Chapitre 8 : Frerilan (1/8)

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En entendant les échos de voix en tête du convoi, Thuran et Matt se redressèrent d’un bond. Tout ce que vit le nain pour commencer, c'était de la fumée s'élevant à l'horizon. En arrivant au sommet d’une colline quelques instants plus tard, la ville se révéla en contrebas.

— C'est énorme ! souffla Matt.

Thuran acquiesça silencieusement, trop occupé à détailler les lieux. L’essentiel de cette ville s'étendait hors des murs d’enceinte en pierre noire, il y voyait un labyrinthe de rues et venelles étroites. La qualité des constructions dans ce faubourg semblait extrêmement variée et sans logique bien établie : des cabanes en bois se trouvaient dans le voisinage de maisons massives en pierre.

— Mais quel désordre... soupira-t-il en encourageant les mules.

En bordure de la ville s'étendaient de vastes terres cultivées, des corps de ferme massifs étaient disposés çà et là. Thuran fut incapable de déterminer à quel moment exactement ils entraient dans la ville proprement dite, la route principale n'était que gravier et boue. À un moment donné, ils se retrouvèrent cependant entourés d'habitations et de citoyens qui vaquaient à leurs occupations, certains vêtus de loques crasseuses et d'autres de tissus plus nobles aux couleurs chatoyantes.

— Cette ville est... comment peut-on vivre dans ces conditions ? se questionna Matt à voix haute.

— De quoi tu parles ?

— Ils ont de la gadoue jusque chez eux ! Et regarde ces toits, la plupart doivent avoir des entrées d’eau !

— La vie dans les bas-quartiers des cités-États naines n’est pas meilleure. Cela-dit, la dernière des habitations y est au moins protégée par des murs...

Thuran leva les yeux sur l’enceinte massive qui se profilait. Avant de l’atteindre ils traversèrent des douves sèches puis se présentèrent devant une grande porte munie d'un pont-levis abaissé où des gardes accueillaient les visiteurs. Le convoi ne resta immobile qu’un instant avant d’avoir le feu vert pour pénétrer dans la ville haute.

— Les murs sont trois fois plus hauts que ceux de Châtaigne ! fit remarquer Matt en les traversant.

— Tu as vu les gravures ? Les petites sculptures ?

Des visages et diverses symboles ésotériques étaient gravés sur tout le contour de la porte, mais avant que Matt n'ait pu réagir ils l’avaient dépassée. Le spectacle qui s’offrit alors à eux les laissa sans voix.

Le convoi avait atteint une vaste place pavée de pierres blanches. Deux larges avenues partaient de chaque côté, bordées par des habitations qui possédaient toutes au moins un étage. Les façades étaient ouvragées, ornées de gravures ou de petites statues La construction qui attirait le plus les regards se trouvait cependant en face d'eux : un immense bâtiment en marbre blanc couronné d'un dôme doré qui dominait le reste de la citée.

— Il n'y a pas de roi ici pas vrai ? Qu'est-ce que c'est, sinon un palais ? s'interrogea le nain à voix haute.

— C'est le temple lunaire ! intervint Erik, qui remontait la file des carioles vers eux. On s'arrête ici, les transports n'ont pas le droit d’aller plus loin. Vous me faites une place ?

Le nain hissa le jeune marchand à leurs côtés. Ils étaient un peu à l'étroit sur leur banc...

— C'est encore un lieu dédié à ce Culte du Créateur ? questionna Matt, revenant au sujet de départ.

— Oui, l'un des deux grands temples dans l'Alliance Frontalière, avec celui dédié à la déesse de la Fertilité à Garel.

— Il est entièrement construit en marbre pas vrai ? commenta le nain.

Erik acquiesça.

— Le temple représente la pleine lune tandis que le mur d'enceinte, en pierres volcanique, désigne la nouvelle-lune.

— Belle manière de détourner le travail des miens, commenta amèrement Thuran

— Qu'est-ce que tu veux dire ? fit Matt, surpris.

Mais des appels retentirent à cet instant, leur indiquant où placer leur attelage.

— Matt, tu récupères les deux boîtes à l’arrière ? On va descendre.

Après avoir mis pied à terre ils ne tardèrent pas à être rejoints par Rosalie, qui s'était échappée du groupe de sa mère.

— Suivez-moi ! les appela-t-elle. On doit laisser de la place pour manœuvrer !

Ils choisirent de se regrouper au centre de la place où se dressait une statue sur un piédestal. Plutôt que de regarder les chariots qui s’alignaient, Thuran préféra s’intéresser à celle-ci. Elle représentait un combattant en armure, épée au clair et bouclier à la main, à taille réelle. L'épée était brisée juste au-dessus du manche, mais cela ne devait pas avoir été le cas à l'origine. L'armure et le visage étaient lisses, le passage des ans avait ôté de sa splendeur à cet ouvrage. Il restait cependant impressionnant.

Le nain remarqua le regard circonspect de Matt.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— C’est un guerrier nain non ?

— Surement le roi Freïr IV. Regarde, on devine encore une couronne, indiqua Thuran en désignant la tête de la statue.

— Mais que fait la représentation d'un roi nain ici ? s'étonna à son tour Rosalie.

— Vous n'avez jamais entendu parler de lui ?!

Matt et Rosalie échangèrent un regard avant de secouer la tête. Le nain ne put s'empêcher de laisser échapper un soupir, ils n'avaient vraiment reçu aucun enseignement concernant l'histoire de Cyrial.

— Freïr IV était roi de la cité-État de Lyrok, il a mené une coalition de nains des collines dans le but de s'emparer des terres frontalières, expliqua Erik. C'est après cet évènement que les royaumes du sud entreprirent de coloniser ce territoire et que vos bourgades ont été édifiées.

— Ce roi a fait bâtir une forteresse ici et lui a donné le nom de Freïr'y'Lan. Les humains ont repris le nom ensuite, précisa Thuran. Le roi Freïr y avait établit la base de ses opérations.

— Comment a-t-il été repoussé ? demanda Matt.

— Il ne l'a pas été, fit Erik en souriant. Les royaumes humains se sont contentés de faire appel aux nains des montagnes, qui étaient garants du respect du Traité Tripartite. Vous vous souvenez ? Celui qui a établi les frontières modernes à la surface.

— Heu… commença Matt.

— Les nains des montagnes, ce sont ceux qui sont restés dans leur royaume souterrain, la terre d’origine de tous les nains, intervint Thuran.

— Et qu’est-ce qu’ils ont fait alors ? relança Rosalie.

— Ils ont levé un embargo, récita Erik. Les nains des collines se sont retrouvés privés des marchandises qui faisaient leur prospérité, à commencer par les magicytes. En moins d’un an tous s’étaient retournés contre Freïr. Le monarque déchu se retrouva isolé dans sa forteresse de Freïr’y’Lan avec une poignée de partisans et y mourut quelques décennies plus tard. Son héritier exila les derniers fidèles de son prédécesseur et céda la forteresse aux humains.

— Avec l’exode vers les terres frontalières qui suivit, l'ambition de Freïr aura en fin de compte augmenté les interactions entre nains des collines et humains, ce qui a progressivement amélioré leurs relations, conclut Thuran. En revanche, les nains des montagnes nous considèrent avec mépris depuis. Ils estiment mon peuple comme sans honneur, tant pour avoir ignoré le Traité que pour avoir abandonné Freïr ensuite.

— Rosalie ! appela soudain une voix.

C'était Maria, elle lui faisait signe de la rejoindre. Thuran profita de cette interruption pour observer plus attentivement son environnement.

En dehors du temple, les constructions n'étaient pas si différentes de celles des bourgades humaines qu'il connaissait, du moins des plus riches. Les maisons étaient construites à grand renfort de colombages, couvertes de stuc et surmontées de toits d'ardoise. En revanche certaines de ces habitations culminaient à deux voire trois étages, chose impensable dans des villages comme Châtaigne ou Rosépine ! La plupart des bâtiments donnant sur la grande avenue portaient une pancarte indiquant la présence d'un marchand ou d'un artisan.

Le sol était pavé avec soin, Thuran n’avait encore jamais vu tel travail hors des cité-États naines. Cependant les villes de son enfance brillaient aussi par leur système d'égouts et leurs règles d'hygiène. Deux choses qui faisaient cruellement défaut à Frerilan où même les rues de la ville haute n'étaient pas épargnées par les déchets et déjections. Le nain conclut que les ruelles isolées devaient être parfaitement infectes.

Un chose l'interpella en levant les yeux. D'étranges conduites reliaient chaque bâtiment en hauteur, au niveau du premier étage. Elles traversaient également les rues, supportées par des piliers en bois. Il s'agissait de tubes métalliques dont le diamètre ne devait pas dépasser l'épaisseur de ses bras.

— À quoi servent ces conduites ? demanda-t-il à Erik, estimant qu’il était sûrement au courant.

Le jeune marchand afficha un sourire ravi en entendant cette question.

— Ce sont les arrivées d'eau chaude bien sûr !

— De l'eau chaude ? Tu veux dire que les gens reçoivent de l'eau chaude chez eux !? s'étonna Matt.

— Mais d'où vient-elle ? rebondit le nain.

— Du sommet du temple en fait, fit Erik en le désignant. L'eau est pompée dans le Galvert, la rivière qu'on a traversée en arrivant, et menée jusqu'à un réservoir placé là-haut. Elle y est chauffée puis redistribuée à chacune des maisons de la ville haute !

— C'est l'œuvre de Magitek, c'est ça ? répliqua Thuran en souriant.

— Tout juste ! Le système de pompage, le four ainsi que la gestion compliquée des conduites... Tout a été mis en place et est entretenu par notre guilde, qui s’occupe également des contrats d’approvisionnement en magicytes nécessaires au bon fonctionnement de ces installations.

— Mais il n'y a que la ville haute qui en profite ? s’étonna Matt.

— Ce genre de confort a un coût, reconnut le jeune marchand. Des installations similaires, moins archaïques tout de même, existent dans toutes les grandes villes au sud. Dans certaines les quartiers pauvres sont distribués aussi... C'est un calcul politique, les royaumes motivent ainsi la population à venir s'installer dans leur capitale. Ce qui fait plus de main d'œuvre pour...

— Les garçons ! le coupa Rosalie en revenant vers eux. On a réservé des chambres dans l'auberge du « Chat qui décroche la lune ». Il y a en a une pour Thuran et Matt, quant à Erik...

— Je vais rejoindre Hari, on va aller directement au comptoir de Magitek, intervint celui-ci. Il doit déjà m'attendre d'ailleurs.

— Oui, je m'en doutais, concéda la jeune femme en souriant.

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