Chapitre 1 - Partie 1

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LUNIXA


  Dans un soupir mi-fatigué mi-amusé, je saisis la craie et commençai à rédiger des formules. Les enfants étaient incorrigibles. À peine m'étais-je tournée qu'ils s'étaient remis à discuter, à croire que les avoir dans mon dos me rendait sourde à leur voix. Comme si je pouvais ignorer la soudaine vague de murmures qui venait de se répandre entre les pupitres et qui s'intensifiait un peu plus à chaque chiffre supplémentaire au tableau. Un véritable brouhaha finit par résonner entre les murs de la salle alors que je n'avais pas posé quatre calculs, incompréhensible mélange de conversations aussi différentes les unes que les autres.

  — Hé, après l'école t'fais quoi ?

  — Pourquoi des mathématiques ? J'aime pas les mathématiques.

  — Rooo, mais puisque j'te dis que c'est vrai ! C'est ma maman qui m’l'a dit.

  — Bah elle t'a raconté n'importe quoi. Comment elles auraient avancé, tes voitures, si elles avaient pas de ch...

  — Les enfants ?

  Je faisais toujours face au tableau et n'avais pas parlé particulièrement fort, pourtant, toutes les discussions se suspendirent aussitôt.

  — Cela ne me dérange pas que vous bavardiez pendant que j'écris la série d'exercices, poursuivis-je, mais faites-le dans la limite du raisonnable.

  En jetant un œil derrière moi, j'en vis certains rentrer le menton, gênés.

  — Oui, maîtresse. Désolé, maîtresse.

  Pour faire bonne mesure, je les fixai encore un instant avant de me reconcentrer sur ma tâche.

  — Maîtresse ? hésita une des filles alors que je me remettais à écrire.

  — Un instant.

  Je rédigeai en vitesse les derniers calculs, puis cherchai du regard celle qui m'avait appelée.

  — Qu'y a-t-il, Thalia ?

  — Est-ce que c'est vrai que les voitures sans chevaux n’ont jamais existées ?

  Surprise par cette question semblant sortir du néant, je cillai plusieurs fois.

  — En fait, reprit-elle, ma maman m'a dit qu'avant, il y en avait, mais qu'à cause de la Punition, il y en a plus. Sauf que Kalypso me dit que c'est pas vrai.

  Elle jeta un regard vers la jeune fille en question, sa voisine de pupitre.

  — Je vois... Je comprends que ce soit difficile à concevoir, mais durant l'Ancien Temps, les voitures n'avaient en effet pas besoin d'être tirées par des chevaux pour avancer ; donc ta mère ne s'est pas trompée, Thalia. (Un sourire empli de fierté fendit son visage.) Mais c'était loin d'être la plus incroyable invention, ajoutai-je d'un air mystérieux, une idée soudain en tête. Ils existaient même des machines qui, tenez-vous bien ! permettaient de se déplacer dans le ciel.

  Les mâchoires s'affaissèrent.

  — Dans le ciel ? répétèrent mes élèves, hébétés.

  J'acquiesçai, un demi-sourire aux lèvres

  — Mais... comment s'est possible ? demanda Eupolis. Les humains ne volent pas.

  — Je l'ignore, mais je sais que c'était possible. Enfin... Fermons la parenthèse et revenons-en à nos formules. (Des gémissements plaintifs s'élevèrent de tous les côtés.) Si vous êtes sages et si vous travaillez bien, j'avancerais vos cours d'histoire pour vous parler de tout cela dès la semaine prochaine.

  Les regards de tous mes élèves étincelèrent à cette perspective. Empoignant leur craie, ils s'empressèrent de résoudre les exercices sur leur ardoise dans un silence religieux. Attiser leur curiosité vis-à-vis de l'Ancien Temps n'était pas la méthode la plus glorieuse que j'avais eu pour avoir leur attention, mais cela avait le mérite d'être rudement efficace. Je les avais rarement vu aussi studieux, surtout en mathématiques.

  — Voilà ! Ce sera tout pour aujourd'hui, annonçai-je au son de la cloche. N'oubliez pas vos devoirs pour demain et rangez bien vos affaires avant de partir.

  Dans une cacophonie d'exclamations, de raclements de pieds sur le sol et autres bruits, mes élèves fourrèrent leur cahier dans leur case, quittèrent leur place, puis jetèrent leur cartable sur le dos avant de quitter la salle.

  — Il est interdit de courir dans les couloirs ! rappelai-je quand un petit groupe passa devant moi à toute vitesse.

  — Oui, maîtresse ! lança le dernier, juste avant de claquer la porte.

  Qui ne masqua en rien le bruit de ses foulées rapide.

  Quand je disais qu'ils étaient irrécupérables.

  Secouant la tête, je m'appuyai contre mon bureau, puis fermai les paupières afin de profiter du calme qui s'installait ici, tandis que les cris joyeux des enfants, heureux d'avoir quitté l'école, se multipliaient à l'extérieur. Était-ce si terrible que cela de passer sept heures en ma compagnie ? Je n'avais pourtant pas l'impression d'être trop sévère avec eux. Enfin... Si leur journée était terminée, il me restait encore quelques tâches à accomplir avant de pouvoir rentrer à mon tour.

  Après avoir effacé et nettoyé le tableau avec un peu d'eau, je profitai de la sérénité que m'offrait l'école pour préparer le programme et les cours du lendemain. Je reprendrais l'algèbre dès le matin, car les enfants sont toujours plus attentifs durant les premières heures de la journée, puis enchaînerais avec de la calligraphie. Certains avaient encore une écriture maladroite et il fallait rectifier ce problème au plus vite, sinon de mauvaises habitudes risquaient de s'installer. L'après-midi, nous poursuivrions par la lecture des Aventures d'Isaakios, le roman que nous avions commencé à la rentrée et qui allait nous occuper jusqu'à la fin du premier semestre. Pour finir, nous conclurions par la matière qui me tenait le plus à cœur : la musique.

  Je restai encore une bonne demi-heure, le temps de mettre au point les exercices et questions nécessaires, avant de glisser mes affaires dans ma sacoche et de sortir de la salle. J'allais quitter l'école lorsqu'un détail me revint en mémoire. Pivotant sur mes talons, je retournai sur mes pas et remontai les couloirs jusqu'à la salle de musique. L'école avait la chance d'en posséder une capable de d’accueillir une vingtaine de personnes et qui contenait un piano. Celui-ci n'était toutefois pas de dernière génération et il me semblait que personne ne l'avait utilisé depuis la rentrée. Mieux valait que je vérifie son état pour éviter les mauvaises surprises.

  La forte odeur de renfermé qui me sauta au nez lorsque j'arrivai dans la pièce me confirma que personne n'était venu ici depuis un bon moment. Je n'ouvris toutefois pas la fenêtre à cause de la chaleur qui régnait à l'extérieur et risquait seulement d'abîmer le bois de l'instrument, me concentrant simplement sur ce dernier. Une fine couche de poussière le recouvrait. En soufflant dessus, je créai un petit nuage qui resta en suspension un instant avant de se dissiper et de disparaître dans l'air.

  Des touches noires et jaunâtres se dévoilèrent à l'ouverture du couvercle. Le mauvais traitement et les coups d'anciens élèves les avaient crantées aux extrémités. Je les caressai avec délicatesse, puis appuyai sur trois d'entre elles pour jouer l'accord de Do majeur. Le son qui retentit dans la pièce ne fut pas celui escompté. Le mi était désaccordé.

  Les lèvres pincées, je m'installai sur le vieux banc, puis laissai mes doigts parcourir le clavier à toute vitesse. Un soupir de soulagement m'échappa. La situation n'était pas aussi grave que je le pensais : seules quelques clefs étaient désaccordées. J'essaierais de faire venir un spécialiste pour les réaccorder dans la matinée.

  Malgré l'état du piano, je me lançai dans un morceau de Vivaldi, un compositeur mort depuis plus d'un millénaire, mais dont les œuvres étaient devenues intemporelles. Ces dernières n'avaient pas vraiment été écrites pour piano, mais les Quatre Saisons m'avait tellement plu la première fois que je l'avais entendu, que je l'avais entièrement retranscrite pour clavier.

  J'allais enchaîner Hiver avec Printemps, quand un grincement dans mon dos perturba ma concentration. Madame Daskála, la directrice de l'école, se tenait sur le seuil de la porte. Comme toujours, elle portait une longue jupe noire avec une chemise blanche, ses lunettes au bout du nez, ainsi que son éternel chignon serré. Son apparence lui donnait un air particulièrement sévère au premier abord, voire froid, alors que cette femme était en vérité d'une grande bonté. Elle tenait au bien-être de ses élèves plus que tout.

  — Je suis navrée, je ne voulais pas vous interrompre, s'excusa-t-elle.

  — Ce n'est rien.

  — Je ne vous savais pas musicienne, Comtesse.

  Mes épaules s’affaissèrent.

  — Madame... Je vous ai déjà dit que vous n'aviez pas à vous adresser à moi ainsi lorsque nous sommes à l'école. Vous êtes mon employeur.

  — Peut-être, mais votre rang reste plus élevé que le mien ; ce serait contraire au protocole.

  Et il ne fallait pas que les enfants pensent que les roturiers pouvaient s'adresser aux nobles avec autant de familiarité, car rares étaient ceux qui ne s'en formaliseraient pas.

  Ce n'était pas la première fois que la directrice avançait ces arguments et je devais reconnaître qu'ils étaient tout à fait valables. J'avais seulement espéré qu'après plus d'un an passé en ma compagnie, elle s'autoriserait à faire tomber l'étiquette lorsque nous étions seules. Celle-ci pouvait instaurer une telle distance. Personne ne comprenait d'ailleurs pourquoi je travaillais dans une école populaire, au lieu de rechercher un futur époux à la cour ou dans les soirées mondaines, comme toute jeune femme de mon âge et de mon rang. Ce n'était pourtant pas faute de m'être expliquée.

  Mes doigts pianotèrent sur les touches sans émettre le moindre son. J'observai ma directrice encore un instant avant de rendre les armes, rabaisser le couvercle du clavier et récupérer ma sacoche. Rien ne servait d'insister davantage et, vu l'heure, elle devait attendre que je parte pour fermer l'école et rentrer chez elle.

  — Au fait, Comtesse, m'interpella-t-elle lorsque je me levai. J'avais prévu de vous avertir demain, à votre arrivée, mais puisque vous êtes là... Un nouveau décret concernant les lois de la famille vient d'être décidé.

  Mes sourcils se froncèrent et un mauvais pressentiment me gagna aussitôt.

  — De quoi s'agit-il ?

  — À partir de maintenant, il faut les enseigner à tous les enfants de dix ans et plus.

  Mes yeux s'agrandirent.

  — Je vous demande pardon ?

  — J'ai bien conscience que cela peut paraître prématurées, mais... c'est la loi, justifia-t-elle avec une moue contrite.

  Prématuré ? Quel doux euphémisme ! Ces lois ne les concerneraient pas avant encore plusieurs années !

  — Nous ferons cela vendredi en fin d'après-midi, continua madame Daskála. Scholeio s'occupera des garçons et vos élèves de moins de dix ans seront répartis dans d'autres classes le temps de la leçon.

  — Bien, cédai-je d'un ton froid, impuissante.

  Je ressortis mon agenda pour l'inscrire à l'intérieur et le rangeai d'un geste sec dans ma sacoche. Relevant la tête, je surpris le regard de la directrice fixé sur ma main gauche et, plus précisément, sur mon annulaire. Oui, il était toujours nu et il allait le rester.

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[Texte commencé en juin 2018, puis repris courant 2019... Attendez-vous donc à un changement de style et de rythme autour du chapitre 5-6, les premiers sont d'ailleurs à refaire !]
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