Christian

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— … ceci est donc notre quatrième tentative de rendez-vous après trois essais infructueux, monsieur Descartes. C’est exact ?

Bon Dieu, je me fais chier. M Jung, le conseiller d’orientation (Chinois, Japonais, Coréen, j’en sais foutrement rien) baisse la monture de ses lunettes bon marché pour établir un contact visuel direct entre nous. Je soutiens son regard jusqu’à ce qu’il détourne les yeux en se raclant bruyamment la gorge.

— J’imagine, confirmé-je finalement.

— Et pourrais-je savoir pour quel motif avez-vous annulé nos trois précédents rendez-vous ? Sans prévenir, mais est-ce utile de le préciser ?

Je secoue la tête en signe de dénégation.

— Je ne m’en rappelle plus.

M. Jung pousse un soupir exagérément sonore. N’essaie pas de me faire culpabiliser, ça ne marchera pas.

— Pour tout vous avouer, je pensais sincèrement que vous ne viendriez pas aujourd’hui non plus. Dois-je vous féliciter ?

Je masque un grognement. Je ne suis pas venu prendre une leçon de morale.

— Bon. Commençons. Monsieur Christian Descartes, c’est exact ?

— Demandez à mon père, je n’ai jamais choisi ce nom.

Il m’observe avec attention pendant quelques secondes et finit par faire une grimace de dépit.

— Je me rappelle de votre frère, Rutger. Il n’était pas si différent de vous, à vrai dire.

— Il est mort, affirmé-je avec le plus grand sérieux.

Son visage se décompose.

— Oh, vraiment navré… je…

— C’est une blague. Il est vivant, en fait.

Silence en face. Puis M. Jung reprend ses esprits :

— Bref, nous ne sommes pas ici pour parler de votre grand frère. Nous allons parler de vous, et de votre avenir. Qu’en pensez-vous ?

— Vous avez toute mon attention.

Il attrape mon dossier (je découvre alors qu’ils n’ont pas actualisé les photos des élèves et que la mienne doit dater de quatrième ou de cinquième, j’étais alors affreusement laid et austère) et pose son doigt sur une information importante.

— Vos spécialités sont les suivantes : Mathématiques, Physique-Chimie, SVT. Aucune option complémentaire. Vos moyennes sont de 13 en maths, 8 en physique et 4,5 en SVT. Insuffisant, donc.

— C’est marrant, je pensais que j’avais moins que ça.

Il hausse un sourcil. Je remarque soudain qu’il a un visage incroyablement expressif, sur lequel toutes les émotions peuvent se lire comme dans un livre ouvert.

— Vous arrive-t-il de consulter vos notes ?

— Non.

— Vous devriez.

— Peut-être.

— Quelle matière envisagez-vous d’abandonner l’année prochaine, pour la terminale ?

— J’en sais rien.

— Il ne vous reste plus qu’un mois pour valider votre choix.

Pourquoi me harcèle-t-il avec ça, dans ce cas ? Un mois, c’est énorme, il n’y a pas urgence.

— Pourquoi avez-vous choisi ces spécialités ? enchaîne-t-il.

— Je ne m’en rappelle plus. Mon père, sûrement…

— Vous n’avez pas eu votre mot à dire dans ce choix ?

— J’en avais surtout rien à faire.

— Rien à faire… bon.

Il semble désespéré. Je regarde l’heure sur ma Longines. Déjà cinq minutes de perdues.

— Avez-vous une quelconque idée de votre orientation future ?

— Non.

— Un établissement particulier ?

— Harvard ou MIT. Non, je plaisante.

— Une envie de métier ?

— Non.

— Un domaine qui vous plaît ?

— Non.

— Vous appréciez vos spécialités actuelles ?

— Pas spécialement.

— Si vous pouviez changer de spécialité, le feriez-vous ?

— Non, les autres sont à chier.

— Il existe d’autres cursus que le bac général, le saviez-vous ?

— Peut-être.

— Un bac technologique ou professionnel vous intéresserait ?

— Non.

Il plaisante, j’espère.

— Vous voulez donc rester en général ?

— N… oui, pardon.

— Concentrez-vous, je vous prie. Ce n’est pas encore fini.

— Désolé.

— Bon. Vous n’avez donc pas la moindre idée de votre future orientation mais en plus de ça, vous n’avez aucune volonté. C’est exact ?

— Si c’est votre pronostic, je le valide avec plaisir. C’est terminé ?

— Vous venez d’avoir 17 ans, Christian. Il serait grand temps de songer à… l’après. Vous comprenez ?

— Oui, je ne suis pas débile.

— Alors prouvez-le en vous comportant dignement.

Je me redresse sur ma chaise en feignant être vexé.

— Vous sous-entendez que je me comporte comme un débile ?

— Si c’est votre pronostic, je le valide avec plaisir. C’est terminé pour aujourd’hui.

Raide, je me lève et le foudroie du regard.

— Si je suis venu aujourd’hui, c’est parce que j’étais curieux de voir le numéro de morale que vous alliez me servir. Vous ne comprenez rien, vous ne cherchez pas à comprendre. Et arrêtez de me prendre de haut, parce qu’au fond, vous êtes juste jaloux, vous êtes jaloux parce que mon argent de poche mensuel est au moins trois fois supérieur à ce que vous donne votre petit salaire de fonctionnaire de merde. Alors maintenant, je me casse et je vous promets que je ne reviendrai pas.

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