Murphy

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ON NE LIT PAS LES PENSÉES DES MORTS


C’est une belle journée de printemps ; enfin, à ce moment-là, je crois encore que c’est une belle journée de printemps. L’école est finie depuis maintenant cinq bonnes minutes, qui en paraissent le triple à la fillette qui attend à la sortie, sous l’œil vigilant de la vieille pionne Tata Popov (ce nom m’évoque encore aujourd’hui une giclée d’acide). Sa mère lui a promis de l’emmener faire un tour au parc, parce que c’est vendredi soir, et lui acheter un de ces délicieux beignets au chocolat que vend le petit camion blanc à l’entrée. Après ça, elles vont nourrir les pigeons et les canards et les oies et les cygnes (la fillette adore les cygnes, ils sont si majestueux !). Et puis elles rentreront à la maison et elles regarderont une émission à la télé, juste toutes les deux, comme elles ont toujours fait.

Finalement, après une demi-heure d’attente, c’est sa tante Cathy qui arrive. Tante Cathy est une petite femme toute maigrichonne dont les sourires donnent envie de pleurer à la petite fille. Elle ne sait pas ce que fabrique tante Cathy ici mais elle comprend qu’elle ne verra pas sa mère ce soir. Malgré tout, elle dit : « Je veux voir Maman ».

Le regard de Tante Cathy s’assombrit :

« Murphy, ta maman a eu un accident… »


Son nouveau foyer est froid, insensible, apathique. Plus loin du centre-ville que son ancienne maison, plus loin de la vie, dans un quartier de vieilles personnes que même les oiseaux semblent éviter. La première fois qu’elle rentre, son regard se pose sur l’immense armoire vitrifiée qui trône dans l’entrée, remplie de dizaines – de centaines, peut-être – de bouteilles, de tailles, de formes et de couleurs variés. C’est l’armoire de tonton Balthazar, explique Cathy. Il ne faut pas y toucher.

La fillette n’aime pas non plus tonton Balthazar. Il n’est pas drôle, il se lève et se couche tous les jours à la même heure, et sa vie n’est qu’une succession de tâches routinières. Ses cheveux commencent déjà à se dégarnir. Quand il a trop bu, le soir, il rit très fort et lance des insultes au poste de télévision qui ne lui répond jamais.

Dans sa chambre, en face de son lit, il y a un cadre avec le dessin (ou bien est-ce une photo, la fillette ne le saura jamais) d’un épouvantail planté au milieu d’un champ de blé. Au loin, de gros nuages s’amassent dans le ciel envahi de corbeaux et le tourbillon furieux d’une tornade semble annoncer une prochaine catastrophe, la tempête approche. Les corbeaux se posent sur l’épouvantail, pourtant censé les effrayer, et lui picorent les vêtements et le visage. Chaque soir avant de dormir, la fillette observe le tableau, et chaque soir, elle a l’impression que le tube de la tornade s’est un peu agrandi, comme si pendant son sommeil, elle se rapprochait d’elle.

Pour te dévorer, peut-être.

Elle a fini par jeter le vieux cadre.


Et puis c’est la scène finale. La fillette, la fille, l’adolescente, attend dans son lit, pétrifiée par la peur, Son arrivée. Les marches de l’escalier craquent, puis les planches de bois du couloir ; et quand la porte de sa chambre finit par s’ouvrir, elle contemple avec horreur le terrible visage de l’épouvantail qui se tourne lentement vers elle, un sourire sanglant aux lèvres.

Elle crie, elle crie, elle crie, et je me réveille en sueur dans mon lit.

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