Murphy

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Christian déclare aux trois types qu’il va fumer avec moi, signifiant qu’ils n’ont pas intérêt à nous suivre. Une fois dehors, Christian allume une énième cigarette. Tandis qu’il éjecte sa fumée, je ne peux m’empêcher de songer qu’il sera certainement mort d’un cancer avant cinquante ans s’il continue ainsi. Il surprend mon regard et me présente sa cigarette à moitié entamée.

— Ce n’est pas de l’alcool, dit-il avec un clin d’œil.

Jamais personne ne m’a regardée de la sorte. Je me mets à trembler, sans savoir qui est la cause de ma frénésie, de Christian ou de la cigarette tendue vers moi.

Je l’attrape, ce qui semble le surprendre parce qu’il penche la tête légèrement sur le côté, à la façon d’un loup ou d’un renard. Puis j’inspire deux ou trois fois, en essayant de ne pas tousser.

— Immonde, grogné-je.

— Toutes les choses merveilleuses ont un visage hideux, rétorque-t-il. Mais pourtant, on ne peut pas s’en passer.

Je me sens étonnamment soulagée et détendue. Il récupère la cigarette et ses doigts s’attardent sur ma main, et tout est magique l’espace d’un micro-instant. Mes bras se couvrent de frissons et mon cœur bat un peu plus fort. Nous échangeons un long regard silencieux et je suis persuadée d’être face à une des choses merveilleuses de ce monde, sauf que celle-ci n’a pas un visage hideux. Plutôt celui d’un ange, d’un ange sombre et noir, mais capable d’accomplissements incroyables.

Des vers inconnus me reviennent, sans que je sache vraiment pourquoi :

N’entre pas docilement dans cette douce nuit.

Le vieil âge doit gronder, tempêter au déclin du jour.

Hurler, hurler à l’agonie de la lumière*

Nous retournons à l’intérieur. Des dizaines de jeunes, beaucoup au visage étranger, voilé par la semi-obscurité mais illuminé par l’alcool, se sont rassemblés autour d’une table et jouent au bière-pong, version tequila. Chaque balle qui atterrit dans un gobelet est une victoire, qui amène tout le monde à un état de jubilation extrême. Ils crient, ils applaudissent, ils sifflent et se serrent dans les bras tandis que les perdants enchaînent les shots.

Quelqu’un appuie sur l’interrupteur, la lumière disparaît presque, ne demeurent que les écrans bleutés des téléphones et les LED verts qui serpentent sur les murs et au plafond. Christian se rapproche de moi et m’attrape la main avant de la presser. Je sens presque ses veines palpiter. Il a l’air si vulnérable, quand il me regarde. Comme s’il cherchait à quitter le masque qu’il porte continuellement face aux autres.

Peut-être me fait-il confiance.

Hurler, hurler à l’agonie de la lumière

— Je veux jouer, déclaré-je, la voix chevrotante.

— Quoi ?

Christian crie à cause de la musique.

— Je veux jouer ! répété-je, plus fort.

Il acquiesce et demande aux gens de s’écarter pour que nous puissions passer. Un type à moitié comateux baragouine, la face écrasée sur la table, et les autres l’attrapent par les bras pour le mener plus loin. En face de moi, je constate avec colère que mon adversaire n’est autre que Marla, cette petite pute de Marla et son regard méprisant. Marla a mis la raclée à tous les autres joueurs et réussi la plupart de ses tirs. C’est une sniper. Elle me sourit. Ses yeux semblent jubiler : toi.

Christian me passe la balle. Je la soupèse, elle est aussi légère qu’une plume, et me demande si je dois tirer avec ou sans rebond.

— C’est comme tu le sens, me souffle Christian dans l’oreille.

Je tire. Un tir sans rebond, qui effleure le verre de Marla sans rentrer dedans. Elle hausse les épaules d’un air dédaigneux et ramasse la balle, avant de la lancer avec force.

La balle atterrit droit dans mon verre. Je sais que j’ai perdu mais cela n’a pas d’importance, d’une certaine manière, c’est ce que je voulais. Un prétexte. Christian prend délicatement ma main et dépose le sel sur mon poignet. Puis il me passe le quartier de citron et me demande si je me sens bien prête. Je réponds oui, flattée de sa sollicitude, et alors, je saisis le verre rempli du liquide clair et mon regard se noie dedans, quelques secondes.

— C’est son premier shot, murmure quelqu’un, émerveillé.

Je me tourne face à Marla, qui attend, les bras croisés. Je lui tire la langue et aussitôt, lèche le sel (dégoûtant), avale d’un trait la tequila (mortel) et suçote le citron (délicieusement piquant).

— Alors ? s’exclame Christian.

— J’en veux un autre.

Il proteste mais quelqu’un a déjà attrapé mon verre, et l’a rempli à ras-bord.

— Et un shot pour Murphy ! gueulent-ils tous.

Et à nouveau, je bois et le liquide se perd dans ma bouche, dans mon œsophage, dans mon estomac, et me remplit d’une incroyable plénitude.

— Jamais deux sans trois ! hurlent alors mes admirateurs.

La musique change et se répandent en moi les paroles remastérisées de Pursuit of Happiness, mille fois entendues, tandis que j’attrape le troisième verre d’une main imprécise mais déterminée :

I’m on the pursuit of happiness and I know

Everything that shine ain’t always gonna be gold

Hey, I’ll be fine once I get it

I’ll be good.

Le troisième verre vide, je le balance à la gueule de Marla, et je crois que le verre lui explose l’arcade sourcilière. Tout le monde hurle à mes côtés et je sais en cet instant que j’ai tout gagné, ou presque. Je peux faire mieux, je peux être la reine du monde, de l’univers tout entier. Je me penche pour retirer mes chaussures, retenue par Christian, et une fois pieds-nus, je grimpe sur la table et balaye tous les verres d’un geste dédaigneux. Marla pisse le sang mais tout le monde semble l’ignorer, parce que je suis désormais le centre de l’attention, le point de convergence de tous les regards.

Je lève les bras en l’air, je crie, j’arrache un, deux, trois LED et les envoient en l’air, je saute, je ferme les yeux, je savoure cet instant unique, incroyable, transcendant. Ils sont des dizaines à me filmer avec leur téléphone, et je sais qu’ils seront des centaines, des milliers peut-être, à avoir vus les images demain matin, mais je m’en fiche, alors je fixe d’un œil fier les loupiottes blanches des caméras braquées sur mon visage, je leur dis d’aller se faire foutre, que je me fiche de ce que les gens diront ou penseront de moi. Je suis intouchable.

Je me tourne vers Christian, qui me fixe d’un air mi-amusé, mi-stupéfait et tout en lui souriant, je tombe à genoux sur la table, de manière à ce que nos visages soient à la même hauteur, et je l’embrasse devant tout le monde, longuement, avec passion, comme jamais je n’ai embrassé personne. Quand nos visages se séparent, il semble ahuri et ravi et moi, pour la première fois de ma minuscule existence, je me sens vraiment vivante.



*Dylan Thomas, 1951

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