Chapitre 1 : Châtaigne (6/6)

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Les jeunes menèrent l’attelage aux écuries où ils furent accueillis par Olivier avec la chaleur qui le caractérisait. À leur retour, le père de Matt et Éléonore s’attelait déjà à allumer un grand feu. Le boulanger plaçait du pain sur une table à proximité et l’aubergiste mettait un fût en perce. Thuran remarqua que des cordes avaient été attachées aux branches de l’arbre pour que les plus jeunes puissent s’y balancer.

Presque tous les habitants se réunirent pour faire la fête ce soir-là. Il n’y avait pas tant d’occasions de s'amuser à Châtaigne. Éléonore expliqua qu'ils ne se rassemblaient de la sorte que pour les deux solstices et la récolte annuelle. Darek laissa quant à lui entendre que si cette fête était organisée, c’était en partie pour agacer le nouvel administrateur qui passait pour un grippe-sou.

À la nuit tombée, quelques villageois armés d’instruments de musique prirent place sous les branches du châtaignier. Tambourins, flûtes en bois ainsi qu'une harpe à la confection quelque peu artisanale s'égayèrent en cœur. Une jeune femme entonna un chant et en un instant la danse était lancée autour du feu.

Thuran fut pris d’un fou rire à en avaler de travers lorsque son oncle se retrouva à tournoyer avec la femme de l’aubergiste, qui était plus grande que lui tant en hauteur qu’en largeur. Il retrouva tout son sérieux lorsque son regard croisa celui d'Éléonore, qui ignora un garçon venu l'inviter pour lui tendre la main. Tous deux dansèrent main dans la main pendant de longues minutes. L'adolescente eut l’air de s’amuser, mais il ne pouvait en être absolument sûr : il devait se concentrer pleinement pour ne pas lui écraser les pieds. Il ne s’en tira peut-être pas si mal puisqu’elle finit par le tirer hors de la piste avec un grand sourire sur les lèvres. Tous deux s'isolèrent discrètement en bordure de la place, ils s'instalèrent pour observer les festivités. Thuran voulait lui parler, les mots se bousculaient dans sa tête mais. Cependant au moment d’ouvrir la bouche elle s'asséchait subitement,  comme en plein désert, pas un son n'en sortait !

Il suivit des yeux son oncle, qui s'installait sous les branches du grand arbre avec son auditoire habituel. Prêtant l'oreille un instant, le jeune nain reconnut les aventures de Gurdill le Pourfendeur. Peu de temps après, lorsque les plus jeunes furent contraints de rejoindre le pays des rêves, le marchand se joignit à d'autres compagnons pour écluser des bières. Thuran le vit s'éloigner bras dessus-bras dessous avec le capitaine de la garde locale, Rionnel. Le bras gauche de ce soldat avait été amputé, signant la fin de sa carrière active dans l'armée et sa mutation dans cette bourgade isolée. Darek et lui s'entendaient très bien, ils buvaient un coup ensemble chaque année.

Plongé dans ses pensées, le nain entendit une voix appeler dans son dos.

— Éléonore ! Ce n’est plus une heure à trainer dehors pour les jeunes filles !

Cette dernière se tourna vers Thuran avec un air agacé.

— C'est maman, je ferais mieux d'y aller, annonça-t-elle néanmoins.

— Attends je... je voulais te dire quelque chose... commença le nain.

Elle se tourna vers lui et il sentit son cœur battre à tout rompre. Il ouvrit la bouche et la voix de la mère de la jeune femme raisonna une fois encore, plus fort.

— On en parlera demain matin, avant votre départ ! annonça la jeune femme l'air contrariée.

Mi-déçu mi-apaisé, Thuran se contenta de hocher la tête et regarda Éléonore s'éloigner. Après quelques pas, celle-ci s'immobilisa et revint vers lui. Sans lui laisser le temps de réagir, elle plaça furtivement un baiser sur ses lèvres. Éclairée par les flammes du feu de camp, le nain la vit rougir, sourire... puis courir vers sa maison. Il ne fut pas capable de bouger ni même de réfléchir correctement pendant de longs instants de béatitudes. Le doux éclat des lunes brillait dans un ciel rempli d’étoiles.

Lorsqu'il finit par sortir de sa transe, il repéra Matt et Gaël qui étaient en compagnie de deux autres garçons du village d'à peu près leur âge et les rejoignit. Le nain ne leur parla pas de ce qui venait de se passer et tous les cinq ne tardèrent pas à se retirer dans la grange voisine de l’auberge. Ils s’y lancèrent dans une nouvelle partie de cartes, éclairés par une lanterne.

***

À la porte de Châtaigne, le vieux Dylan montait la garde. C’était un vieil homme aux cheveux et à la moustache blanche. Fort bien taillée et remontant crânement de chaque côté de son visage, celle-ci faisait sa fierté !

Cet homme avait une longue carrière derrière lui dans l’armée mais, le poids des ans se faisant sentir, on l’avait muté dans la garde de ce village. Une mise à l'écart qui lui convenait : il pouvait à la fois toucher une solde raisonnable et couler des jours paisibles. Pour beaucoup de soldats de métier, finir sa vie ainsi avec tous ses membres alertes était un rêve.

Si ses responsabilités l'avaient tenu à l'écart de la fête ce soir, il n’était pas oublié par les villageois pour autant : assis contre le cadre de la porte, il sirotait une chope de bière fraîche, sa hallebarde posée contre le mur. Les seuls à se présenter aux portes de nuit étaient les chats en maraude. Il pouvait gérer ça une chope à la main !

Lorsque les nuages laissèrent les lunes réapparaître, Dylan crut voir une ombre mouvante sur la route de gravier qui sortait de la bourgade. Il n’y prêta pas une grande attention jusqu’à ce que le bourdonnement de la fête ne puisse plus masquer les renâclements et le clapotis de chevaux martelant les caillasses. Des cavaliers approchaient de la ville.

Surpris, le vieux garde se redressa et s’empara de son arme. Il la tint mollement de la main gauche tout en soulevant une lanterne dans l'autre et alla à la rencontre du groupe qui commençait à émerger du couvert de l’obscurité.

— Holà ! Voilà seulement deux lunes que la dernière patrouille est passée par chez nous, on ne vous attendait pas si tôt ! héla-t-il.

Celui à la tête du groupe fut bientôt à quelques pas du garde et sauta agilement au bas de sa monture sans répondre. Il portait, comme le reste de la troupe, une cape de voyage qui dissimulait le reste de ses vêtements. Le son métallique qui retentit lorsqu’il toucha terre confirma cependant à Dylan qu’il portait une cuirasse ou, tout du moins, une forme de protection.

Le vieux garde plissa ses yeux et remarqua la tenue peu réglementaire des visiteurs. Plus important : il ne voyait nulle part le blason à la lune sur fond bleu marine de Frerilan.

— Ce n'est pas une patrouille, pas vrai ? Que fait une troupe comme la vôtre sur la route tellement au nord et à une heure si tardive ?

— J’ai un ordre officiel, répondit tranquillement une voix grave.

L’homme descendu de cheval s’approcha de Dylan d’un pas lent mais rythmé, très militaire. Sa main droite se glissa sous sa cape et le vieux garde tendit la sienne pour se saisir du parchemin qu’il s’attendait à recevoir. Au lieu d’un papier, c’est un reflet métallique qui s’échappa du vêtement de l’homme en noir. Le mouvement fut si vif qu’il ne laissa aucune chance au garde.

La hallebarde et la lanterne tombèrent au sol tandis que Dylan plaquait ses mains sur sa gorge, mais il était bien incapable de stopper le flot de sang qui s’en écoulait. Il tomba à genoux et se laissa glisser sur le côté, sans émettre plus qu'un gargouillis. Tout le groupe mit pied à terre en silence.

Une quarantaine d’individus s'avancèrent vers la porte de la ville. Celui qui apparaissait comme leur chef se tourna vers eux avant de la franchir, il parla d'une voix étouffée.

— Souvenez-vous que je veux les nains vivants. Tâchez aussi de garder les femmes en bon état si possible, vous connaissez leur valeur, mais chargez-vous des autres comme bon vous semble. Lames au clair !

Alors que les ombres se mettaient en mouvement, les yeux du vieux Dylan se fermèrent pour de bon.

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