenais mon rôle à la perfection. J’attendais avec la désinvolture de celui qui est sûr de son coup, mais sans laisser-aller excessif. Le coup porta trop bas, et ce furent les deux joyeuses qui réceptionnèrent malencontreusement l’escarpin royal, et s’en trouvèrent fort attristées. Le choc m’expédia sine die dans les coulisses où j’évitai avec l’agilité et la présence d’esprit qui me caractérisent lorsque je viens de recevoir un coup de pied au cul, une grosse caisse et une batterie de tambours placées là par un futur chômeur.
Je garde de l’unique représentation de cette pièce de Shakespeare des souvenirs tellement pénibles qu’ il ne m’ est possible de les livrer qu’ à doses homéopathiques.
Après cette très regrettable rencontre avec l’escarpin royal, il y avait une scène dans cette pièce durant laquelle le roi discutait avec un autre personnage dont j’ai oublié le nom et le reste. Cette scène avait cela d’intéressant pour moi qui tenais le rôle du fils du roi (ainsi qu’il me semble vous l’avoir déjà dit) qu’elle ne faisait pas intervenir le fils du roi.
Je pouvais donc rester tranquillement dans les coulisses, ce qui me convenait parfaitement, ma timidité faisant que j’ai toujours été plus à l’aise dans les coulisses que sur le devant de la scène.
Cela est vrai aujourd’hui et l’était bien davantage quand j’avais quatorze quinze ans. Or, j’avais précisément environ quatorze quinze ans lorsque l’on m’avait demandé de tenir le rôle du fils du roi, rôle prestigieux que je n’avais pu refuser malgré mon amour des coulisses.
Mais quelque chose survient toujours pour vous faire le coup du lapin au moment précis où vous vous sentez le mieux disposé envers l’Univers.
Dans cette pièce de Shakespeare, ainsi que le précédent incident l’a montré, le roi est souvent de mauvaise humeur, a mauvais caractère, s’énerve pour un oui ou un non, se fâche et d’une manière générale s’agite beaucoup. Je pense qu’il en était ainsi dans la discussion qu’il avait avec cet autre personnage dont j’ai oublié le nom et le reste. Sans doute a-t-il tapé du pied, fait vibrer les planches ou bousculé la tenture qui servait de décor. Toujours est-il que le blason royal, agrafé à celle-ci, perdit l’une de ses attaches et bascula.
Je ne sais si vous avez déjà eu l’occasion d’observer un blason à l’air penché ou de méditer sur l’effet qu’il peut produire sur les témoins d’une telle anomalie. Il semblerait que cela soit insupportable pour une majorité de personnes car un type qui se disait régisseur me demanda d’aller redresser le blason, toutes affaires cessantes, pendant que se déroulait la scène.
Chaque fois que je le rencontrais, j’éprouvais le désir de me glisser dans une cave et d’y rester planqué jusqu’à ce qu’on sonne la fin d’alerte, exercice difficilement réalisable dans les circonstances où je me trouvais. J’eus beau regarder le quémandeur comme la goutte qui fait déborder le vase, il n’en démordit pas. Je sentais bien qu’il ne me tenait pas en grande estime et ne s’attendait guère à ce que je gagne à être connu.
Je me débattis comme un poisson hors de l’eau face à cette idée saugrenue. L’apparition du fils du roi au milieu d’une conversation qui ne le regardait pas n’avait aucun sens et constituait peut-être – je ne l’ai pas vérifié – un contresens historique. J’allais mourir de honte sous le regard des spectateurs en exécutant ce travail de valet de pied ou de page de cinquième catégorie. J’aurais accepté avec joie la tâche de terrasser un dragon aux narines incandescentes, mais redresser le blason du Roi dans ma position : jamais.
Rien n’y fit. Pire, d’autres figurants, craignant sans doute de devoir se substituer à moi si je ne me laissais pas convaincre, se joignirent au quémandeur pour me harceler davantage. Et bien, je peux vous affirmer que je me trouvais dans une situation qui donne à sa joie de vivre un sacré coup dans les tibias.
Je dus me résoudre à rassembler mon courage et à me laisser pousser sur la scène. Mon attitude évoquait celle d’un gamin qui, cueillant des pâquerettes sur la voie ferrée, vient de se prendre l’express de 20H42 dans le bas du dos. Aveuglé par les projecteurs, je devinais dans l’insondable obscurité de la salle, une foule de spectateurs dont les cerveaux se transformaient en autant de points d’ interrogation.
Le Roi lui-même, surpris par mon incompréhensible intrusion, interrompit sa fâcherie et il se fit un grand silence comme si l’univers tout entier retenait son souffle pour mieux concentrer son attention sur ma personne.
Je compris soudain ce que veulent dire les gens qui écrivent des bouquins quand ils parlent du temps qui suspend son vol. Tant bien que mal, je parvins à pas comptés jusqu’au blason et entrepris de remettre en place l’agrafe défectueuse.
Pendant ce temps, le Roi, faisant mine de m’ignorer, avait repris son courroux et son exaspération envers son interlocuteur là où il les avait laissés.
Vous pensez bien, séduisantes lectrices et lecteurs perspicaces, que l’agrafe ne se laissa pas faire et que je ressemblais à du personnel de maintenance incompétent travaillant pendant les heures de représentation.
Pulvérisant tous les canons du ridicule, je quittai la scène et le blason comme on quitte les toilettes, c’est-à-dire dans l’état où je les avais trouvés.
Je vous l’avais dit, je suis un artiste. D’ailleurs, je suis né en septembre et tous les gens qui sont nés en septembre sont des artistes. Maurice Chevalier est né le 12 septembre 1888, Agatha Christie est née le 15 septembre 1890, Sophia Loren le 20 septembre, mais aussi Ray Charles, Julio Iglesias, Scott Fitzgerald, Charles Perreault, William Faulkner, Michael Douglas, Georges Gershwin et même Miguel de Cervantes, auteur de Don Quichotte est né exactement quatre siècles avant moi.
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