Christian

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Quand je rentre dans la vie scolaire (sans toquer au préalable), Marco le Charo, le pion, un mètre quatre-vingt quinze et cent kilos sur la balance lève aussitôt les yeux de son portable – était-il en train de flirter avec la cassos de seconde qui lui tourne autour depuis des jours ? – et ses épais sourcils bruns forment un angle contrarié.

— Christian…

Je remets une mèche en place sur mon crâne et acquiesce, un peu essoufflé. J’ai dû descendre deux étages et traverser la cour en faisant un détour pour éviter la femme de ménage qui ne voulait pas que je salisse le sol fraîchement décrassé (à quoi ça sert de le nettoyer si on ne peut pas marcher dessus après, connasse ?).

— C’est quoi le problème ? demande Marco le Charo.

Pour insister sur mes propos, je frappe la table avec mon poing, parfaitement conscient du fait que ça va l’agacer.

— Christian ! tonne-t-il en tapant la table plus fort que moi.

Je l’ignore et lui explique avec le plus de calme possible qu’un débile de première classe a volontairement renversé un produit chimique sur mon pantalon, que c’était de l’acide, que s’il y avait eu un peu plus de produit dans l’éprouvette ou que s’il n’avait pas été suffisamment dilué, ça aurait pu traverser le pantalon et toucher ma cuisse, que j’aurais pu faire une terrible allergie et finir à l’hôpital, entubé en réanimation, que mon père m’aurait tué parce que c’était un cadeau de lui et que ce chino Gucci est extrêmement rare et cher parce que c’était une édition limitée et que malgré tout, la prof a dit que c’était de ma faute, ce que je ne tolère évidemment pas.

Il écoute tout sans prononcer un seul mot, une main soutenant son menton fatigué par la vie, l’autre tapotant un dossier quelconque.

— Pourquoi aurait-il fait exprès de renverser de l’acide sur toi, Christian ?

J’ouvre de grands yeux :

— Parce qu’il est complètement stupide ! Rien que son visage exprime moins d’émotions qu’une huître ! Je te dis que ce mec est complètement creux à l’intérieur. Vide !

Il se mord les lèvres.

— Et qu’est ce que je peux faire pour toi ? À part appeler le proviseur et cet élève pour qu’on règle ça une bonne fois pour toutes…

Je me penche vers lui, en essayant de paraître le plus menaçant possible.

— Je veux qu’on me restitue le même pantalon. Allez le chercher à Paris, volez-le, je m’en tape mais je veux être remboursé.

Marco le Charo ferme les yeux pendant une ou deux secondes.

— Christian, ça ne marche pas comme ça. Il s’agit d’un accident et…

— Mais putain, ce pantalon vaut aujourd’hui plus cher que tout le matos de la salle de physique, la prof comprise !

— Christian !

La sonnerie retentit. J’attrape mon sac et tend dans sa direction un doigt comminatoire avant de partir :

— Je vous jure que si vous ne retrouvez pas ce que je veux, mon père va vous coller ses avocats au cul, et ils ne vous lâcheront jamais, même s’il faut que vous vendiez le lycée !

Un peu de bluff ne tuera jamais personne.


Dehors, les jumeaux Sauvages me tombent dessus. Il leur arrive d’être drôles et c’est peut-être pour ça que je traîne avec eux. Aujourd’hui, ils portent des tee-shirts vert paume et jaune, comme le papier peint dans les toilettes des vieux, un jaune hideux qui donne la gerbe, et des shorts qui ne leur arrivent même pas aux genoux (on est en février, ces types n’ont donc aucune notion du froid qui règne dehors ?).

— Il paraît que t’as pété un câb… commence l’un d’eux, Lucas ou Dany.

— J’ai vraiment pas la tête à ça les gars… Foutez-moi la paix.

Regard fatigué (énervé ?), mouvement sec de la main. Malgré ces signes évidents, ils insistent :

— Allez mec, on va se balader en ville ce soir.

Se balader en ville avec eux ne m’intéresse pas.

— Pas aujourd’hui, Bob vient me chercher. J’ai un rendez-vous chez le docteur.

Lucas/Dany fronce les sourcils d’un air suspicieux :

— Malade ?

— Rendez-vous de routine. (Je sors dehors et les deux semblent vouloir me suivre. Ils n’ont pas leur sac de cours, je me demande pourquoi je traîne avec des touristes qui ne sont même pas fichus d’arriver au lycée avec leurs affaires.) Rien d’important.

Lucas/Dany agrippe finalement l’épaule de son frère en opinant du chef. Ils font volte-face. Je poursuis mon chemin. Avant de rejoindre Bob, stationné sur le parking dans la nouvelle BMW, je remarque une fille avec un sac de sport qui avance vers le lycée en criant le nom d’un type, quelque chose comme « Tobias ». Stressée, apparemment. Je connais son visage. Je crois qu’elle s’appelle Serena (de toute façon, je m’en fous). Pour la taquiner, je la bloque en me mettant sur son passage et en me décalant à chaque fois qu’elle fait mine de me contourner. Elle me jette un regard féroce.

— C’est quoi ton problème ?

— Je sais pas, je réponds.

Elle hausse un sourcil de manière dédaigneuse. Je n’aime pas cet air méprisant.

— Tu vas où comme ça ?

— Dégage, aboie-t-elle. Tu veux savoir ce que ça fait, un coup de pied dans les couilles ?

Je laisse filtrer un sourire sur mes lèvres. Elle a gagné, évidemment. Elle me lance une ou deux insultes, rien de malvenu et je crois qu’elle fait mine de me faire un doigt quand j’ai le dos tourné, mais je n’en suis pas certain.

Je ne sais même pas pourquoi j’ai fait ça.

Dans la voiture (en fait, mes parents ont opté pour une Mercedes, pas une BMW), Bob me jette un regard purement professionnel pour vérifier que je sois bien attaché. Je monte toujours à l’arrière quand il conduit parce que son visage de profil me met étrangement mal à l’aise. Bob est le chauffeur de mes parents, et c’est lui qui passe me prendre à la sortie du lycée pour me ramener à la maison, à un quart d’heure de route si la circulation est bonne. Bob arbore un crâne parfaitement chauve et luisant (je le soupçonne de s’enduire de crème matin et soir) et son costume noir est toujours impeccable. Dans ses jours joyeux, il lui arrive de mettre un nœud papillon violet, toujours violet. Je ne l’ai jamais vu sourire, ni pleurer. Peut-être que Bob est un robot.

— J’ai été victime d’une tentative de meurtre, lui annoncé-je quand la voiture démarre.

Je surprends son regard dans le rétroviseur. Il s’engage sur la route.

— C’était horrible, ajouté-je d’un air mélodramatique. On m’a attaqué avec de l’acide, on m’a aspergé le corps, les bras, le torse, le visage… Je crois qu’on voulait me tuer… comme si c’était prémédité, tu comprends ? Hein Bob ? Dès que la prof a eu le dos tourné, ils me sont tombés dessus et je ne pouvais plus rien faire, juste me débattre et hurler à l’agonie. Depuis le début du cours, ils n’attendaient que ça. Un des mecs s’est pris de l’acide dans l’œil, j’espère qu’il deviendra aveugle… Mes vêtements sont fichus, en plus. Peut-être que c’est à cause de ça, qu’ils m’ont attaqué… Ils me trouvaient trop bien, trop parfait pour eux et ils ont décidé de se venger. J’aurais pu mourir… Tu le diras à Papa, n’est-ce pas ? Tu lui diras ce qu’ils m’ont fait ?

Mais je sais que Bob ne parlera pas. Bob est muet comme une tombe. Tout ce qui restera de cet événement est : Arthur Croche est débile donc c’est pas sa faute, Christian Descartes aurait dû venir à poil en cours pour ne pas risquer de tâcher ses précieux vêtements et toute une rangée de sacs Eastpak devra être remplacée.

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