Murphy

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Après minuit et son quatrième ou cinquième verre, Rojas se transforme en une sorte d’animal collant. Il ne me lâche plus des yeux (comment lui dire que c’est gênant ?) et sa main furette constamment sur mon bras et mon épaule, de moins en moins contrôlée. Il me sourit d’un air niais et je me dis qu’au moins, il est heureux. Je culpabilise un peu, aussi, parce que je ne suis pas capable de lui dire non. Peut-être parce que ça m’amuse. Peut-être parce que j’ai envie de le voir essayer, encore et encore, jusqu’à l’épuisement, jusqu’à ce que les verres qu’il enchaîne le rendent totalement ivre.

La fille avec qui il était venu – Laura – danse avec Alan et parfois, elle lui touche les fesses et ils se mettent à rire. Ça ne semble pas gêner Rojas. Au début, Laura m’a jeté plusieurs regards emplis d’une haine glaciale et je lui ai renvoyé quelques sourires mielleux pour l’énerver encore plus. Rojas, au centre de ce petit manège, n’a rien remarqué.

— Murphy, faut que je te dise… dit-il d’une voix rendue forte par l’alcool. Quand tu m’as quitté, j’ai chialé comme une grosse merde. Tous les soirs pendant deux semaines. Et après, quand je croyais que ça allait un peu mieux, j’ai fait beaucoup beaucoup de soirées et j’ai beaucoup beaucoup flirté pour noyer mon chagrin et pour essayer de t’oublier. Mais dès que j’embrassais une fille, elle avait ton visage et… c’était trop dur, injuste, cruel !

Je me pince les lèvres d’un air gêné.

— Je suis désolée…

— En fait, ton visage était imprimé sur ma rétine, poursuit-il en rapprochant son visage du mien. Même quand je ne pensais pas à toi, il était là, à mes côtés. Quand je fermais les yeux, je te voyais et tu me souriais. À force, ton visage est devenu flou, mais il était toujours là, comme une présence permanente. Tu comprends ce que je ressens ?

Je m’écarte légèrement de lui. Non je ne comprends pas. Je ne veux pas comprendre.

— Oui, je comprends.

— Et ta voix, ton rire… Ton rire tournait en boucle dans mon crâne, impossible de l’oublier. Tu as un rire magnifique. C’était la première chose que j’entendais, en me réveillant. Avant même d’être conscient, mon cerveau pensait : « Murphy » et tout de suite après venait ton formidable rire. Tu étais la seule chose qui importait à mes yeux. Et quand je me rappelais que nous n’étions plus ensemble, que tu ne m’aimais pas, je ressentais à chaque fois une douleur terrible, j’avais envie de crier, de disparaître. On dit que la noyade est la pire des morts. Je crois que je me suis noyé chaque matin, pendant tout l’été.

— Tu as trop bu… tu ne devrais pas me raconter tout ça.

Il secoue la tête en fermant les yeux.

— Si, j’avais besoin de te le dire. Pour que tu saches.

— Pour que je sache quoi ?

Son visage se transforme en un masque grimaçant.

— Que tu m’as fait souffrir.

Je baisse les yeux, n’osant plus le regarder en face. Pourquoi me dit-il cela ? C’est du passé, c’est enterré. Il ne devrait plus y penser.

— Rojas, je… je ne sais juste pas quoi te dire.

— Tu n’as rien à me dire. Je voulais juste que tu m’écoutes.

Silence. Puis il ajoute :

— Tu as déjà été amoureuse ? Vraiment amoureuse, je veux dire ?

Je repense à tous les garçons qui m’ont plu à un moment ou un autre de ma vie.

— Je ne sais pas… c’est dur à dire.

— Si tu l’avais déjà été, tu le saurais. Tu as vraiment de la chance…

— Je n’ai jamais vu ça sous cet angle… Mais rassure-moi, c’est fini ? Tu es passé à autre chose, maintenant ?

Il part d’un rire léger.

— Oui, heureusement. Tout ça est terminé depuis longtemps.

Je laisse échapper un petit soupir soulagé.

— Tu m’as fait peur…

Il se verse un autre verre – son gobelet en plastique tremble dans sa main. Les silences s’enchaînent ; j’aimerais être ailleurs. Chez moi, ou avec Serena.

Mon regard échoue alors sur l’inconnu qui était arrivé avec Momo et le type défoncé. Adossé contre un mur, une jambe repliée en arrière, il souffle de la fumée par le nez. Ce geste a une certaine grâce. Il me rappelle un vieux film en noir et blanc. J’ai oublié son nom. Il est seul, manifestement perdu dans ses pensées (à quoi pense-t-il donc ?), et semble passer du bon temps même s’il ne parle à personne. Ses yeux d’un brun caverneux (même à l’autre bout du salon, je les vois luire comme l’eau d’un puits sans fond) se promènent sur les couples qui se tripotent sur les canapés, sur l’imbécile qui fait mine de pénétrer un ours en peluche, sur la fille au visage ensanglanté de larmes qui raconte ses problèmes à un étranger avenant. Il observe tout ça et son visage n’exprime pas la moindre émotion, comme s’il n’était pas physiquement présent dans cette pièce, comme si toute sa vision se faisait au travers d’un filtre glacial. Il ne sourit pas, il ne grimace pas, il analyse. Il juge. Comme un robot de chair. Une statue de cire. Personne ne s’approche de lui, comme si les gens avaient peur. Pourquoi ? Il est pourtant élégant, terriblement élégant, même, et il a quelque chose dont les autres garçons sont dépourvus. De la classe ? Un flegme authentique ? Son corps est long, fin, raide, mais harmonieux. Le mouvement de sa main quand il porte sa cigarette à ses lèvres est calculé, contrôlé, parfait. Son visage est trop lointain pour que je puisse discerner autre chose que la pâleur de sa peau, mais c’est une pâleur qui lui va bien. Un défaut qui se transforme en atout.

J’ai envie de connaître cet inconnu.

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