Chapitre 6 : Décisions (6/6)

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Les estimations de Maria concernant la durée du trajet tablaient sur trois semaines. Elles tenaient compte de la taille et de la vitesse modérée du convoi, ainsi que des incidents qui ne manquent jamais. Les chemins caillouteux du Gareldor maltraitaient roues et essieux des attelages très chargés. Si les marchandises de Rosépine ne pesaient pas trop lourd, d'autres bourgades amenaient avec elle des pièces d'artisanats telles que des sculptures !

L'essentiel de leur itinéraire les faisait traverser les steppes du Gareldor auxquelles Thuran était habitué. Une flore discrète, des rochers, parfois quelques animaux : des troupeaux de chevaux sauvages, des aurochs ou quelques cervidés. Et des rapaces qui les survolaient, à l'affût. La province était cependant coupée en deux dans la longueur par une chaîne montagneuse, la Chaîne du Radian. De basses montagnes qu'il faudrait traverser pour atteindre Frerilan et qui permettraient d'égayer un peu le paysage. Le nain n'avait jamais été jusque-là, il s'était contenté d'apercevoir une bande sombre à l'horizon depuis Villefleur, la bourgade la plus au sud de la tournée habituelle de Darek.

La première partie du trajet se déroula sans histoire, Thuran s'estimait heureux d'avoir hérité de la responsabilité de cocher : cette tâche le maintenait occupé, sinon l’ennui guettait. Matt le lui rappelait constamment à l’arrière. Les chariots se suivaient avec leur cahot continuel. Les gardes se tenaient à cheval et sillonnaient la rangée de temps à autres. Il n'y avait rien d’intéressant à voir et les sujets de conversation avec Matt manquèrent vite.

Lorsqu'ils faisaient des pauses, les quatre amis se réunissaient. Le soir venu, Rosalie prenait Matt et Erik à part pour leur enseigner le vide intérieur, comme promis. Et elle était très sérieuse lorsqu'il s'agissait de ces leçons, les trois jeunes passaient parfois des heures sans bouger, même au-delà du coucher du soleil. Lorsqu'il les observait, Thuran les voyait assis en tailleur, les yeux fermés. Il n'avait aucune idée de ce qu’ils faisaient en pratique, mais avait fait son choix.

Thuran profitait pleinement du temps qu’il passait avec Rionnel. D’autant plus qu’il gardait dans un coin de la tête qu'après Frerilan leurs routes devraient se séparer.

Le capitaine était un professeur exigeant, sans pitié pour le nain qui n’avait pas la forme exigée pour un soldat : si Thuran avait hérité de la force naturelle des nains, il avait davantage de gras que de muscle, comme lui avait fait remarquer le capitaine dès le premier jour. Et de ce fait, il hérita d'une série d'exercices à effectuer au quotidien, à chaque fois que l'occasion se présentait. Des étirements suivis de course à pied pour finir par des positions très inconfortables à tenir. Pour corser les choses, il devait parfois porter des poids. Chaque séance le laissait fourbu et endolori.

Ce qu’il préférait, c’était manier l’épée. Mais cela n’arrivait pas souvent et jamais longtemps. Il ne manquait pas de s’en plaindre, obligeant Rionnel à le résonner encore et encore.

— Si tu te tiens à ces exercices dans la durée, ton corps va s’endurcir. Un corps solide c'est essentiel, l’habilité quant au maniement des armes passe ensuite.

— Mais avec des techniques, des bottes et...

— La dernière des brutes saurait se défaire d’un gringalet qui connait les meilleurs tours d'escrime. Un bon gros coup de massue et on en parle plus.

Thuran soupira et s'étira de tout son long. Il le regretta aussitôt : chaque jour il se découvrait des muscles inconnus jusqu'alors.

— Si je finis par revenir au commerce...

— Quoi que tu deviennes dans le futur, avoir un corps endurci est d'une grande aide. Je n’en reviens pas que quelqu’un comme Darek ait laissé son neveu devenir un tel mollasson. Allez ! Prends ton arme un instant, je vais te montrer un petit truc.

Thuran se saisit de son épée en bois et se hissa sur ses jambes avec entrain, malgré les douleurs que cela provoquait.

— Plus haute ta garde… voilà, comme ça… maintenant fait un moulinet vers la droite… pas mal. Essaie un peu de…

Une demi-heure plus tard, les deux compagnons étaient installés près d'un feu de camp. Le capitaine jeta un œil du côté des amis du nain, assis sous un arbre à une petite distance des conversations.

— Qu'en est-il d'Erik et Matt ? Ils progressent ?

— Vu comme Matt refuse de m'en parler, j'ai quelques doutes, répondit Thuran. À moins que son humeur soit liée à la présence d'Erik

Le capitaine sourit.

— Les jeunes... tu n'as pas assisté à l'un de leurs entraînements ?

— Je n'ai pas beaucoup le temps avec les exercices que tu m'as donné ! Ils passent leur temps les yeux fermés à écouter la voix de Rosalie. Je me demande s'ils peuvent vraiment se vider la tête à proximité d’elle d'ailleurs.

— Ce n'est pas si simple le Vide Intérieur, ce n'est pas « n'avoir rien en tête », pas plus que se focaliser sur quelque chose de précis. C’est plus compliqué que ça, c’est un… état d’esprit particulier qu’il faut réussir à saisir.

— Tu l'as étudié Rionnel ?

— Un temps, il y a des années. Mais je ne suis arrivé à rien, avoua-t-il. J'ai toujours du mal à croire que cette gamine y soit parvenue si jeune.

— Quand on a réussi une fois, on y arrive à volonté ?

— Plus ou moins... d'après mon ancien maître, il y a encore un travail sur soi à faire après son premier contact. Mais quelqu’un qui l’a maîtrisé passe du repos au vide aussi facilement qu'il respire.

Le nain resta silencieux un instant.

— Être dans cet état change tellement de choses au combat ?

— Ne regrette pas ton choix, tu as eu raison de venir me voir. Si Rosalie a été capable de tenir tête à Tower, c'est aussi grâce à sa condition physique remarquable. Cela étant dit... oui, ça change tout.

— Tu as déjà affronté quelqu'un qui le maîtrisait ? Ce maître dont tu parles ?

— Pas dans un combat à mort, heureusement ! Très jeune, j’ai affronté mon commandant-général. J’étais fier comme un paon de mes talents d’escrimeur. Après avoir vaincu dix de mes compagnons à la suite à l’entrainement, le général a décidé de me donner une « petite leçon d'humilité ». Je ne l'ai pas oubliée : il y a toujours plus fort que soi.

— Donc même si je suivais tes enseignements pendant des années, si je tombe sur quelqu’un qui maitrise le vide intérieur…

— Tu sais, ils sont vraiment rares. On les appelle des Maîtres de l’épée, dans l'armée ils gravissent très vite les échelons. Ou se font une fortune comme mercenaires et prennent vite leur retraite.

— Mais Rosalie…

— Je te laisse imaginer mon choc quand tu m'en as parlé. Cette jeune fille… je me demande ce qu’elle deviendra. Par ailleurs, j’ai aussi entendu dire qu’atteindre le vide intérieur serait la première étape de l’apprentissage de la magie, pour ceux qui en sont capables.

Thuran repensa à cette scène dans les bois, Wang qui invoquait un feu sorti de nulle part.

— Que veux-tu dire par ceux qui en sont capables ?

— Oh, comme je vous l'ai déjà dit, je ne sais pas grand-chose sur le sujet. Certains seraient liés à l'un des quatre éléments et peuvent apprendre la magie, alors que les autres en sont incapables.

— Et comment savoir si on a cette capacité ?

La curiosité du nain était à nouveau éveillée.

— Il me semble que l'académie de Ténébris envoie ses professeurs faire passer des tests parfois. Ceux qui le souhaitent peuvent se présenter, mais ça coûte une fortune… du coup, seuls les enfants de riches familles sont évalués en général. Et les chances de succès seraient très faibles. Maintenant que j'y pense, méfiez-vous si on vous propose des artefacts magiques en ville.

— Des quoi ?

— Il y a souvent ce genre de charlatans dans les grandes villes, qui présentent des objets augmentant soi-disant ta résistance à l’effort par exemple… ou des potions aidant à guérir d’une blessure… ce genre de choses. Ce n'est pas compliqué de discerner l’arnaque : les vrais artefacts sont hors de prix. Ces objets peuvent changer le court d’une guerre, pour peu qu’un seigneur soit assez riche pour en équiper ses troupes.

Thuran et Rionnel restèrent silencieux pendant un moment, leur regards tournés vers le trio assis en cercle à une petite distance d’eux, dans l’obscurité naissante.

— On atteindra la chaîne du Radian demain, annonça finalement Rionnel.

— On n’était jamais allés aussi loin avec oncle Darek, de quoi ça a l'air ?

— Des massifs très verts, surtout des conifères... Certains sommets atteignent une bonne hauteur et restent toujours enneigés, mais ceux-là sont à l’ouest, loin de la route que nous allons emprunter.

— L'air frais de l'altitude devrait être agréable. La traversée sera longue ?

— Trois jours d'après Stan. Lorsque j’ai fait route vers le nord autrefois je n'avais pas à suivre le rythme de carioles, j’y suis parvenu en moins d’une journée. Ah, on marquera aussi un arrêt au Sanctuaire Solaire.

— C'est un lieu de culte ?

— Oui, dédié au soleil. Un vieux sanctuaire en son honneur a été édifié dans la chaîne du Radian, c’est de lui que ces montagnes tiennent leur nom j’imagine. La coutume veut que les voyageurs y fassent un arrêt pour déposer des offrandes et assurer ainsi le succès de leurs affaires. Mais l’importance de cet endroit dépasse les voyageurs de passage : des pèlerins viennent régulièrement dans l’unique but de le visiter.

— Tout un voyage dans l’unique but de visiter un temple ?!

— Tu comprendras peut-être mieux quand nous y serons, commenta le soldat avec un clin d’œil. En attendant, il est grand temps que je rejoigne Stan. Bonne nuit !

— Bonne nuit Rionnel.

Le nain demeura pensif un instant, mais le trio de ses amis s’anima bientôt et il les rejoignit.

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