Chapitre 7 : Le lac du Radian (3/8)

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— Voyez-vous, cet endroit n'a pas toujours été tel que vous le voyez. Il y a bien longtemps une unique montagne se dressait ici. C'était l'une des plus hautes du monde, un massif imposant qui étendait loin son ombre sur les terres environnantes. Sa roche sombre était brute et dénuée de vie.

— C'est sinistre ! commenta Rosalie.

Après sa désagréable rencontre avec le cultiste présent à Châtaigne puis Rosépine, Thuran était réticent à écouter les paroles d'un nouveau prêtre. Dès les premiers mots il considéra ce récit comme un texte moralisateur ou, au mieux, une légende. Cela ne l'empêcha toutefois pas de se laisser aller à imaginer cette immense montagne solitaire et désolée.

— Il y avait une raison à l'absence de vie en ce lieu, continua Treyan. Celle-ci se trouvait au cœur même de la montagne, dans une immense grotte où vivait un être ancien de nature vile et cruelle. Cette créature vivait là depuis la nuit des temps et prolongeait son existence à l'aide d'une sombre magie : il puisait dans l’énergie vitale des habitants de la région environnante. Ne connaissant pas son nom, les gens le nommaient « l'Obscur ».

— S'il était si mauvais, pourquoi personne n'agissait contre lui ? interrogea Matt.

— C'est qu'il ne sortait de son antre qu'en de rares occasions, pendant des nuits particulièrement noires. Par ailleurs, on ne revit jamais ceux qui osèrent s'aventurer dans les sombres galeries sous la montagne.

— Et c'est là qu'arrive Arthur Dovalan, intervint Erik en souriant. Je connais cette histoire, mais je ne savais pas qu'elle était liée à cet endroit.

Le prêtre hocha la tête.

— Vous avez raison, le grand héros de Cyrial entendit parler de cette menace. Il regroupa ses amis, bien décidé à débarrasser le monde de son existence contre-nature. Arthur et les Quatre Compagnons parvinrent à déjouer les ruses de l'Obscur et trouvèrent son repaire caché. Un combat titanesque opposa alors les glorieux héros à la créature ancienne, mais l'Obscur était trop puissant, même pour les plus grands aventuriers de l’histoire. En désespoir de cause, Arthur invoqua le Créateur. Il le supplia de leur venir en aide, de purger le monde de ces ténèbres.

— Et le Créateur répondit, ne put s'empêcher d'intervenir Thuran en affichant un rictus.

— Il agit en effet, sous sa forme la plus lumineuse. Le Dieu Soleil dégaina sa lame céleste et trancha la montagne en deux. La coupole ainsi détachée s'abima autour du mont, créant ce que nous appelons aujourd'hui la chaîne du Radian.

— Le Dieu Soleil ? Je croyais qu'on parlait du Créateur ? s’étonna Matt.

— Le Créateur apparait aux hommes sous de multiples formes en fonction de leurs besoins, expliqua Erik. Mais terminez-donc votre histoire frère Treyan.

Le prêtre acquiesça.

— Comme je le disais, la grotte de l'Obscur était maintenant exposée aux rayons purificateurs du soleil. Privée des ténèbres qui faisaient sa force, la créature prit la fuite. Elle se réfugia le plus loin possible dans les entrailles de la terre et jamais ne réapparut. Le héros remercia alors le Créateur qui fit une dernière faveur à ses enfants : il tendit la main et une graine germa sur le sol mortifère de l'ancienne caverne. C'est ainsi qu'est apparu ce cratère foisonnant de vie, plus qu'aucune autre terre du nord de Cyrial !

Un silence accueillit la fin de l'histoire, finalement interrompu par Rosalie qui applaudit. Matt puis les deux autres l'imitèrent. Bien que ce récit ne soit que pures sornettes, selon lui, Thuran devait avouer que cela restait une jolie histoire.

Pendant qu'ils écoutaient le prêtre, d'autres visiteurs avaient entamé l'ascension du temple. Le nain regarda vers la berge où un camp prenait forme.

— On va vite être à l'étroit ici, fit-il remarquer.

— On a tout l’après-midi devant nous... si on en profitait pour faire le tour du lac ? proposa Matt.

— Bonne idée ! s'enthousiasma tout de suite Rosalie.

— Pourquoi pas, ça nous fera du bien de dégourdir nos jambes approuva Erik à son tour.

Le nain était moins motivé, il songeait à ses muscles endoloris par les exercices que lui faisait subir Rionnel. Mais devant le regard inquisiteur de ses trois amis, il ne pouvait que s’avouer vaincu.

— D’accord, d’accord ! Allons-y !

Après avoir remercié frère Treyan, les quatre amis redescendirent l'autel dans la bonne humeur. Arrivés sur la berge ils découvrirent un campement qui avait pris forme : les chariots avaient été alignés et les bêtes regroupées dans un pâturage temporaire. Des tentes avaient été dressées et de la fumée s’élevait déjà près des réserves de vivres. Les voyageurs installaient le bivouac quotidiennement depuis une semaine, aussi l’exercice se faisait de plus en plus naturellement.

— On va de quel côté ? demanda Rosalie.

— Il y a la route principale, mais elle part au sud et s'éloigne de l'eau, répondit Erik.

— En arrivant j'ai vu un sentier qui entre dans les bois, le long du lac, intervint Matt. On explore de ce côté-là ? Tant qu’on reste en vue de l'eau, on ne risque pas de se perdre.

Les trois autres approuvèrent et s’engagèrent sur un petit chemin de terre. Le sol était régulièrement envahi par des ronces ou des branchages, mais restait très praticable. Thuran songea que se promener dans ce cadre devait être habituel pour les pèlerins, il n'était pas étonnant qu’une piste se soit formée avec le temps.

Le nain n'avait jamais été passionné par la botanique, pourtant même lui ne pouvait passer à côté de la nature extraordinaire de ces lieux. Après être entré dans la chaîne du Radian, il avait surtout aperçu des résineux et des fleurs de montagne comme des rhododendrons et des gentianes… rien d'inhabituel. Dans ces sous-bois en revanche il lui était difficile de trouver deux plantes similaires côte à côte, deux fleurs de même couleur qui se côtoient. Des plantes aux couleurs et formes les plus diverses, des rosiers sauvages aux teintes roses, bleues ou jaunes grimpaient çà et là. De petits arbustes se tenaient aux côtés de chênes centenaires.

— À voir tout ça, il y a de quoi prendre ces légendes pour une réalité... marmonna-t-il.

Les quatre amis progressaient sans se presser, admirant les merveilles de la nature en se laissant bercer par le chant des oiseaux. Ces derniers étaient présents en nombre et leurs espèces tout aussi variées que la flore. Elles allaient de l’oiseau ridiculement petit aux ailes bleu vif à la grande corneille noire comme la nuit, en passant par un geai dont la parure mêlait toutes les couleurs de l'arc-en-ciel.

Le lac était imposant, une demi-heure après leur départ ils n'avaient pas encore parcouru le quart de sa circonférence. Comme ils atteignaient l'embouchure d'un ruisseau, Thuran s’adressa à ses amis.

— Faire tout le tour nous prendrai l'après-midi, il faudrait peut-être penser à revenir sur nos pas à un moment ? souffla-t-il.

Il ne voulait pas avouer que ses mollets commençaient à le faire souffrir.

— Oui, on devrait peut-être rebrousser chemin maintenant, approuva Matt.

— Dites, vous avez vu ça ? Cette construction en bois sur l’eau ? Qui a pu faire ça ? demanda Rosalie en pointant du doigt une structure imposante, semblable à un barrage.

— C’est un terrier de loutres, indiqua Erik en souriant.

— Des loutres ? Je n’en ai jamais vu, on pourrait se rapprocher un peu ? Promis, après on fait demi-tour !

Thuran soupira, la jeune femme débordait d'énergie, comme le disait Wang.

— Y’a une petite plage juste à côté, fit remarquer Erik en désignant un espace à une trentaine de pas. On peut s’y reposer, en plus on sera au soleil.

Il tentait peut-être de le cacher, mais le nain l’avait vu frissonner à plusieurs reprises. À l’ombre des arbres et à cette altitude, l'air printanier restait frais. Les vêtements du jeune marchand étaient peut-être riches et esthétiques, mais ils étaient aussi moins chauds que ceux de ses compagnons. Erik était aussi moins habitué au climat nordique.

— Va pour la plage ! fit le nain en haussant les épaules.

Au moins ainsi pourrait-il se reposer.

Il s'agissait d'un espace restreint, couvert de galets que la végétation ne pouvait recouvrir. Thuran repéra quelques entassements de pierres qui n'avaient rien de naturel, ce qui n'était pas surprenant : ils n’étaient certainement les premiers à repérer cet endroit bucolique.

— Je vais voir les loutres ! annonça Rosalie qui partit d'un pas vif vers le terrier.

Elle disparut derrière les arbres et les trois garçons échangèrent un regard amusé.

— On fait des ricochets ? proposa Erik en haussant les épaules.

— Des quoi ? s'étonna Matt.

— C'est vrai qu'il n'y a pas d’étendues d’eau vers Châtaigne, je vais te montrer, proposa le nain.

Comme Thuran se baissait à la recherche de cailloux adaptés à cet exercice, une voix grave raisonna soudain derrière eux.

— Jeune maître !

Le nain retint une exclamation de surprise alors que Matt sursautait pour de bon. Erik en revanche se tourna vers le nouveau venu et répondit nonchalamment.

— Qu’y a-t-il Ali ?

Trois hommes venaient de sortir du couvert des arbres. Thuran ne les connaissait pas individuellement, mais leur style vestimentaire les identifiait comme des membres de la garde du jeune marchand. Il avait oublié qu’Erik ne pouvait pas faire un pas sans être tenu à l'œil.

— Un groupe inconnu s’approche de vous, il faut se hâter de… commença celui interpellé par le marchand, qui s’interrompit lorsqu'une flèche vint se loger dans le bas de son dos.

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