Murphy

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Alors que le réveil me tire du sommeil, je pressens une présence étrangère à côté de moi, dans mon propre lit, une présence qui respire doucement et dont le corps forme une bosse sous la couette. Pendant quelques secondes, je suis pétrifiée de terreur – qui est donc cette personne ? Comment se fait-il que je n’ai rien senti cette nuit ? Que m’a-t-elle fait subir ? – et puis la personne se retourne et je reconnais avec soulagement le visage de Serena. Elle ouvre les yeux et pousse une sorte de grognement à cause du son strident de l’alarme de mon téléphone.

— Tu ne pouvais pas mettre une musique, autre chose que ce… bip bip ?

Je coupe le son. Pendant que je fais défiler mes notifications, Serena se lève et sans même s’être recoiffée, file dans la salle de bain, téléphone en main.

Nous prenons le petit-déjeuner en bas. Inutile de cacher Serena maintenant que mon oncle est au courant. À la télé, les nouvelles semblent pour la plupart mauvaises. Le présentateur a les traits marqués malgré son maquillage. J’entends mon oncle tourner en rond dans le salon et me demande quelle sera ma punition pour avoir laissé Serena dormir ici. J’imagine déjà l’ambiance de la soirée, quand il pourra m’engueuler de tout son saoul parce qu’il ne cherchera plus à faire bonne figure devant Serena. Il criera, il cassera peut-être des objets parce que je « n’écoute jamais rien » et tante Cathy restera là, comme une statue, à le regarder faire, sans jamais lever le petit doigt, sans jamais prendre ma défense. C’est toujours comme ça.

Tante Cathy entre, se sert une tasse de café sans un regard pour nous, et tante Cathy sort.

— Dépêche-toi, dis-je à Serena, on va être en retard.

Elle touille ses céréales depuis au moins cinq minutes et n’a quasiment rien avalé.

— Je me sens un peu malade… me confie-t-elle en posant sa cuiller dans le bol encore rempli.

— Rien de grave j’espère ?

— Non, mal de crâne. Et je n’ai pas faim.

— Mince.

Elle hausse les épaules.

— T’en fais pas pour moi.

— Si, si, insisté-je en me levant. Je vais voir si j’ai un truc…

Malgré ses protestations, je vais chercher dans la salle de bain une boîte de Doliprane. De toute manière, on est déjà en retard pour le lycée. Alors que je farfouille dans le placard, j’entends la porte se refermer derrière moi en un claquement sec. Mon oncle. Il sourit.

— Quoi ? demandé-je en essayant de réprimer mes tremblements.

— Qu’est ce que tu fais ?

Question rhétorique, il a vu la boite de médicament jaune dans ma main. J’expire profondément.

— Serena ne se sent pas bien. Je dois descendre.

Je fais mine de passer mais il bloque la porte.

— Murphy… soupire-t-il. Pourquoi tu as fait venir cette fille chez nous ?

— Elle n’avait nulle part où dormir et c’est ma meilleure amie, je ne pouvais pas lui dire non ! N’importe qui aurait fait ça à ma place !

Mais il ne m’écoute pas. Il n’écoute jamais.

— Tu sais très bien que c’est interdit… que je te l’interdis. Depuis quand tu te permets de prendre ce genre d’initiatives ?

— Je ne recommencerai plus, promis. Laisse-moi passer, s’il te plaît…

Ses gros sourcils bruns se tordent étrangement.

— Ne pense pas t’en tirer comme ça.

Il ouvre la porte et disparaît. J’attends quelques secondes, le temps de reprendre mes esprits, de calquer un beau sourire sur mes lèvres. Serena m’attend devant l’entrée, prête à partir.

— Bois-ça d’abord, ordonné-je en lui tendant le cachet et un verre d’eau.

Elle hésite, puis se rappelle sûrement qu’elle n’est pas en position de refuser quoi que ce soit de ma part. Elle avale le comprimé en une gorgée. Elle repose le verre et secoue la tête avec une grimace.

Pendant que nous marchons vers le lycée, sous une bruine glaciale, elle me confie qu’elle ne veut pas aller en cours à cause de sa migraine, et que le Doliprane ne semble pas avoir fait effet.

— Il faut attendre un peu plus, c’est normal, expliqué-je en pressant le pas.

Elle fait la moue :

— Non, mais je ne le sens vraiment pas… Aucune envie de passer huit heures le cul vissé sur une chaise avec des percussions dans le crâne.

— Sérieux, qu’est qu’il y a ? Hier, tu n’as nulle part où dormir, aujourd’hui tu es malade… Tu me fais peur…

— Ma migraine n’a rien à voir avec les événements de hier, réplique-t-elle, agacée.

— Je ne te crois pas.

Elle se tourne vers moi, comme en signe de défi.

— Tu ne me crois pas ? Pourquoi tu ne me crois pas ?

— Une impression.

— Tu ne me fais pas confiance ?

— Et toi ? rétorqué-je, bouillonnante. Si tu me faisais confiance, tu m’aurais déjà tout raconté. Et tu ne serais pas là en train de me mentir.

— Je te mens pas, putain ! Je suis vraiment malade ! Regarde ma gueule, est-ce que j’ai l’air d’être bien ?

Je regarde sa gueule. Même teint livido-vampirique que d’habitude. À croire qu’elle n’a jamais vu un rayon de soleil.

— J’en sais rien, t’as toujours l’air complètement défoncée…

Elle hausse les sourcils, furieuse.

— Attends, t’es sérieuse là ?

J’essaie de sourire pour lui montrer que c’est une blague mais je n’arrive à produire qu’une mimique simiesque indéchiffrable.

— Répète ce que t’as dit, insiste-t-elle.

— Serena…

— Donc j’ai toujours une tête de fille défoncée, c’est bien ça ?

— L’humour, tu connais ?

— Je n’ai pas envie de rire là, désolé. Et je ne vais pas au lycée. Allez salut.

Elle commence à détaler sous la pluie.

— On se revoit quand ? crié-je, comme si ça suffisait à rattraper ma bourde.

Apparemment, elle ne m’entend pas, ou ne veut pas m’entendre. Mon cœur balance vers la deuxième option. Alors qu’elle s’éloigne, je me surprends à murmurer une insulte, quelque chose de vraiment méchant, et je me demande si c’est adressé à elle, à mon oncle ou tout simplement au monde entier.

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