Murphy

5 minutes de lecture

C’est très important. Ou les trois mots que j’ai utilisés pour persuader Serena de me rejoindre boire un verre au Plaza, centre-ville, à deux blocs du lycée. En l’attendant, je sirote ma bière et fais des dessins dans le cendrier de notre table à l’aide de vieux mégots. Quand je constate que la cendre forme une tête de mort, je balaye le tout d’un geste las. Je commence à sérieusement envisager de partir quand cette petite conne daigne enfin faire son entrée à l’intérieur. Elle est essoufflée.

— Tu es en retard, remarqué-je en avisant l’heure – 17h15 – sur mon portable.

Elle ne s’excuse pas.

— Juan Martinez a essayé de me violer dans les WC du Café-Monde.

Je hausse les épaules, agacée. Juan Martinez est un Cubain (ou natif d’une île exotique des Caraïbes) qu’elle s’est mise en tête de chopper avant la fin des vacances. Il aurait de formidables tatouages érotiques sur le torse.

— C’est sérieux, Serena, soupiré-je. Arrête tes conneries.

— Juan Martinez est un vrai forceur, tu le sais très bien.

Elle essaie d’insuffler de la colère dans sa voix, pour faire paraître ses propos plus authentiques mais échoue pitoyablement. Elle bat des paupières en souriant.

— Il est si mignon…

Je fais mine de vomir. Ça l’énerve, alors elle pose son sac (un sac de pute en cuir, je lui dis souvent qu’il lui va à merveille) et s’assoit en face de moi.

— Alors ? minaude-t-elle. ¿Que pasá ?

L’excitation que je ressentais initialement à l’idée de lui dévoiler mon histoire avec Christian s’envole quand je constate son air dédaigneux, presque méprisant. Le serveur arrive, Serena commande un cocktail alcoolisé et quand je dis « Pareil pour moi », elle ouvre de grands yeux étonnés, mais n’ajoute rien. Le serveur hoche la tête et disparaît derrière le bar.

Serena plisse les sourcils, soudain sérieuse :

— Est-ce que c’est par rapport au secret-que-tu-n’as-jamais-voulu-me-révéler ?

Je secoue la tête.

— Non. Et ce n’est pas que je ne veux pas, c’est que je ne peux pas. Nuance.

Elle lève les mains, paumes tendues vers moi.

— Si tu le voulais vraiment, tu le pourrais. C’est aussi simple que ça.

— Non.

À présent, ma motivation est en chute libre et je me demande si, tout compte fait, la faire venir ici était une bonne idée. Elle doit remarquer ma mine contrariée car elle demande avec curiosité :

— Alors ? C’est quoi le problème ?

J’inspire profondément.

— Ce n’est pas un problème, en fait…

À nouveau, j’inspire.

—…c’est même une chose positive.

Inspiration supplémentaire.

— Accouche ma vieille, presse Serena en se penchant vers moi.

J’acquiesce doucement.

— Je suis en couple, déclaré-je en détournant les yeux.

Silence en face.

— Tu m’as entendue ? répété-je, vaguement inquiète.

— En… couple ? bégaye Serena. Tu… es… en couple ?

— Oui. Enfin… je crois. Si, oui, en fait.

Elle me fait perdre mes moyens.

— Mais… pourquoi ? demande-t-elle, hébétée.

Je hausse un sourcil sans trop comprendre.

— Pourquoi ? Comment-ça pourquoi ?

Elle ne m’écoute plus.

— C’est qui ? demande-t-elle.

Je souris.

— Essaie de deviner.

— Qui ? insiste-t-elle. Je veux juste son nom.

— Mystère myst…

— Murphy ! aboie-t-elle en m’attrapant par le col. S’il te plaît ! Oh non, je sais que c’est Rojas… pas Rojas ! N’importe qui sauf Rojas !

Je me rembrunis.

— Mais c’est quoi ton problème avec lui ? Non, ce n’est pas Rojas.

Soulagée, elle ne peut s’empêcher de soupirer bruyamment. Le serveur apparaît, plateau sur le bras et nous sert les cocktails.

— Oh Murphy, j’ai eu si peur… Mais donc, qui est-ce ?

— Il s’appelle Christian, dis-je, incapable de me contenir plus longtemps.

Elle blêmit légèrement.

— Christian ? Ne me dis pas qu’il s’agit de… Christian Descartes ?

— Ah, tu le connais ? questionné-je, étonnée.

Serena est aussi pâle qu’un bonhomme de neige et ses yeux expriment une détresse sincère.

— Murphy… Ce type est… fondamentalement mauvais.

— N’importe quoi. Tu n’en sais rien.

Elle avale une longue gorgée et frappe la table du poing.

— Christian est… inhumain. Ce mec ne ressent rien du tout. C’est une coquille vide. Un golem en chair et en os. Comme ces psychopathes qu’on voit dans les films. Complètement taré. Je serais même pas étonnée d’apprendre que c’est un vampire du XVIème siècle qui conserve les morceaux de ses victimes dans son congélo avant de les bouffer au petit-déj’. Il m’a insultée, sans raison, et il provoque tous ceux qui le regardent de travers. T’as pas entendu parler du scandale qu’il a fait en classe parce qu’un certain Arthur a taché sa veste ? Non ? Tu ne veux pas savoir, j’imagine. Rappelle-toi de son frère, Rutger, le pervers narcissique qui filmait ses ébats avec des filles du lycée avant de publier les vidéos sur des sites pornographiques. Ça te suffit pas ça ? C’est une famille de grands malades !

Ennuyée, je fais la moue et recule sur mon siège, comme pour mettre le plus de distance possible entre elle et moi.

— Christian est un agneau en manque d’affection.

Serena semble sur le point de taper une crise. Elle s’évente la tête avec sa serviette, pleine de manières.

— Il va te faire du mal, j’en suis sûre…

— Pourquoi tu ne me fais pas confiance ?

Pour la provoquer, j’avale d’un trait mon verre et le repose avec brusquerie avant de lui lancer un sourire de défi. Elle ouvre de grands yeux effarés :

— Et depuis quand tu bois ? grogne-t-elle.

— Réponds à ma question. Tu ne me fais pas confiance.

— Tu viens de vider ton verre et tu me demandes de te faire confiance ? raille-t-elle, acerbe.

— Ne détourne pas le sujet de cette discussion.

— Murphy, qu’est ce que tu fabriques ? Je te reconnais plus.

Je me dis que finalement, le cul-sec était peut-être une mauvaise idée parce que les idées vont s’embrouiller dans ma tête. C’est peut-être même déjà le cas. J’aurais dû attendre son arrivée pour commencer à boire. J’essaie de me concentrer sur Serena, sur son regard dépréciateur, ses deux yeux qui ne comprennent visiblement rien à rien. Soudain, j’ai mal au crâne, envie de disparaître, de bousculer quelqu’un, d’être méchante. Je murmure :

— Si tu étais réellement mon amie, tu ne voudrais que mon bonheur.

— Oh Murphy, couine-t-elle. Murphy, tu as trop bu, écoute-moi…

Je me lève d’un geste précipité qui entraîne la chute de ma chaise.

— C’est ça j’ai trop bu, c’est toujours de ma faute ! Et je dois toujours t’écouter alors que toi… toi tu ne m’écoutes jamais ! Hein ! Je… je sais même pas pourquoi je te parle !

Des gens attablés autour de nous me lancent des regards inquisiteurs, courroucés. Serena rougit. Je fonce vers la sortie sans me retourner. Serena n’ajoute rien mais pourtant, il me semble entendre l’écho de ses paroles, ses foutues prédictions à la con :

Inhumain… famille de fous… une coquille vide… psychopathe… golem… grands malades…

Non. Christian paraît peut-être froid, cynique même, à ceux qui ne le connaissent pas, à ceux qui ne regardent que les apparences. À ceux qui se foutent du caractère, de l’intérieur, de l’âme d’une personne. À ceux qui ne cherchent pas plus loin qu’un profil Insta. À ceux qui condamnent irrévocablement le moindre faux pas. À ceux qui bloquent à tout va. À ceux qui barrent des croix sur des prénoms. Aux insensibles. Aux zombis. Aux assassins. À notre génération.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Luciferr ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0