Rojas

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Le flic en face de moi ressemble à un cafard morne qui aurait vu toute sa famille cafard mourir, renaître, mourir, le schéma se répétant des dizaines de fois. Son front est un champ de tranchées profondes qui se plissent quand il lève les yeux vers moi, vers ma gueule cassée. Et vers mon père qui le regarde gravement.

— Donc… commence le policier en renâclant.

Mon père lui résume encore une fois la situation, lui explique qu’il veut faire une déposition et qu’ils ont intérêt à retrouver mes deux agresseurs car ce sont des « dangers publics ». Le flic est moyennement réceptif à ces deux mots, comme s’il les entendait toute la journée.

— Vous dites bien un gros chien ? demande-t-il, vaguement suspicieux.

Je me retiens de lui montrer mes pansements : Non, c’était juste un chihuahua.

— Quelle heure ?

— Je ne sais plus très bien, dis-je en tentant de me rappeler. Vers minuit, peut-être une heure du matin.

— Deux hommes ?

— Adolescents, je crois. Ou jeunes adultes.

Il acquiesce avec lenteur et tape deux lettres sur son clavier avant de revenir à moi. En essayant d’éviter le regard de mon père, je toussote et demande :

— Je ne peux pas prendre la déposition… seul ?

Le flic se fige, comme si cela ne faisait pas partie du protocole. Il ne sait plus quoi faire.

— Je reste ici, déclare mon père.

— Papa, s’il te plaît, supplié-je en rivant mes yeux dans les siens, l’espace d’une fraction de seconde. Je préfère vraiment le faire tout seul.

— Tu as besoin de moi ici, rétorque-t-il.

— Si le môme veut être seul… souffle le flic avec hésitation.

— Moi, je ne veux pas le laisser !

— Dans ce cas, je ne parlerai pas.

Je croise mes bras, boudeur. À contrecœur, mon père se lève et se dirige vers la porte, puis se retourne une dernière fois, me souhaite bonne chance et disparaît enfin. Le flic revient à moi.

— À quoi ressemblaient vos agresseurs ?

Long silence. Je brûle d’envie de balancer ces deux bâtards, mais ce serait stupide, stupide… Même s’ils se faisaient prendre, ils finiraient tôt ou tard par ressortir et là… ils me retrouveraient. Je suis coincé, comme toujours.

— Je ne m’en souviens plus très bien, expliqué-je en faisant mine de fournir un intense effort de concentration.

— N’importe quoi. Couleur de peaux, cheveux, taille, carrure… Vêtements, même.

— Ils avaient un physique commun. Rien de particulier… je… je ne me souviens même pas de leur visage…

— Hum… Stress post-traumatique, je présume.

Puis quasi-aussitôt :

— Il vous faudrait peut-être consulter un psy. Les victimes gardent souvent des séquelles après ce genre d’événements…

Je secoue la tête avec vigueur.

— Non ! Enfin, je veux dire que je me sens bien, juste fatigué, mais pas du tout traumatisé, non non non…

À l’évidence, il ne me croit pas. Impuissant, il pose les mains sur le bureau.

— Si vous n’avez pas de souvenirs, on ne pourra pas faire grand chose. On n’est pas des magiciens. Mais si vous vous souvenez de quoi que ce soit, revenez.

De retour à la maison, j’avale un ou deux des cachets fournis par le toubib, pour apaiser les douleurs qui vrillent mon corps tout entier et je m’allonge sur mon lit en passant ma langue sur mon bout d’incisive disparu, de façon insistante, presque obsessionnelle.

J’ai la sensation d’être un écorché vif sur une plage, en plein été, sous un soleil ardent, observé de toutes parts par une foule grondante et inquisitrice.

Nu, vide, exposé.

Un cadavre qu’on enfonce dans le crématorium. Larmes de boue. Fatigue extrême.

Sur l’écran lointain, désormais très lointain de mon téléphone : cinquante-six notifications Snapchat non-ouvertes dont treize messages, six messages privés sur Instagram, deux appels manqués, notifs de groupe Whatsapp insignifiantes, des tas de vidéos YouTube (je m’en contre-fiche), SMS de Da Costa et de ma grand-mère (que veut-elle ?), messages snaps de Hannah, Sami, Lulu la pute et d’autres personnes avec lesquelles je n’ai jamais vraiment compris la nature de notre relation, comme je m’en rends compte maintenant avec une terreur froide.

Pas de messages de Murphy. Évidemment.

J’ouvre une appli au hasard, mécaniquement, et avise le nombre affolant de stories repostées hier après-midi, la plupart associées à une musique tendance : Téma ma vie géniale, espèce de petite merde. Et sur l’une d’elle, je reconnais Murphy.

Réaction, phase 1 : Murphy était à une soirée samedi soir, et je n’étais pas présent à cette soirée. Frustration.

Réaction, phase 2 : Murphy était à une soirée samedi soir et il y avait plein de types bien gaulés autour d’elle. Jalousie.

Réaction, phase 3 : Murphy était à une soirée samedi soir et il y avait plein de types bien gaulés autour d’elle et elle était visiblement saoule. Crainte.

Et puis Murphy danse sur la table, seule, sous les clameurs des autres participants, et elle attire un mec qui me rappelle vaguement quelqu’un, tout près d’elle. Et l’embrasse.

… l’embrasse…

Je cligne des yeux frénétiquement tandis que je sens la réaction en chaîne se produire dans mon anatomie, une sorte de tourbillon descendant qui se répand en moi comme un fluide glacé, et je regarde à nouveau la vidéo, comme si cela ne pouvait être possible, et je cherche un quelconque signe pouvant m’indiquer qu’il s’agit d’une blague, ou d’un stupide gage, que ce type est soit un inconnu dont elle se fout, soit un de ses potes pour qui elle ne ressent que de l’amitié et que l’alcool l’a poussée à embrasser. Mais non, non, non, après leur… échange, leurs deux visages se séparent, elle sourit, heureuse et le mec sourit à son tour, et à nouveau, ils s’embrassent, et la vidéo s’arrête là.

Murphy, je croyais sincèrement que tu ressentais ce truc pour moi.

Je croyais que tu pouvais m’aimer.

Moi… je t’aimais. Et merde, je t’aime toujours.

Putain…

Plus aucune douleur physique. Partie, disparue, envolée, remplacée par ce chaos mental, ce bordel psychique, qui est bientôt remplacé à son tour par un grand vide insaisissable.

Je n’ai même plus la force de pleurer. Alors j’attends, comme un con impuissant, un idiot frappé par la réalité de son monde, une réalité qui dit que les gens ne t’aiment que pour l’amour que tu pourrais leur fournir en retour. Je croise mon regard dans le miroir. Je suis livide, atone. J’ai l’impression d’observer un étranger. Je détourne les yeux.

Murphy se fout de moi.

Je regarde encore une fois la vidéo. Je regarde encore une fois cette connasse foutre sa putain de langue de salope dans la gueule de ce fils de pute.

Soudain, mes yeux sont mouillés. Et les larmes roulent sur mes joues. Et je sanglote, je renifle, je hoquette.

Murphy se fout de moi, de ce qui pourrait m’arriver.

Une boule de colère noire se forme dans ma gorge crispée, une boule de plus en plus puissante.

Incontrôlable.

Je me lève sans même m’en rendre compte et me précipite sur la boîte de calmants. J’ouvre le couvercle d’une main tremblante et verse directement dans ma bouche les comprimés, sans les compter. J’avale au moins la moitié de la boîte et j’essaie d’avaler le reste quand je me plie en deux pour vomir, mais rien ne sort. La boîte glisse de mes doigts.

Je pousse une sorte de grognement agonisant, puis j’explose – littéralement – et je crie, je déchire mes poumons, ma voix s’écorche, mes cordes vocales rapent et brûlent. Je balance un tabouret contre la porte en hurlant, puis je balaye de la main toutes les affaires sur mon bureau, mais ce n’est pas suffisant, je ne ressens aucune douleur physique libératrice alors je frappe le mur de ma chambre avec mon poing, un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept coups et encore et encore, dix, onze, douze, treize, et je n’arrête pas même quand mes phalanges brisées laissent des traînées sanglantes sur le mur. J’entends un cri provenant des escaliers, quelqu’un qui monte au pas de course.

— Rojas ! gueule la voix de mon père.

Il tambourine à la porte. Je pousse une plainte suraiguë et envoie un coup en direction de la porte. Dégage, dégage, dégage ! Sous la puissance de la frappe, le bois se craquelle et mon poing traverse littéralement la porte. Quand je le retire, il y a un trou de quinze centimètres et de l’autre côté, le visage terrifié de mon père.

— Laisse-moi ! je gueule.

— Rojas ! gueule-t-il en retour. Arrête ça !

Il ouvre la porte et se précipite à l’intérieur alors que j’essaie à nouveau de marteler le mur, mon décharge-douleur-chéri. Il me pousse violemment par terre et ma tête cogne contre le pied de mon lit. Fou de rage, je me relève et fonce sur lui et le plaque par terre.

— Rojas ! gueule-t-il encore, d’une voix terrible.

Me rendant compte de mon geste, je le lâche aussitôt et vacille, incertain.

— Vous comprenez rien ! je gueule. Vous êtes des idiots d’adultes de merde qui comprenez rien !

Je me roule en boule dans un coin de ma chambre et essaie vainement d’arracher mes cheveux, mais je suis à bout de force, je ne sens plus mes doigts et mon crâne est secoué d’intenses décharges sifflantes. Je me mets à pleurer comme un con, la tête emprisonnée dans mes jambes repliées, protégée par mes bras, et je marmonne des propos incohérents tandis que mon père tape un numéro sur son téléphone et ma mère, Maman, qui vient d’entrer dans la chambre, qui vient de découvrir la scène, Maman pleure, parce qu’elle sait qu’elle est impuissante.

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