Chapitre 1 - Partie 1

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LUNIXA

  La craie en main, je notai de nouvelles formules mathématiques sur le tableau noir. Malgré tous mes efforts, elle grinça à plusieurs reprises. Ce bruit était tellement désagréable qu'à chaque fois qu’il se produisait, je serrais les dents. S'il y avait bien une chose que je n'aimais pas dans mon métier, c'était ce maudit crissement.

  — Maîtresse ?

  Je terminai de rédiger le dernier calcul avant de me tourner vers mes élèves, âgés de neuf à onze ans et issus des milieux populaires.

  — Oui, Thalia. Qu'y a-t-il ? demandai-je à la jeune écolière.

  — Ma maman m'a dit qu'avant, on pouvait voler dans le ciel. C'est vrai ?

  — Tout à fait, il y avait ce qu'on appelait des avions. J'aurai grand plaisir à vous en parler, mais pour le moment, nous sommes en mathématiques, rappelai-je en indiquant le tableau.

  Nombre de mes élèves poussèrent un soupir de déception. Comment pouvais-je les en blâmer ? Comme eux, je trouvais l'histoire de l'humanité bien plus intéressante que les problèmes inscrits dans mon dos. Malheureusement, nous ne devions aborder cette partie du programme scolaire qu'à partir de la semaine prochaine. Pour le moment, j'envoyai trois élèves résoudre les exercices que j'avais posés.

  — Et maîtresse ? (Je détournai mon attention du tableau pour la reporter sur Thalia.) C'est vrai qu'on écrivait plus sur des cahiers ? Qu'on pouvait se déplacer très vite et sans chevaux ? Que...

  — Thalia, la coupai-je sans pouvoir contenir un sourire. Un peu de concentration s'il-te-plaît. As-tu fini tes calculs ?

  Confuse, elle baissa les yeux, se saisit de sa craie blanche et s'empressa de résoudre les problèmes sur son ardoise. Dire que j'étais exactement comme elle dans mon enfance. Toujours à poser des questions sur le passé ô combien fascinant et horrible de notre histoire. Malgré le temps et les connaissances que j'avais acquises sur le sujet, cela n'avait toujours pas changé.

  — Voilà ! Ce sera tout pour aujourd'hui, annonçai-je. N'oubliez pas vos devoirs pour demain et rangez bien vos chaises avant de partir.

  La cloche sonna la fin des cours juste après. Mes élèves s'empressèrent de remettre leurs affaires dans la case de leur bureau, puis jetèrent leur cartable sur leur dos. Un concert cacophonique de grincements de chaises résonna dans la pièce lorsqu'ils les glissèrent sous leur table, raclant bruyamment les pieds sur le sol dans leur précipitation.

  — Ne courez pas dans les couloirs ! ordonnai-je en en voyant certains détaler à toute vitesse.

  Le dernier claqua la porte. Un silence apaisant s'installa dans la salle alors que les cris joyeux des enfants, heureux d'avoir quitté l'école, se multipliaient à l'extérieur. Je levai les yeux au ciel. Était-ce si terrible que cela de passer sept heures en ma compagnie ? Je faisais pourtant des efforts pour ne pas me montrer trop sévère ou stricte avec eux.

  En fredonnant, j'effaçai le tableau, le nettoyai avec un peu d'eau, puis fis un tour de la classe pour ranger ce qui avait été oublié. Je terminai par donner un petit coup de balai sur le plancher abîmé.

  Au lieu de rentrer chez moi, je profitai du calme que m'offrait l'école pour préparer mes cours du lendemain. Nous allions faire un peu de lecture, Légende de l'Ancien Temps, me semblait un bon choix. Ces textes me permettraient d'introduire l'histoire et d'attiser la curiosité de mes élèves à ce sujet. J’enchaînerais avec de l'algèbre – à leur plus grand plaisir. L'après-midi, je me pencherais sur la calligraphie, certains avaient encore une écriture maladroite et je devais rectifier ce problème au plus vite, pour finir par la matière que je préférais le plus enseigner : la musique.

  Le programme défini, je rangeai mes affaires dans ma sacoche et quittai la classe. Après seulement deux pas vers la sortie, je fis demi-tour pour me rendre dans la salle de musique. L'école avait la chance d'en posséder une capable de contenir une vingtaine d'enfants, ainsi qu'un piano. Cependant, celui-ci se faisait vieux et je savais qu'il n'avait pas été utilisé depuis le début de l'année. Il était plus prudent que je vérifie son état pour éviter les mauvaises surprises.

  À la forte odeur de renfermé qui régnait dans la pièce, je devinai que personne n'était venu ici depuis un bon moment. Après avoir ouvert les fenêtres, je me concentrai sur l'instrument. Une fine couche de poussière le recouvrait. En soufflant dessus, je créai un petit nuage éphémère qui se dissipa lentement dans les airs.

  Les touches noires et jaunâtres se dévoilèrent à l'ouverture du couvercle. L’usure les avaient rongées à l'extrémité. Je les caressai avec délicatesse, puis appuyai sur trois d'entre elles pour jouer l'accord de Do majeur. Le son qui retentit dans la pièce ne fut pas celui escompté.

  Mince...

  Le mi était désaccordé. Je m'installai sur le banc, puis laissai mes doigts parcourir les touches à toute vitesse. Un soupir de soulagement m'échappa. La situation n'était pas aussi grave que je le pensais : seules quelques clés étaient désaccordées. J'essaierais de faire venir un spécialiste pour rectifier ce problème dans la matinée.

  Malgré l'état du piano, je me lançai dans un morceau de Vivaldi, un compositeur mort depuis plus d'un millénaire, mais dont les œuvres étaient devenues intemporelles. J'allais enchaîner Hiver, des Quatre Saisons, avec Printemps, quand un grincement dans mon dos perturba ma concentration. Mon regard se tourna vers la porte et se posa sur madame Xital, la directrice de l'école, debout sur le seuil. Comme toujours, elle portait une longue jupe noire associée à une chemise blanche, ses lunettes au bout du nez, ainsi que son éternel chignon serré. Son apparence lui donnait un air particulièrement sévère au premier abord, voire froid, alors que cette femme était d'une grande bonté, de bonne conversation et elle tenait vraiment au bien-être de ses élèves.

  — Je suis navrée, je ne voulais pas vous interrompre, s'excusa-t-elle.

  — Ce n'est rien.

  — Je ne vous savais pas musicienne, Comtesse.

  — Je vous ai déjà demandé de ne pas vous adresser à moi ainsi, soupirai-je. Vous êtes mon employeur.

  — Oui, mais votre rang est plus élevé que le mien, le protocole me l'interdit.

  Le protocole… Madame Xital n'était pas noble contrairement à moi, d'où cette obligation ridicule. Tout le monde était d'ailleurs étonné que je travaille autant au lieu de profiter de la vie dans les soirées mondaines, à la recherche d'un futur mari, comme toute jeune femme de mon âge et de mon rang. Seule Giulia, ma mère adoptive, m'apportait son soutien.

  Mes doigts pianotèrent sur les touches sans émettre le moindre son. Si madame Xital était là, cela signifiait qu'elle souhaitait rentrer chez elle et fermer l'école pour la nuit. Je fermai le clavier et récupérai ma sacoche.

  — Au fait, Comtesse, j'avais prévu de vous avertir demain, à votre arrivée, mais puisque vous êtes là... Un nouveau décret concernant les lois de la famille vient d'être décidé.

  Mes sourcils se froncèrent. J'avais un mauvais pressentiment.

  — De quoi s'agit-il ?

  — À partir de maintenant, il faut les enseigner à tous les enfants de dix ans et plus.

  — Comment ? Mais ce ne sont que des enfants ! m'offusquai-je. Ils n'ont pas du tout l'âge pour ce genre de choses !

  — Je suis d'accord avec vous, mais c'est la loi.

  Eh bien la loi était en tort ! Les enfants allaient être traumatisés, c'était certain !

  — Un instituteur viendra dans deux jours pour les garçons, continua Mme Xital. Vos élèves de moins de dix ans seront répartis dans d'autres classes le temps de la leçon.

  — Très bien, cédai-je à contrecœur, nous ferons cela en fin de journée.

  Ce cours remplacerait les heures que je réservais habituellement à la lecture pour détendre mes élèves, à la fin de la semaine. Ce serait tout l'inverse cette fois, mais le temps du week-end leur permettrait peut-être de s'en remettre. Je modifiai l'emploi du temps sur mon agenda, puis le fourrai avec énervement dans ma sacoche. En relevant la tête, je remarquai le regard de la directrice fixé sur ma main gauche ou, plus exactement, sur mon annulaire. Oui, il était toujours nu et allait le rester.

  L'astre encore bien brillant pour une fin de journée m'obligea à me protéger les yeux de la main, une fois dans la cour. Nous avions beau être en plein milieu de l'automne, il faisait encore très chaud pour la saison et le soleil éblouissait presque autant qu'en été. L'école était plutôt bien isolée, ce qui permettait d'avoir une température tout à fait agréable dans les salles de classe. Cependant, la différence pouvait parfois être violente à la sortie.

  Je m'empressai de me mettre à l'ombre des arbres, puis remontai la rue jusqu'à mon carrosse.

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