Chapitre 3 : Le Bois de Lachel (7/10)

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— La plaie ne saigne presque plus, constata Matt qui examinait la blessure de Rionnel.

— Elle risque cependant de s’infecter, tempéra ce dernier.

Ils avaient perdu Jolan et l'expérience du soldat en matière d'herbes médicinales leur faisait défaut désormais.

— Il faut arriver en ville… commença le capitaine.

— Je ne pense pas être capable d’aller plus loin pour le moment, avoua Thuran.

Rionnel se tourna vers lui et soupira.  

— Tu as raison, nous sommes tous à bout de force. Vous avez fait de gros efforts pour arriver jusque-là, loua le capitaine. Il y a sûrement des grottes dans le coin, ou au moins un abri suffisant entre des rochers pour installer un camp de fortune. 

Le nain approuva. Il avait un peu honte d'être à l'origine de leur halte, Rionnel devait souffrir voir même ressentir les premiers effets d’une fièvre. Ce ne serait pas étonnant, après avoir cheminé dans un marécage avec une blessure ouverte. Mais il était vraiment éreinté.

Pendant ce temps, Matt s’était assis à quelques mètres d’eux sur un petit rocher. Il restait silencieux le visage tourné vers le cours du ruisseau. Thuran et Rionnel le regardèrent.

— Il pense sûrement à sa famille, chuchota le capitaine.

Le nain acquiesça, puis sursauta lorsque Matt se mit à hurler. Il leva les yeux sur son ami et vit qu'il s'était levé d’un bond et courait vers eux, l'air affolé.

— Qu'y a-t-il ? demanda aussitôt Rionnel. 

— Un serpent ! Un serpent géant ! bredouilla-t-il.

— Où ça ?!

— Dans l’eau, il glissait dans le cours du ruisseau et a failli me toucher le pied !

Contre toute attente, le capitaine sourit.

— S’il a « failli te toucher », il n'y a rien à craindre. Voyons-voir ça.  

Il s’approcha de la rivière suivi des deux jeunes. Il ne leur fallut que quelques instants pour retrouver la trace de la fameuse bête, qui glissait tranquilement dans l'eau. C'était un beau spécimen d'environ cinq pieds de long et de l'épaisseur d’un bras, mais il n'effraya pas Thuran qui avait vu plus impressionant dans ses terres d'origine. Ce type de serpent n'étaient pas dangereux. 

— Ce n’est pas une espèce venimeuse, confirma le soldat en se tournant vers Matt. Tu viens de nous trouver ce qui nous manquait pour compléter un bon sommeil et repartir en forme.

Le jeune homme ne comprit visiblement pas tout de suite le sous-entendu de Rionnel, puis il ouvrit de grands yeux et Thuran crut qu'il allait s'évanouir.

En chemin, le groupe était parfois tombé sur des baies sauvages comestibles. Mais cela ne suffisait clairement pas pour remplir les ventres vides des trois compagnons.

Le capitaine tira son épée et tenta aussitôt de trancher la tête de la bête. Mais elle s'avéra plutôt agile et esquiva ses premières tentatives en tentant de s'éloigner avec le courant. Ce faisant, la terre au fond du ruisseau troubla l’eau au point que les aventuriers perdirent presque sa trace. Thuran se saisit à son tour de l’épée de Jolan pour donner un coup de main. À eux deux ils finirent par coincer le reptile. Un coup sec du soldat et il se retrouva sans son chef.

Lorsqu'ils sortirent ensuite leur proie de l’eau, Matt eut un mouvement de recul et resta à une distance raisonnable.

— Tu pourrais nous aider quand même ! grinça Thuran, les pieds dans l’eau. Il ne peut plus te mordre maintenant !

— Vous ne songez tout de même pas sérieusement à… manger cette bestiole ?

— On ne se serait pas donné tout ce mal sinon !

— Tu ne trouveras pas plus nourrissant, ajouta Rionnel.

Thuran afficha son premier vrai sourire depuis longtemps. Le soldat et lui éclatèrent d'un rire franc devant le visage dégoûté de leur compagnon.

Ils partirent peu après à la recherche d'un emplacement pour monter le camp. Matt parvenait à tenir debout avec l’aide d’un bâton, bien qu’il boite un peu. À sa place, Pomme transporta le corps du serpent. Le jeune homme refusant de partager la selle avec lui.

— Là, ces deux grands rochers, ça pourrait le faire non ? proposa Thuran un peu plus tard.

Il s'agissait un espace abrité et suffisamment étendu pour qu’ils puissent s'y tenir couchés tous les trois.

— On sera à l’abri du vent et de la pluie, on surplombe la zone et le ruisseau n’est pas loin. On ne peut probablement pas espérer mieux, approuva Rionnel.

Le capitaine prit les commandes. Matt dut chercher du bois sec tandis que son ami créait un foyer pour le feu avec des caillasses. Dans le même temps Rionnel leur confectionna des paillasses avec des branchages, des feuilles et de la mousse. Thuran ne se fit pas prier pour les tester et les jugea étonnements confortables.

— J'ai dirigé un groupe d'éclaireurs un temps. On devait souvent passer la nuit à l'écart de la troupe, leur raconta-t-il une fois installés.

— On pourrait peut-être cuisiner maintenant ? proposa le nain.

Ils auraient du mal à sombrer dans un repos réparateur le ventre vide.

— Il doit rester un peu de pain dans les sacoches de Pomme, Matt ? Je vais me charger du feu, répondit Rionnel.

Le capitaine commença à frotter énergiquement un bâton de bois contre un morceau d’écorce, mais même après de longues minutes il n’avait toujours pas obtenu le moindre rougeoiement. Thuran décida à tenter sa chance de son côté avec deux pierres et le soldat lui sourit en le voyant faire.

— Si tu arrives à allumer un feu avec ces deux trucs, je…

Il ne finit pas sa phrase. En effet, après avoir entrechoqué les deux galets une dizaine de fois seulement, des étincelles jaillirent et embrasèrent les herbes sèches qu'ils avaient rassemblées.

— Hé hé, vous voyez ? J'étais le spécialiste quand on campait avec mon oncle ! se vanta le nain.

— Je n’ai jamais vu personne tirer des étincelles de galets de ce genre, commenta le capitaine ébahi.

Le soldat finit cependant par hausser les épaules et jeter ses deux bouts de bois inutiles sur le feu naissant. Ils firent frire des tranches de serpent, dont la viande se révéla excellente. Matt refusa d’abord d’y goûter, mais son estomac criant famine fut le plus fort et il finit par céder. Il mangea finalement avec appétit lui aussi. Le soleil commençait à décliner quand ils finirent leur repas.

— Il manque juste une bonne bière pour accompagner ce festin, apprécia Rionnel avant de reprendre sur un ton sérieux. L’un d'entre nous va veiller, au cas où. Couchez-vous les premiers, je réveillerai Thuran pour prendre le second tour de garde.

Les deux jeunes ne discutèrent pas et s’étalèrent avec le plus grand plaisir. Le nain ferma les yeux en se demandant s’il pourrait trouver le sommeil après tout ce qu’ils avaient vécu. Lorsqu’il les rouvrit, l’obscurité avait gagné la forêt et une main le secouait doucement par l’épaule.

— Thuran ? Tu peux me relever ?

Il y voyait assez clair pour distinguer les traits du capitaine, mais bientôt seul le feu qui crépitait encore leur procurerait un éclairage. Rionnel l’avait entretenu et entassé du bois sec supplémentaire à proximité.

— Oui, bien sûr, répondit-il en baillant.

— Réveille-moi si tu vois ou entends quoi que ce soit de louche.

Le nain alla s’installer près des flammes, sur une racine épaisse. Il regarda du côté de Matt. Le jeune homme avait le sommeil agité, ce qui n’avait rien d'étonnant. Il avait vu des horreurs et s'inquiétait pour son oncle, mais l'apprenti boulanger quant à lui avait absolument tout perdu. Tout sauf peut-être sa mère et sa sœur, s'ils pouvaient les retrouver... son cœur se serra.

Longtemps il avait vu Éléonore comme une gamine, la petite sœur agaçante de son ami. Puis les années avaient passé et ses sentiments avaient évolué. Il s’était mis à penser très souvent à elle, même quand il était loin de Châtaigne. Trop souvent.

Il joua un peu avec les braises en se servant de l’épée de Jolan.

Si cela restait rare, ce n’était pas inhabituel de voir des couples mixtes de nains d'humains, surtout dans les terres frontalières. De telles unions pouvaient d'ailleurs être fertiles, leurs enfants gardant toujours les caractéristiques physiques des humains, avec quelques traits du parent nain bien sûr. Thuran s'était beaucoup renseigné sur le sujet au cours de l'année passé, le plus discrètement possible afin que Darek ne se doute de rien. 

Il se mit à imaginer le visage de la jeune femme dans les flammes. Il la retrouverai, c'était certain. Même si cela devait lui prendre des années, il la retrouverai ! Le nain se laissa progressivement absorber par ces formes qui s’élèvent et retombent, s’agitent sans fin...

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