Christian

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Le calme avant la tempête. C’est la curieuse impression que me donne le panorama semi-dépressif – et électrisant à la fois – qui s’étire derrière la fenêtre, au-delà des bâtiments du lycée. Le vent soulève et fait tourbillonner dans la cour des vieux papiers, des feuilles A4 vierges, des emballages de chips au vinaigre et des pubs pour un cirque familial ringard auquel personne n’ira, parce que nous ne sommes plus des gamins.

Mon regard retourne à la classe, au cours d’une intensité assommante que débite d’une voix monocorde la prof de physique-chimie, une espèce de batracienne aux joues tombantes. Madame Barrata, elle s’appelle. Je souris à moitié : ce nom lui va bien, vu le baratin qu’elle nous sert depuis maintenant une heure trente (je le sais grâce à ma montre Longines, Spirit Automatique chronographe, bracelet cuir bleu-nuit, 42mm, master collection, deux-mille-trois-cents euros et gnagnagna quadruple cadrant et gnagnagna, offerte par mon père au dernier Noël, surprise !). Bordel, le temps passe si lentement ! Et cette vieille aigrie dont le départ à le retraite ne saurait tarder refuse catégoriquement qu’on utilise nos PC portables pour noter la leçon. Soit-disant qu’on serait « détourné du cours » à cause de l’écran et de ses mille et unes tentations.

Donc je regarde d’un œil vide mon reflet sur la table blanc-chromé et me demande d’où provient cette impression d’asymétrie. Je suis largement considéré par les autres comme élégant, avec mon teint clair, mes cheveux souples d’un noir de jais légèrement remontés au spray, pas trop pour garder le volume et l’harmonie générale de mes attributs : yeux bruns profonds, nez adroitement centré, lèvres charnues etc ; pourtant, je ne me suis jamais plu à moi-même.

Je recoiffe dédaigneusement mes cheveux.

Sur la table à ma gauche, trois filles – trois pauvres cruches – se mettent à rire faiblement, en posant la main sur leur bouche, geste que je trouve ridicule. Mais elles sont mignonnes. Comment ai-je pour ne pas les remarquer avant ? Comme elles me regardent, je leur souris en songeant n’y pensez même pas, je suis trop bien pour vous. La première rougit et se détourne, la seconde hausse un sourcil et se détourne, la troisième n’a aucune réaction et ne se détourne pas. Plutôt petite, fine, cheveux châtains, peau à peine bronzée et sourire correct. Ça passe. Elle me fixe pendant deux ou trois secondes, et je la fixe en retour en me redressant un peu sur mon tabouret. Je dois avoir la classe. Elle dissimule un sourire, secoue la tête tout en remettant ses cheveux en place et fait mine de suivre le cours. Menteuse, tu n’as envie que d’un seul truc : croiser à nouveau mon regard.

Une série de cliquetis métalliques me ramène à la réalité. Je pivote vers mon binôme de table, plongé dans une manipulation complexe des éprouvettes graduées. Il est tellement stupide que ça se voit sur sa tête. Il ne semble pas le moins du monde comprendre ce qu’il est en train de faire, et n’a pas osé me demander de l’aide. Je fais souvent cet effet-là aux gens, surtout à ceux de son genre. Ils s’imaginent que je vais les bouffer tout cru, ou faire je-ne-sais-quoi de méchant.

— Vous deux, vous y arrivez ?

La prof vient de nous parler. Pendant une demi-seconde, je perds mes moyens, je ne sais pas quoi dire de pertinent – ou de drôle, pour faire rire la fille de la table d’à côté. Mon binôme se met à trembler et les mouvements de sa main se font de moins en moins précis.

— Monsieur Arthur Croche, vous semblez en difficulté…, constate Madame Barrata.

— Je crois que je me suis trompé dans les mélanges, explique-t-il d’une voix honteuse.

— Ce n’est pas grave, nous faisons tous des erreurs, tente-t-elle de le rassurer. Christian, je n’ai pas l’impression que vous vous investissiez beaucoup dans ce travail. Allez donc l’aider.

Je soupire. Je ne sais même pas ce que nous sommes censés faire. Malgré tout, je me penche vers Arthur et lui chuchote qu’il a intérêt à réussir parce que moi, je n’ai rien pigé au cours et je ne veux pas me faire coller. Il acquiesce et ses mains se mettent à trembler de plus belle. Parkinson avant l’heure.

— Il faut verser l’acide dilué dans l’éprouvette, m’éclaire-t-il sans oser me regarder.

Agacé, j’attrape une éprouvette encore vide et la tends vers lui.

— Je vais verser, annonce Arthur avec la tête d’un gars qui n’a pas du tout envie de verser.

— Arrête de trembler, tu vas en foutre partout !

— Je ne suis pas sûr d’y arriver…

J’avise du coin de l’œil la prof qui nous toise d’un air exaspéré, et le reste de la classe qui se retient de rire. La situation devient dramatique. Ce crétin me fait passer pour un teubé. Je dois réagir. D’un geste sec, je lui réclame l’éprouvette. Autant le faire moi-même. Il déglutit et hoche la tête avant de me tendre l’éprouvette.

Je ne sais pas exactement ce qu’il se passe après. Je ne sais pas s’il lâche l’éprouvette avant que je l’attrape, ou si au contraire, il continue de la tenir après que je m’en sois saisi. Quoi qu’il en soit, l’éprouvette tombe, se brise sur le rebord de la table et la solution d’acide chlorhydrique ainsi libérée souille mon chino blanc Gucci hors de prix. Je baisse les yeux, choqué, et observe, impuissant, la solution corrosive se répandre sur mes jambes et former une tache destructrice. Le mal est fait, il n’y a plus rien à sauver. Le pantalon est ruiné.

— Oh, je suis vraiment désolé…, murmure Arthur d’une voix insupportable.

En cet instant, j’en veux terriblement au monde entier. Je n’arrive pas à détacher mon regard de la tache hideuse. Pourquoi personne ne réagit ? N’ont-ils pas vu ce qu’il a fait ? Je sens des picotements désagréables sur ma cuisse, sûrement à cause de la substance toxique. Madame Barrata sort de sa transe et lance qu’il faut rincer ma peau à l’eau tiède pendant un quart d’heure pour éviter les démangeaisons. Les démangeaisons ? Pauvre folle, tu crois que j’ai la tête à ça ?

— Voilà pourquoi il faut toujours apporter sa blouse en cours, déclare-t-elle en s’approchant de moi.

Brûlant de colère, je me lève brusquement de mon tabouret et balaie d’un coup de main frustré l’installation expérimentale des éprouvettes. Le verre explose par terre et le liquide se répand tout autour de la zone d’impact, saccageant au passage le sac à main démodé de la fille à ma gauche. Madame Barrata se fige et sa bouche forme un cul de poule pitoyable.

— Ce putain de pantalon a coûté six-cents boules ! je gueule, révolté, à la classe. Vous avez vu ce qu’a fait cet abruti ! Non mais sérieux, c’est possible d’être aussi débile ? J’y crois pas !

Je jette un regard plein de haine à Arthur et le vois avec satisfaction se ratatiner sur son tabouret en marmonnant à répétition des « Je suis désolé », des « J’ai pas fait exprès » et encore des « Je suis désolé » et je commence à m’éloigner vers la sortie, mon sac sur l’épaule, parce qu’il est inutile de rester plus longtemps ici.

— Monsieur Christian Descartes, rasseyez-vous ! ordonne la prof d’un air offensé. On réglera ça avec le proviseur à la fin du cours et…

— J’en ai rien à foutre !

La porte a déjà claqué.

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