Rojas

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(suite)


Le visage de Strige se découvre dans le noir, à une quinzaine de pas. Et à côté de lui, son inséparable compagnon qui retient le chien, un tas de muscle hors-catégorie. Sans muselière. Un filet de bave lui coule des babines. Ses yeux brillent dans le noir.

— La prochaine fois, tu désactiveras la localisation Snap, susurre-t-il, mielleux. Combien de gens meurent à cause de ça, chaque année ? C’est dommage.

Merde merde merde. Je lâche mes plots pendant qu’ils parcourent le peu de distance qui nous sépare.

— Je ne comprends pas, paniqué-je, Serena devait vous rembourser… On a passé un accord.

— Ouais ouais. Et nous on a passé un accord avec Shrek (il désigne le chien, qui aboie à l’évocation de son prénom). Shrek est d’accord pour te broyer les couilles.

Je secoue la tête.

— Non, non ! Serena a accepté de vous rendre le sac, elle me l’a dit droit dans les yeux. Mes amis pourront témoigner, je peux aller leur demand…

Je fais mine de m’éloigner. Entre deux barrières, je repère un petit passage étroit…

— Tu vas rien demander à personne, assène Strige.

Hurle lâche du lest à la laisse du chien.

— J’ai pas l’argent ! explosé-je. Je l’aurai jamais, vous comprenez pas ? Foutez-moi la paix !

— Te foutre la paix ? répète Strige, incrédule. Mais si on fout la paix à tous ceux qui nous la mettent à l’envers, les gens vont penser qu’on peut jouer avec nous. Qu’on peut nous voler, par exemple… Ça t’arrive de réfléchir un peu ?

Je donne un coup de pied dans les plots pour les surprendre et sans plus attendre, je me précipite vers l’ouverture entre les deux barrières. Je m’enfonce dans le terrain malmené, entre les piles de gravier et de sable, les outils laissés sur place et les tas d’obstacles qui peuvent me faire tomber, mais c’est toujours mieux qu’affronter ces deux fous et leur abominable créature. Je cours comme un dératé et derrière moi, Strige hurle des trucs comme « Reviens connard ! », « Espèce de grosse merde ! », « Tu vas où comme ça ? », mais je ne lui réponds pas.

— Lâche le chien ! ordonne la voix lointaine de Strige. Mais lâche-le, je te dis !

Aussitôt, les aboiements cessent et je me dis que c’est fini, que ce Shrek va m’attraper une jambe dans une seconde ou deux et me plaquer par terre et j’aurai beau essayer de me protéger avec mes mains, il me mordra les bras, la gorge, et je finirai par en crever.

Je bondis au-dessus d’un amoncellement de sacs de bétons et arrive au bout des travaux. J’emprunte une ruelle étroite recouverte de fientes de pigeons. Je connais cet endroit. Derrière il y a une autre rue avec un petit parc, des arbres, des buissons pour me dissimuler. Ils ne me verront pas tout de suite et alors, je continuerai à courir sous les petits HLM et ensuite, je trouverai la grande place. Il y aura des gens, des témoins, ils me protégeront. Et des caméras… Hurle et Strige n’oseront jamais envoyer le chien au milieu d’une place…

Alors je cours et le silence envahit mes tympans, les cris, les aboiements, les martèlements de pas sur la chaussée, tout ceci a disparu. Je cours le long de la ruelle, bifurque sur une deuxième, désespérément vide. Toujours ce silence. Où sont-ils ? Je continue ma course et arrive enfin au petit parc à côté des résidences où dorment les vieux. Tout est calme.

Mais Hurle me tombe dessus à un croisement, à deux rues des HLM.

Ils connaissaient aussi le quartier, et Hurle a emprunté un autre chemin, plus court, et il arrive par une rue perpendiculaire. Il me fonce dessus en hurlant comme un forcené et me propulse contre un mur. Sa vitesse et son poids suffisent à me faire décoller. Ma tête heurte le mur avec violence. Ma poitrine se compresse sous la pression énorme exercée par Hurle quand il me plaque. Tout l’air semble se vider de mes poumons, instantanément. Je me débats mais Hurle m’écrase le nez avec sa main énorme. J’ai l’impression que les cartilages vont se décrocher comme de la mie de pain. Je rue, je donne des coups de pieds mais Hurle me maîtrise et il ne me laisse aucun espoir. Il me cogne, une, deux, trois fois et l’alcool combiné aux coups me laisse complètement groggy, comme une poupée de chiffon.

— Je l’ai eu, scande Hurle en se redressant, victorieux.

Ma vision fait la mise au point et dévoile le terrible spectacle de Strige se tenant à trois mètres de moi, la laisse du chien entre deux doigts.

Mais si on fout la paix à tous ceux qui nous la mettent à l’envers, les gens vont penser qu’on peut jouer avec nous.

— Tu sais que je n’ai pas le choix, murmure Strige et il semble presque éprouver de la peine.

Je reporte mon regard au molosse, ma menace. Shrek. Il me reluque comme un pavé de bœuf saignant. Il se dresse sur ses deux pattes arrières, surexcité. Ses babines retroussées découvrent des dents d’un blanc éclatant, luisantes de bave. Et ses yeux… deux grosses billes noires, des puits sans fond de fureur bestiale, rivées sur moi. Il n’y a plus que moi, ce monstre et pour nous séparer, la volonté de Strige.

— Ne regarde pas, dit-il. Si tu fermes les yeux, ce sera comme un rêve.

Il lâche le chien.

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