Christian

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— et franchement, sincèrement, réellement, je pense faire partie des dix pourcents… non, des un pourcent les plus chanceux de cette planète. Je te défie de trouver un seul type plus heureux que moi dans toute la ville, voire toute la région. Bon, en omettant Rutger ; cet imbécile n’a qu’à regarder ses abdominaux pour se voir transporté d’allégresse. Mais de mon côté, je ressens cette espèce de… de truc, insondable, innommable, indéfinissable au fond de ma poitrine, comme une pulsion – rien d’animal ou de psychotique là-dedans, c’est le résultat d’un processus purement naturel –, comme… je ne sais pas moi, le cri de la vie ? La volonté irréfrénable d’aller de l’avant ? Je t’avais parlé du Mont Saint-Michel ? Non ? Bon dieu, tu n’écoutes jamais rien, j’ai dû te raconter l’histoire des milliers de fois ! Tu sais, cette route immergée à mi-temps par la marée montante, qu’on ne peut emprunter que quelques heures par jour sous peine de finir noyé ? Et donc cette route, c’est en quelque sorte la métaphore de mon avenir, métaphore qu’on pourrait sans trop de difficultés étendre à la majorité des jeunes de ce monde. Un avenir incertain et menaçant, dont la seule opportunité est un coup de poker : tenter la traversé au bon moment. Enfin, pour revenir à mon propos, c’est comme si à la place de cette route mortelle, on avait construit un pont, magnifique, rectiligne et protégé des éléments. T’imagines un peu ? Ce que je ressens, c’est l’Espoir, avec un putain de grand E majuscule tout brillant. C’est grâce à lui que je suis, tu l’as sans doute constaté, d’humeur… euh… printanière. Et tout ça, tout ce blabla un peu farfelu au premier abord, n’est dû qu’à une seule chose : cette fille. En fait, je n’ai jamais ressenti ça de ma vie.

Je ne peux m’empêcher d’afficher ma joie en frappant sur le fauteuil passager en cuir de la BMW. Bob, au volant, a un froncement imperceptible d’arcade sourcilière mais reprend bien vite contenance. D’un geste distrait, je désigne le camion de déménagement qui bloque la route et les trois étrangers qui déchargent un canapé hideux avec une lenteur à peine croyable, sûrement calculée :

— Tu vois ces trois… braves types ? En temps normal, je t’aurais déjà demandé de klaxonner, ou du moins de jouer de l’accélérateur histoire de leur rappeler qu’il existe des gens pressés dans cette ville. Alors qu’aujourd’hui… aujourd’hui, je serais presque tenté d’aller taper la discute avec eux. Tu vois ?

Bob : tapote de l’auriculaire gauche le volant, jette un coup d’œil toutes les trente secondes à sa montre (en récompense de ses bons et loyaux services, Papa lui a offert une Rolex), expire doucement l’air de ses narines. Je me demande si Bob ne m’a jamais écouté parler, puis essaie de me rassurer en me disant qu’avec toutes les conneries que j’ai pu sortir, il vaudrait mieux que Bob soit sourd.

— Bob ? demandé-je, perdant patience.

Bob acquiesce et met le clignotant avant d’engager les deux roues gauches de la voiture sur le trottoir. Il y a une barrière en métal qui réduit la largeur du passage mais Bob est un as : il l’évite.

— Gentil toutou, marmonné-je avec joie entre mes dents, sachant pertinemment que Bob n’aurait eu aucune réaction si je l’avais gueulé.

Papa et Maman sont rentrés de vacances dans l’après-midi et ils m’attendent pour dîner au Sarabande, le nouveau restaurant d’un « ami » de Papa, un Sicilien nommé Mario Stulu (Papa m’a dit de retenir son nom, parce qu’il s’agit d’un Monsieur) qui tient entre autres des restaurants prestigieux à Milan, Rome et Londres. Nous avons rendez-vous à huit-heures trente, et il est actuellement huit-heures vingt-huit. J’ai essayé de faire enrager Bob en prenant du retard dans mes préparations (indécis sur ma tenue, j’ai songé à enfiler quelque chose de vraiment moche, ou du bas-de-gamme – malheureusement, je n’en ai pas – juste pour voir la réaction de mes parents, puis j’ai fumé un peu pour me calmer, me déstresser et aborder ce repas le plus sereinement possible, puis, pris de sueurs froides, je me suis douché et j’ai rempli l’évier d’eau glacée à ras-bord avant de m’immerger la tête dedans, pendant une minute, ce qui a eu pour effet de calmer ma respiration et me faire relativiser les choses – Ne suis-je pas heureux, après tout ? – après quoi j’ai encore un peu fumé et comme Bob frappait du plat de la main sur la porte, j’ai remis les mêmes vêtements que ceux portés en cours – il m’arrive d’être négligé – et suis descendu le rejoindre).


— Oh Bob, ce que je ressens est tellement bizarre ! Après que cette fille – je t’ai déjà dit qu’elle s’appelait Murphy ? – Bon, après que cette fille m’ait embrassée devant tout le monde – d’ailleurs, en combinant les vingt-deux stories postées – neuf de publiques, treize en privé –, les photos prises en scred et repartagées antérieurement, les flammes et même un – je ne reviens pas qu’une telle horreur ait pu se produire – montage Tiktok, j’ai calculé pour m’amuser qu’approximativement trois à quatre mille personnes nous ont vu nous galocher et je ne sais pas trop quoi penser de ça… Où en étais-je ? Hum… Après notre moment de romance publique, je n’ai même pas ressenti l’envie de la sauter ou même… la tripoter, juste un peu. D’ailleurs, je me sens gêné de t’en parler. Je voulais juste être avec elle, la savoir en sécurité, avec moi, la voir me sourire et éventuellement, la serrer très fort dans mes bras et l’embrasser le plus gentiment possible. Je… je… non… enfin bref, je ne vais pas non plus te raconter toute ma vie.

Nous avons rejoint le centre-ville. Plus que quelques minutes de répit, j’en ai conscience, alors je profite de cet instant de paix, j’admire les phares des véhicules (les Français communs ont vraiment un problème avec les immondices roulantes, pourquoi ne ressentent-ils aucune honte à acheter des Dacia Sandero, des Clio de 2005, des Berlingo ou, pire, la Multipla, cette espèce de création diabolique conçue par les fous furieux fauchés de chez Fiat) qui projettent leurs faisceaux dans la nuit hivernale, me rappelant les films noirs du siècle précédent, je tends l’oreille pour percevoir le roulement de la machine urbaine qui gronde, je sens les relents des pots d’échappement, des cigarettes électroniques goût Tagada, des bouches d’égout putrides… La misère du monde a quelque chose de relaxant. Rassurant, peut-être.

Si seulement je pouvais revivre le dernier week-end, encore et encore, comme dans une boucle temporelle… Je la ferais commencer au moment où Murphy est apparue dans ce petit parc, avec sa mine timide et gênée, s’assurant que je ne l’attendais depuis pas trop longtemps ; et terminer dimanche soir, juste avant le repas, moment où elle a passé sa main dans mes cheveux et m’a embrassé – tendrement – parce que ses oncles la pressaient de rentrer chez elle.

Chez Lucie Even, après notre baiser avec Murphy, toutes les chambres étaient occupées, ce qui ne m’a même pas contrarié. J’ai bien essayé de dégager un couple (un boutonneux et une fille bien trop grosse) de l’une des chambres, geste d’autant plus justifié qu’ils dormaient – où se croyaient-ils ? En cours de physique ? –, mais le boutonneux m’a insulté et a refermé la porte en grommelant des grossièretés. Découragé, je suis redescendu annoncer la nouvelle à Murphy, que nous ne pourrions pas dormir dans un vrai lit, mais cela ne l’a pas du tout dérangée, elle m’a fait un câlin et je me suis aussitôt senti mieux. Je me suis adossé contre le dossier d’un sofa, posant mon cul sur le plaid du labrador de Lucie et Murphy est venue se blottir dans mes bras. Je crois que je n’ai jamais serré quelqu’un aussi fort, c’est presque comme si j’avais peur de m’endormir et découvrir avec horreur que tout ceci n’avait été qu’un rêve. Nous nous sommes chuchotés un tas de trucs (Murphy était encore légèrement comateuse, même si le gros des effets de l’alcool était parti), elle m’a parlé de la mort de ses parents, son père emporté par l’alcool alors qu’elle était encore bébé (c’est en partie pour ça qu’elle ne veut pas y toucher, m’apprend-elle d’une voix nostalgique, parce qu’à cause de lui, elle n’a jamais connu son père) ; puis sa mère, il y a une dizaine d’années, impliquée dans un terrible accident de la route : une voiture qui dérape sous la pluie, se prend la barrière du terre-plein central, fait un tonneau, se fait percuter par un poids-lourd lancé à cent kilomètres-heure, qui se renverse lui-même en tentant d’éviter le véhicule, un autre poids-lourd qui ne freine pas à temps fonce dans le premier poids-lourd et derrière, deux autres voitures se télescopent également. Bilan du drame : trois morts dont un adolescent de seize ans et cinq blessés graves. Murphy m’a confié qu’elle n’en avait jamais vraiment parlé à quelqu’un et que ça lui faisait du bien. J’ai été envahi de reconnaissance et quand elle s’est finalement endormie, je n’ai pas réussi à fermer l’œil de la nuit, surexcité à l’idée que ma vie allait peut-être changer.

Et dimanche… dimanche a été une formidable journée. Se réveiller dans les bras de Murphy, se balader en ville avec Murphy toute la matinée, offrir un resto sympa à Murphy, se poser dans un parc avec Murphy et observer les cygnes, les canards et les petits poissons orange, mater un film au cinéma avec Murphy, embrasser Murphy pendant le film, partir vers les Collines avec Murphy et admirer le crépuscule…

Et alors, Bob gare la voiture devant le Sarabande, sur un parking plein à craquer de grosses machines rutilantes. Il me jette à peine un regard en coupant le contact et en attendant que je sorte. Je songe à m’enfuir dès que j’ai posé le pied dehors, mais Bob le remarquerait forcément et il s’empresserait de tout rapporter à mon père. La punition, alors… Je me ressaisis. Tout ira bien. Tout ira bien. Tout ira bien.

Je me dirige d’un pas traînant vers l’entrée.

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