Chapitre 4 : Témoignages (1/7)

7 minutes de lecture

Égaré dans des songes brumeux, Thuran voyait des visages se superposer. Celui de son oncle se mêlait à bien d’autres, familiers ou totalement inconnus. Le nain avait perdu toute notion de temps et de lieu lorsqu’il reprit progressivement conscience.

Je suis toujours en vie ?

Lorsqu’il eut réuni assez de volonté, il tenta de bouger. Thuran sentit ses doigts qui répondaient, lentement, à ses commandes. Ses paupières restaient cependant aussi lourdes qu'une montagne. Une voix lointaine, âgée, l’atteignit. Elle lui conseillait de rester calme et de se reposer. Il se laissa aller.

L’esprit vaporeux du nain émergea de nouveau plus tard. Ses pensées étaient plus claires, il se souvenait maintenant. La vipère, sa perte de connaissance… le fil des évènements lui revenait. Il renifla et des effluves inhabituels lui parvinrent. Il reconnut la sève d’épineux, mêlée à celle de fleurs des champs, ainsi que tout un tas d’autres fragrances difficiles à identifier.

Il sentait son dos confortablement enfoncé dans un matelas de paille ainsi que la douceur d’un drap sur lui. Il était dans un lit, mais où ? Bien qu'il se sente terriblement lasse, il se força à ouvrir les yeux, très lentement. Les rayons du soleil traversant les carreaux voisins l’éblouirent. Il grogna puis entendit une chaise bouger. Un visage se rapprocha du sien, de grands yeux bleus.

— Salut Thuran, bien dormi ? questionna une voix cristalline, avec une pointe d’humour.

Le nain étudia ce visage bien proportionné aux joues légèrement colorées. Des lèvres un peu charnues, un nez fin et des yeux en amande surmontés de longs cils blonds. Les cheveux couleur paille de la jeune femme étaient libres mais peinaient à atteindre ses épaules nues. Ce n’était pas une fille qu’on oubliait facilement, elle était sans aucun doute l’une des plus jolies qu’il connaisse. Même s’il préférait les charmes d’Éléonore, bien sûr !

— Salut Rosalie, répondit-il avec une voix d’outre-tombe qui l'effraya lui-même.

Il avait la gorge extrêmement sèche, il s’en rendait compte maintenant. La jeune femme s'y était préparée, car elle lui présenta un verre d’eau sans qu’il n’ait besoin de le réclamer. Elle l’aida à se redresser pour boire.

Thuran fit le tour de la pièce du regard. C’était étroit et bondé, il y avait plusieurs étagères remplies de fioles aux teintes variées, une armoire, un coffre, un bureau... Le temps de finir son verre, il avait déduit où il était et remarqua enfin la vieille femme qui se tenait dans l’embrasure de la porte.

Elle était petite et ronde, la peau ridée. Sur sa robe brune étaient tissées de multiples poches. Elle lui présenta un sourire bienveillant, mais un peu forcé. Le nain savait que ce n’était pas dans sa nature de se montrer très chaleureuse.

— Maîtresse Ludivine, salua-t-il.

— Tu nous as fait une belle frayeur, commenta la vieille femme.

Ludivine tenait l'herboristerie de Rosépine. Lorsque qu'un Thuran bien plus jeune était tombé malade, c'était déjà elle qui l'avait pris en charge. La soigneuse avait une place à part pour la population locale. Elle avait aussi un sacré caractère, le nain se souvenait qu'il valait mieux ne pas la contrarier. Préférant le calme de sa modeste demeure à la foule, Ludivine sortait peu de son échoppe, excepté pour s’occuper du petit jardin où elle cultivait diverses herbes aux propriétés médicinales.

— Quand… combien de temps j’ai été évanoui ?

— On t’a ramené hier soir, juste à temps, révéla la guérisseuse.

Plus de deux jours étaient donc passés depuis cette nuit dramatique à Châtaigne. Mais le plus important c'était qu'il était toujours vivant.

— Où est Matt ?

— À l’auberge, on l’y héberge le temps de savoir quoi faire, intervint Rosalie. On attendait que tu émerges pour faire le point. Maman m’a demandé de la prévenir dès que tu ouvres les yeux, je dois y aller sinon elle va râler, ajouta-t-elle en faisant une grimace.

Même ses mimiques étaient charmantes. Comme elle se levait, Thuran constata qu’elle portait une robe de soie bleue. La coupe était longue, descendant jusqu’aux chevilles, et si elle possédait des manches les épaules restaient découvertes et le décolleté plongeant. La demoiselle manquait cependant de poitrine pour que ce soit vulgaire.

Cette tenue le prit par surprise, car il avait l'habitude de la voir dans des tenues à la garçonne. Pantalons et chemisiers fermés étaient ses atours habituels. Il était cependant trop fatigué pour s’attarder sur ce détail et tenta de se redresser davantage.

— Non, ne bouge pas ! intervint Ludivine en posant fermement sa main sur l’épaule du nain. Tu as encore besoin de repos. Je vais te faire boire un élixir et tu va tâcher de dormir encore un peu.

Thuran ne lutta pas. Il avala la potion amère qu'elle lui tendit puis s'allongea. Il ne se sentit même pas glisser dans le sommeil.

Le soleil brillait encore lorsqu’il rouvrit les yeux.

Au moins, je n'ai pas dormis toute la journée.

Le regard du nain tomba aussitôt sur le gaillard avachi dans le fauteuil qui trônait en face du lit. Son visage s’illumina.

— Matt !

Il se réjouit d’entendre que sa voix avait repris en force. Son ami fit un léger bond en l’entendant, il avait dû piquer du nez en attendant son réveil.

— Thuran, enfin ! Comment tu te sens ?

Matt bondit sur ses jambes pour l'aider à s’assoir et glissa un coussin supplémentaire dans son dos. Thuran en profita pour soulever les couvertures et étudier sa cheville. La morsure était couverte par un bandage. Il n'avait pas mal, du moins sans mouvement, mais pouvait sentir que sa peau était enflée tout autour. Il s’était cependant attendu à pire.

— J’imagine que je ne peux pas me plaindre, fit le nain avec un sourire.

— L’herboriste a dit que tu devais faire le plein de force à ton prochain réveil, indiqua Matt en désignant du doigt un plateau à portée de main.

Thuran l'étudia,  il y avait une simple cruche d’eau, du pain et une pomme un peu flétrie. Il se saisit de la pomme et la regarda avec circonspection. Pour un fruit qui avait passé l’hiver, il ne pouvait pas se montrer trop exigeant. Il croqua dedans. Si elle manquait de goût, le jus qui se répandit dans sa bouche le ragaillardit. Il dévora le reste en un rien de temps avant de se saisir de la miche, puis leva les yeux sur son ami.

— Alors tu nous as sauvés ?

Matt afficha un petit rictus.

— À dire vrai, je n’ai pas grand mérite. J’étais à bout de force, sur le point d’abandonner, quand deux gardes de Rosépine en patrouille m’ont découvert. Un sacré coup de chance… On est venus te récupérer puis on a atteint la ville juste avant le coucher du soleil. Tu t’étais évanoui et brûlais de fièvre. La peau de ton pied avait même viré au vert ! J’ai bien cru que…

Il se tut et Thuran acquiesça. Les nains étaient coriaces par nature, résistants aux poisons. Si Matt avait été à sa place, ils n’auraient pas eu autant de chance. Mais il tilta sur quelque chose, une patrouille de garde ? Dans le Gareldor ? C’était invraisemblable, les gardes ne s’éloignaient pas des bourgades à moins d'avoir de bonnes raisons.

Et s'ils étaient été précisément à la recherche de survivants de l’attaque ? Auquel cas…

— D’autres nous ont devancés ? Darek, il est là ? Ou Rionnel ?

Mais il lut tout de suite la réponse sur le visage de son ami, qui se rembrunit.

— Désolé mon vieux, tout ce que je sais c'est qu'il n’y a qu’une seule personne qui soit arrivée jusque-là. Et ça ne peut pas être l'un d'eux, il serait forcément venu nous voir.

— Tu veux dire que tu ne l’as pas vu ? Que tu ne sais même pas qui c’est ?

— C’est ça qui est bizarre. J’ai eu beau poser des questions, personne ne veut me répondre. Je n’ai vu personne à l’auberge et si Rosalie m’a avoué qu’elle sait quelque chose, sa mère lui a interdit de m’en parler. Il s’agirait de « comparer les témoignages ».

— Ça n’a pas de sens ! Ils devraient plutôt être en train de monter une expédition à l'heure qu'il est !

Son énergie lui revenait. Thuran retrouvait un esprit clair et sentait qu'il y avait quelque chose qui ne collait pas dans cette histoire. Matt et lui étaient visiblement tenus à l'écart.

— Aide-moi à me lever, on doit…

— L’herboriste a dit que tu devais encore te reposer et je ne pense pas que ce soit une bonne idée de lui désobéir, opposa Matt.

Le nain s’apprêtait à rétorquer quelque chose quand la porte s’ouvrit. Au lieu du visage attendu de la guérisseuse, c’était un homme portant l’uniforme de la garde qui entra. Ce soldat n’était pas de première jeunesse, il avait une bonne soixantaine d’années à vue d'œil. Son front était couvert de rides, il était était dégarni et portait une barbe blanche comme la neige en désordre. Pas très grand, un peu rondouillard, il était vêtu d'une tunique qui le boudinait.

Le garde lança à Thuran un regard glacial en guise de salutations. Le nain allait ouvrir la bouche quand il vit que quelqu’un d'autre s'introduisait dans la pièce. Il s’agissait de la fine silhouette de Rosalie.

—Thuran, tu es réveillé ! s'enthousiasma la jeune femme en souriant. Comment tu te sens, ça va mieux ?

— Oui, ça va, répondit-il en glissant un regard vers le soldat.

— Ah oui, je vous présente Patrek, le capitaine de la garde de Rosépine, annonça Rosalie.

Le nain se souvenait du capitaine de Rosépine, un homme affable qui avait toujours le mot pour rire. Tout le contraire de celui-là ! Le soldat surprit son regard.

— Le capitaine Albrek nous a quittés l’hiver dernier, des suites d’une chute de cheval, expliqua-t-il sans émotion.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 3 versions.

Recommandations

Défi
Camille20
Je m'appelle Guillaume, un jeune lycéen issu d'une famille bourgeoise. Modeste, aimable et bienveillant. Je n'avais qu'un seul et fidèle ami, Emile. Notre relation avait débuté il ya 10 ans. Et depuis, tandis qu'elle embellissait ma vie, elle détruisait celle de mon chère camarade...
27
39
226
10
Mina singh

De soie perle s'est paré le ciel
Vêtu de sa robe miel
Sous un manteau de grêle

La Terre s'improvise aquarelle
Ses encres devenues pastel
N'ont plus l'esprit rebelle

Aériens deux flocons s'émerveillent
Dansent sous le gris perle du ciel
Inlassables désirs de l'hiver en sommeil
12
7
0
0
Défi
rvrchristian
Une histoire qui porte en elle mon amour du post-apocalyptique et de ma ville natale.

Probablement mon texte le plus personnel
47
49
151
23

Vous aimez lire Borghan ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0