Chapitre 7 : Le lac du Radian (7/8)

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Matt ne répondit pas. Son bras toujours suspendu devant lui, il tourna la paume vers le ciel. Au-dessus de la guerrière, une boule de glace se condensa en quelques instants. Ce solide prit ensuite la forme d’une très fine lame, une épée sans poignée, coupante comme un rasoir. L’arme ne tarda pas à s’animer et trancha le flanc droit de la mercenaire. Cette dernière tressaillit et un sang épais et visqueux se mit à couler très lentement.

Comme animée d'une volonté propre, cette lame de glace revint à de multiples reprises à l’instar d’un boomerang et trancha encore et encore. Le givre qui immobilisait Teresa ne l'empêcha pas de se mettre bientôt à hurler. Elle était incapable de faire un mouvement pour se défendre ou esquiver. Son corps se couvrit progressivement de sang.

L’épée tranchait, mais sans aller en profondeur. Elle épargnait également les points vitaux. Rien d’autre n'échappait au carnage : oreilles, nez, bout des doigts… Des morceaux des membres de la guerrière commencèrent à se détacher un à un...

Thuran tomba dans une profonde torpeur, à la fois happé et horrifié par cet horrible spectacle. Lorsque sa conscience parvint à émerger à nouveau, il eut la surprise de constater que la corde qui le maintenait prisonnier avait disparu sans laisser de traces. Il ne chercha pas à comprendre quand c’était arrivé et se mit à courir vers son ami qui demeurait immobile depuis le début du carnage.

Le nain chercha à saisir son ami par les épaules, mais dès qu’il approcha ses mains de lui il eut un geste de recul. Le corps de Matt dégageait le froid le plus intense qu'il n’ait jamais ressenti ! Thuran se mit alors à lui crier de se calmer, de reprendre le contrôle.

Derrière eux, Erik se releva avec difficulté. Il joignit sa voix à celle du nain, en vain.

— Matt, stop ! Reprends tes esprits ! s’égosillait Thuran, incapable de faire quoi que ce soit d’autre.

La voix du nain était couverte par celle de Teresa, qui s’époumonait comme une folle. Ses cris raisonnaient dans les montagnes environnantes. La lame de glace, impitoyable, continuait sa tâche et envoyait des filets de sang visqueux dans toutes les directions. De l’armure de la mercenaire ou de ses vêtements, il ne restait plus rien. Son corps immobile, déformé, était ruisselant de liquide carmin. On ne voyait plus ses bras, sa peau avait totalement disparu. Ce n’était plus qu’un amas de chair informe et pourtant elle était maintenue en vie !

— Matt... souffla une voix faible et presque inaudible dans le chaos ambiant.

Thuran se tourna, il vit les yeux de Rosalie grands ouverts qui fixaient le jeune homme.

— Rosalie…

Les lèvres bleues de Matt s’animèrent enfin, prononçant le nom de la jeune femme d’une voix faible et lointaine qui semblait venir d’un autre monde.

Tout s’arrêta sans prévenir. Le corps du jeune homme reprit instantanément des couleurs tandis que ce qui avait été une guerrière terrifiante s’effondra au sol, libéré de son emprisonnement glacial. Teresa gémissait encore alors que le sol se colorait de rouge autour d’elle, un sang qui avait retrouvé toute sa chaleur. Elle n’avait plus la force d’émettre un mot intelligible.

L’iris des yeux de Matt réapparu brièvement avant qu’il ne ferme ses yeux et tombe sur le dos, inanimé.

— Qu’est-ce que...

Rosalie se redressa péniblement, une main plaquée sur la gorge. La trace rouge de la poigne de Teresa était apparente. Elle regardait autour d’elle, perdue.

La mercenaire émettait encore des gargouillements étranges et son corps se convulsait à intervalle régulier. Thuran et Erik se tenaient debout, côte à côte, au-dessus d’elle.

— Ahh…. vez… mo… parvint-t-elle à émettre, au milieu de spasmes de douleur.

Le nain la regarda avec pitié. Personne ne méritait une telle souffrance.

— Erik, ton épée… demanda-t-il en tendant la main vers lui.

— Tu es sûr ?

Il ne répondit pas et se saisit du pommeau de la courte lame du marchand. Thuran se baissa au-dessus de Teresa et plaça la pointe sous sa tête. Sa main tremblait, il dû saisir son poignet de son autre main pour la calmer.

Le souvenir de la mise à mort du bandit dans la forge du père de Matt lui revint. Ce sentiment de vide, ces nausées qui l'avaient pris en voyant la vie quitter les yeux de sa victime... Ce geste, il l'avait fait avec l'aide de Tomrek à l'époque. Cette fois il était seul. Ses yeux se plongèrent dans ceux, implorants, de la mercenaire. Une des rares choses qui ait été épargnée par la sauvagerie de cette torture, peut-être pour qu'elle puisse voir jusqu'au bout ce à quoi elle était réduite. Thuran appuya d'un coup sec et la lame descendit.

Alors que le corps s'immobilisait le nain se tourna, livide, pour regarder Matt. Rosalie avait placé la tête du jeune homme sur ses genoux, mais il restait sans connaissance. Thuran croisa les yeux d'Erik et y découvrit de la crainte. Il se rendit compte que chez lui aussi, c'était la peur qui dominait à cet instant. Il avait peur de Matt !

Le bruit d’une cavalcade le sortit de ses pensées quelques instants plus tard. Des cavaliers arrivaient sur la plage, désormais très élargie. À leur tête se tenait Rionnel, suivi de près par Stan, Lara et quelques autres.

Le capitaine descendit de sa selle à deux pas de leur position. Il n'accorda qu'un bref regard au cadavre de Teresa avant de se baisser sur Matt pour s'assurer qu'il était en vie, puis se tourna vers Thuran.

— Que s'est-il passé ?!

Le nain ne répondit pas, se contenta de secouer la tête. Les mots ne lui venaient pas, il se sentait incroyablement lasse.

— Erik est blessé et ils sont tous sous le choc. On doit les ramener au camp ! intervint Stan.

Thuran sentit qu'on le soulevait par les épaules, il ne se souvenait pourtant pas s'être assis. Il vit le visage de Lara, tout proche du sien, son regard inquiet. Puis on l'aida à monter en croupe derrière Rionnel. Le voyage jusqu'au camp se passa dans le silence, comme un rêve brumeux.

***

— Alors c’était Matt ?

Rionnel était interloqué. Erik, après avoir reçu quelques soins, venait de faire le récit des évènements. Il était celui qui avait le mieux encaissé le coup, semblait-il, et sa blessure s'était avérée plus superficielle qu'ils ne l'avaient craint. Un attroupement s'était formé autour du chariot marchand où on l'avait installé. Thuran se tenait à ses côtés, assis au bord de la carriole.

Tous avaient assisté au cataclysme. Ils n'étaient pas loin et c'est l’eau du lac tout entier qui s’était déplacé. Ceux qui se trouvaient au sommet du temple avaient pu témoigner de la présence d’individus sur place avant l’impact et des gardes avaient enfourché leur cheval sans attendre.

— Ton ami est un mage ? s'étonna un homme qui se tenait aux côtés de Rionnel.

Il s’agissait de Hari, le tuteur d'Erik. Grand, fin, la peau mat et habillé de façon semblable à son élève, Hari était dans la force de l’âge. Son visage amical était marqué par la présence d’une fine moustache et d’une paire de binocle qui lui donnaient vraiment une « tête de professeur », de l’avis du nain.

— Un mage ? Bien sûr que non ! explosa Thuran en secoua énergiquement la tête. Matt n’est qu’un simple villageois, fils de forgeron. Il n'aurait jamais pu... Ce doit être quelqu’un d’autre qui...

Il s’interrompit. Il savait ce qu'il avait vu, personne d’autre ne se trouvait sur place et la façon de se comporter de son ami était sans équivoque. L'esprit du nain ne pouvait s'empêcher de chercher une autre explication, une qui ne remettrait pas tout en cause, mais c’était impossible. Hari sourit, l’air compréhensif.

— Les origines, le métier des parents, tout ça n'a pas d'importance. Il est vrai cependant qu’il est inimaginable qu’un si jeune homme ait une telle de maîtrise magique. Ce qu’Erik a décrit, cette lame de glace, cela dépasse de très loin la magie instinctive.

— Vous vous y connaissez en magie ? questionna Rionnel.

— Trop peu, concéda le professeur, mais plusieurs mages sont au service de la famille Dureillon. J'en ai également croisé au cours de mes voyages et ai eu le rare privilège de visiter l’Académie Dovalan de Ténébris.

— C’est quoi cette histoire de magie instinctive ? coupa Thuran, qui n’était pas d’humeur à entendre parler des expériences passées du précepteur.

Hari se tourna vers le jeune nain et commença à expliquer, sans se départir d’un ton académique.

— Les mages ne sont au départ que des gens ordinaires qui ont un lien particulier, une affinité, avec l'un des quatre éléments naturels. Il leur est nécessaire d'étudier des années durant pour pouvoir exploiter ce potentiel. Ce qu’on appelle « magie instinctive » constitue une exception à cette règle : un cas rarissime où la magie se révèle chez des individus sans formation.

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