Chapitre 1 : Châtaigne (5/6)

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L’administrateur ne resta pas plus longtemps. Il jeta un rapide coup d'œil aux autres marchandises et prit la direction de ses quartiers ; une maison à peine plus vaste que la moyenne.

— Il se prend pour qui ce Danyk ? demanda enfin Thuran lorsqu'ils eurent quelques minutes de tranquillité.

— Je t'ai déjà expliqué que le culte du Créateur défend une vision du monde bien particulière. Dans leurs textes sacrés notre peuple est présenté comme une sorte « d'essai » avant sa grande œuvre : la race humaine. Comme l'argile de la poterie. J’ai déjà vu pire... tu te souviens de l'ancien administrateur de Douce-Neige ?

— Ce type qui se baladait avec une cape verte flottant derrière lui, comme un grand seigneur ? le jeune nain pouffa.

Bien sûr, Thuran n'avait jamais vu de grand seigneur humain, mais il avait son idée sur la manière dont ils devaient se comporter. Les nobles s'y connaissaient en matière de condescendance parmi les nains des collines.

— Oui, celui-là même. Hé bien vois-tu, la première fois qu'il m'a vu il a voulu me faire exécuter ! Il a hurlé qu'un nain « s'était infiltré dans sa cité ».

— Sérieusement ?!

— Dites, cet anneau là, vous en voulez combien ? intervint un villageois en désignant une babiole sur l'étal.

Darek retourna son attention vers ses clients et la journée passa bien vite, avec bonne humeur et profits. Matt se joignit à eux peu après midi, rejoignant Thuran derrière l'étal. Comme le soleil déclinait et que les marchands s'apprêtaient à fermer boutique pour la journée, le jeune nain entendit une voix joyeuse derrière lui.

— Salut vous !

Thuran se retourna et la vit, Éléonore ! De fines lèvres, un nez légèrement retroussé, des petites fossettes sur les joues et des yeux noisette espiègles. Sa chevelure légèrement ondulée était détachée et de longues mèches glissaient sur ses épaules. La silhouette élancée de la jeune fille manquait peut-être encore d’un rien de féminité, mais ce qui captivait Thuran c'était ce sourire ne la quittait presque jamais.

La tunique souillée de paysanne qu'elle portait ne diminuait en rien l'impact de son apparition sur le nain, qui demeura immobile et incapable de dire quoi que ce soit pendant de longues secondes.

— Hé ! Dis quelque chose ! Tu ne voulais pas me voir c'est ça ? s'offusqua-t-elle, fronçant les sourcils et les poings sur les côtes.

— Je crois qu'il est stupéfait que tes seins se soient si peu développés en un an, intervint Matt.

— Quoi ? Attends-voir toi !

Elle bondit derrière le comptoir pour charger son frère, mais s'interrompit en remarquant le regard sévère de Darek.

— Oups, pardon M'sieur Darek.

Le marchand secoua la tête en souriant.

— Maintenant que tu es là, aide-nous à ranger tout ça.

— D'accord !

Elle se saisit aussitôt d'une brassée de petits outils qu'elle emmena dans le chariot des nains en passant à côté de Thuran qui remarqua qu'elle avait encore grandit. Maintenant qu'elle le dépassait d'une demi-tête, lui accorderait-elle autant d'attention ?

Le nain n'eut pas loisir de cogiter plus longtemps. Dès que son oncle leur eut tourné le dos pour s'adresser à un client, Éléonore lui sauta au cou !

— Tu m'as manqué ! Un an c'est beaucoup trop long ! lui souffla-t-elle à l'oreille.

Après une courte hésitation et sentant le rouge lui monter aux joues, il lui rendit son étreinte.

— Toi aussi, murmura-t-il.

— Vous êtes bien mignons, mais je ne serais pas contre un peu d'aide ! leur cria Matt, qui cherchait à soulever une lourde caisse remplie de fourrure.

Quelques minutes plus tard, tout était en ordre.

— Merci pour le coup de main les jeunes, fit Darek en regardant les frères et sœur. Je vous offre un verre de lait de chèvre ?

Le marchand était de très bonne humeur et son neveu avait une bonne idée de la raison : il était parvenu à trouver acquéreur pour une compilation de contes humains qui traînait dans son stock depuis des années ! Cette seule vente représentait trois pièces d’argent, car les livres étaient rares dans la région, tout autant que les villageois sachant lire.

— Volontiers ! rebondit Matt.

— Je devrais plutôt rentrer, j'ai promis à maman que je n'en aurai pas pour longtemps, s'excusa en revanche l’adolescente

— Tu pars déjà ? s'étonna Thuran, déçu.

— T'inquiète-pas, demain je te lache pas de la journée !

***

Alors que les lunes jumelles, Kalos la rouge et Pylos la bleue, brillaient pleinement dans le ciel, une faible lueur persistait à la fenêtre d'une maison de Châtaigne. À la lueur d'une bougie, quelqu'un apportait le point final à la rédaction d’un parchemin.

"… dit s’appeler Darek. Un jeune nain l’accompagne. Ils quitteront la ville dans quatre jours."

L’individu posa sa plume et souffla sur le parchemin puis le roula. Il tendit la main vers une cage à oiseau et entreprit d’attacher le message à la patte du faucon qu’elle contenait. Le volatile se laissa faire docilement, mais donna un coup de bec dès que le nœud fut achevé.

— Saloperie de piaf ! pesta l'inconnu, quelques gouttes de sang s’écoulant de sa main. Va-t’en trouver ton maître ! grinça-t-il en ouvrant la cage.

Le rapace fit un bond vers le rebord de la fenêtre, déploya ses ailes et s'élança dans la nuit noire.

***

Éléonore tint parole. À peine Thuran était-il sorti de l'auberge le lendemain matin qu'elle lui tombait dessus et tous deux ne se séparèrent presque plus durant les jours qui suivirent. En sa compagnie, le jeune nain ne voyait pas le temps passer, il ne cessait de se perdre dans les yeux de la jeune fille.

L'essentiel des habitants s’était empressé de venir voir les marchandises proposées dès le premier jour et l'affluence se réduit considérablement les suivants. Les clients venaient davantage pour passer le temps et discutailler. Les colporteurs ne vendaient plus grand-chose, mais c’était l’occasion de tisser des liens ou de se faire des contacts utiles, du moins était-ce ainsi que son oncle présentait les choses à Thuran ; ce qui convenait à ce dernier qui pouvait ainsi passer plus de temps à Châtaigne.

Naturellement le jeune nain devait passer du temps aux côtés de son oncle, qui l'invitait à participer aux conversations lorsqu'elles s'y prêtaient. Mais le marchand le laissait le plus souvent libre de ses mouvements, il n'avait plus vraiment besoin de lui pour tenir boutique. Alors Thuran se promenait en ville avec Éléonore, parlant de tout et de rien. Plus la fin de leur séjour approchait, plus la pression montait. Il devait lui parler de son projet de rester avec elle à Châtaigne, mais dès que l'occasion se présentait il se défilait.  Il brûlait pourtant de lui ouvrir son cœur.

Si elle ne ressentait pas la même chose que moi ?

Après tout, ils étaient si différents...

Bien que le projet soit dans son esprit depuis un an, il n'avait pas rassemblé assez de courage pour aborder le sujet avec son oncle non plus. Comment réagirait Darek s'il lui annonçait son intention de l'abandonner sur le chemin du retour ?

En dépit des questions qui le taraudaient, Thuran faisait de son mieux pour apprécier chaque instant. Matt était retenu à la boulangerie le matin, mais les rejoignait ensuite en compagnie de Gaël, un ami d'enfance. Ce dernier n'avait qu'un an de moins que Matt, mais était à peine plus grand que le nain. C’était un blondinet au visage poupin qui, à en juger par les gloussements qui résonnaient régulièrement autour de lui, ne laissait pas indifférentes les adolescentes de Châtaigne. Thuran était soulagé de voir qu'Éléonore ne lui prêtait pas d'attention particulière.

Le nain avait partagé une de ses passions avec les jeunes de Châtaigne : un jeu issu de sa province d'origine. Il s'agissait de cartes numérotées jusqu'à douze et ornée de représentations de créatures. Sur les plus petites on trouvait des animaux communs comme des chats, plus haut venaient des monstres à l'image des fameux géants et au sommet les créatures légendaires qu'étaient phénix et dragons. Même sans connaissance en arithmétique, il était facile de retenir celle qui dominait l’autre et les quatre amis passaient beaucoup de temps à y jouer, en restant à proximité de l'étal de Darek.

— Dis, quand tu s'ras adulte, t’auras aussi une barbe comme ton oncle ? demanda soudain Éléonore en abattant une carte.

Thuran fit la grimace face au dragon qu’elle venait de poser. Sa gargouille ne ferait pas long feu !

— La barbe vient avec l’âge adulte chez les nains aussi, vers nos trente ans, expliqua-t-il. La garder ou la raser, ça dépend des goûts… tu en penses quoi toi ?

— Moi qui pensais Karolak remplie de petits hommes barbus ! intervint Gaël. Et de naines aussi, elles portent bien la barbe non ?

Matt et sa sœur éclatèrent de rire mais Thuran se contenta de soupirer.

— N'importe-quoi, les naines n’ont pas de barbe ! Enfin, pas plus que ta mère en tous cas.

— Attend un peu, tu vas voir toi ! répliqua le blondinet avant de lui sauter dessus.

Les deux amis roulèrent au sol, luttant pour finir sur l’autre, sous le regard amusé des frère et sœur. La joute s'acheva lorsqu'Éléonore leur sauta dessus à son tour et se déclara gagnante. Ils rirent tous ensemble, ces instants affermissaient la détermination de Thuran d’aller au bout de ses projets d'avenir.

— Vous partez demain alors ? interrogea soudain Matt. J’ai entendu dire qu'on va organiser une fête avec feu de camp ce soir.

— C’est pas comme si tu avais passé la matinée à cuire du pain aux céréales spécialement pour ça ! se moqua sa sœur.

— Hé ! C’était censé être une surprise !

— Aux céréales ? Celui avec du maïs ? J’adore ! s’enthousiasma Gaël.

Ils rirent encore de bon cœur.

— On ne vendra rien de plus ici cette année, répondit enfin le nain. Mon oncle dit toujours que lorsqu’on n’a plus rien à gagner quelque part, il est temps de changer d’air. Même en hiver il nous fait régulièrement voyager d'une cité-État à l'autre.

— Je croyais que vous aviez une maison à Karolak ? interrogea Gaël.

— Oui et une boutique aussi. Mais en visitant les autres villes on renouvelle et varie notre stock. C'est la clef du succès de notre affaire familiale.

— J’aimerais tant visiter ces cités moi aussi… mais seuls quelques émissaires de l’Alliance sont autorisés à voyager en terres naines, se désola Matt.

— Je suis sûr que ton pain ferait fureur à Karolak. Pas autant que la bière de Châtaigne mais quand même !

— C’est ta faute aussi, fit remarquer Éléonore à son frère. Si t’étais pas si grand on pourrait prétendre être des nains !

— T’es trop mignonne pour passer pour une naine ! répondit Thuran sans réfléchir. Enfin... Je veux dire… Les naines sont très jolies, mais... bredouilla-t-il.

Matt et Gaël éclatèrent de rire tandis qu'Éléonore lui adressait un sourire ravi, ses joues se colorèrent même un peu. Elle ne dit plus rien pendant un moment, ce qui était très inhabituel. Pas même lorsqu'elle rafla la mise, deux coups plus tard.

Quand le soleil commença à décliner, les villageois se mirent à installer des bancs autour du grand châtaigner. Les nains rangèrent les invendus dans leur chariot avec l’aide des amis de Thuran.

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