Chapitre 5 : Retour à Châtaigne (5/9)

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Le matin du départ les deux amis étaient réveillés bien avant l'heure, autant en raison de l’excitation que de l’appréhension. Ils se vêtirent et s’en allèrent sans rien emporter de particulier, excepté l’épée de Jolan que Thuran attacha à sa ceinture. Rosalie ne se leva que le temps de leur souhaiter un bon voyage, baillant à s’en décrocher la mâchoire et les cheveux en bataille, puis elle retourna se coucher. Maria quant à elle leur tendit à chacun un baluchon contenant des vivres pour le voyage.

Thuran et Matt traversèrent la ville qui s’éveillait, ils ne croisèrent presque personne avant d’atteindre les portes. Une quinzaine de personnes étaient déjà réunies à l’extérieur et Patrek les accueillit en leur tendant la bride de deux chevaux. L'un d'eux était familier aux jeunes gens, avec sa tâche noire au-dessus de l'œil droit.

— C'est Pomme ! s’écria Matt.

— Stan m'a dit que ce cheval avait de l'importance pour vous, j'ai jugé bon de vous le rendre, expliqua le vieux garde en souriant.

L’attitude de Patrek à leur égard avait totalement changé maintenant.

— À ton tour de le monter Thuran, proposa Matt. Tu n'en as pas eu l'occasion pendant notre aventure.

Maintenant qu'il était devant l'étalon, le nain sentait faiblir sa détermination à faire partie de cette expédition. Il allait falloir se tenir en selle pendant toute la journée pour atteindre châtaigne. Et il y aurait le retour ensuite ! Il se souvenait encore des douleurs provoquées par la chevauchée infernale de leur fuite.

— Hé, les garçons ! les héla quelqu’un alors que le nain était plongé dans ses pensées.

C’était Rionnel, il était monté sur une jument grise très semblable à Givre, celle qu’il avait perdu dans les bois.

— Tu pars aussi ? s'étonna Matt comme ils le rejoignaient.

Le capitaine se rembruni.

— Châtaigne était mon affectation, ma responsabilité. Je tiens à voir ce qu’il en est advenu.

— Maîtresse Ludivine n'a pas dû approuver, devina Thuran.

— Elle m'a assuré que si je revenais à demi-mort, je devrais me soigner tout seul, approuva Rionnel.

— Tu n'étais pas sensé rejoindre Garel ? intervint Matt, se souvenant de leur discussion lors de la fuite de Châtaigne.

— C’est vrai, mais dans mon état chevaucher si loin n'est pas envisageable. Et comme mon rapport ne changera rien, inutile de me presser. Je vais attendre pour me joindre aux marchands qui partent à Frerilan, dans deux semaines. Ainsi je serai déjà à mi-chemin de ma destination.

Le nain se détourna un instant du capitaine pour s’intéresser à leurs autres compagnons de route. Stan, le vieux garde, se tenait à l’avant en compagnie d’un homme de taille modeste mais possédant une carrure impressionnante.

Le visage de ce dernier était buriné et pourvu d’une courte barbe, ses cheveux coupés courts d’un noir de jais. Il était vêtu d’un ensemble de velours brun dont la taille était médiocre et lui donnait des airs d’ours. Il portait dans son dos un carquois et un arc, de petites haches étaient attachées de chaque côté de sa selle. Kylian Farraver en imposait.

À quelques pas de ces deux hommes se tenaient deux cavalières vêtues presque à l’identique du maître-chasse. Elles se ressemblaient énormément : cheveux auburn, pommettes légèrement proéminentes, de petits yeux rapprochés, un nez retroussé et des lèvres fines. Toutes deux possédaient une silhouette athlétique, mais l’une se démarquait par quelques rides sur le front et un visage plus fermé. Thuran les reconnaissait, il s’agissait de la femme et la fille de maître Farraver, Gisella et Lara.

Les autres participants au voyage étaient aussi des visages connus, sans qu'il puisse nécessairement mettre un nom sur le visage de chacun. Il y avait par exemple le forgeron de Rosépine, un artisan qui créait essentiellement des pièces de rechange pour les machines des tisserands. Une femme se tenait non loin de lui, la quarantaine elle avait un regard dur et portait une simple robe brune. Thuran l'avait déjà vue travailler dans les champs, mais c'est tout ce qu'il savait d'elle.

Mais la seule autre personne qui ait vraiment de l’importance à ses yeux était un homme mûr au visage carré qui discutait à cet instant avec Patrek. Il s'agissait de Jaek Summer, le père de Rosalie. Un homme effacé en présence sa femme, mais qui gardait un certain poids en ville.

Maître Farraver finit par se tourner vers le groupe.

— Si tout le monde est là, nous pouvons partir ! déclara-t-il d'une voix forte.

— C’est bon, on peut y aller, confirma monsieur Summer.

Chacun monta en selle, Matt aida le nain à se hisser sur Pomme. À cette instant une voix résonna.

— Attendez moi ! Désolé, je suis en retard...

Wang se pressait pour les rejoindre. Il avait troqué sa tenue étrange contre un ensemble très simple en lin et ne portait qu'un petit sac en bandoulière. Sa façon de se déplacer, avec son léger embonpoint, avait quelque chose d'amusant. En le jugeant par son apparence, il était facile de le prendre de haut. Mais Thuran, lui, savait que ce serait faire une grave erreur. Le vieil homme cachait son jeu.

Si sa présence surpris les deux jeunes, elle semblait attendue par Patrek qui lui tendit la bride d'un nouveau cheval en lui souhaitant bonne route.

Farraver vint à leur rencontre et descendit de selle pour s'adresser à Patrek.

— Capitaine, je peux vous parler ?

Thuran ne pouvait entendre ce que se murmuraient les deux hommes, mais il vit le maître-chasse jeter un regard surpris vers le vieil homme. Il finit par remonter en selle en secouant la tête, suite à quoi il ordonna le départ.

La colonne se mit en mouvement et le maître chasse prit la tête en compagnie de monsieur Summer. Suivaient Gisella et Lara, puis les autres. Thuran, Matt et Rionnel étaient en queue de peloton.

Kylian dicta le rythme. Les chevaux furent lancés au trot pour ne pas les épuiser inutilement, ils n'avaient pas de raisons de se presser. Ils suivraient la route commerciale, couverte de graviers, qui faisait une boucle en contournant le bois de Lachel par le nord avant d'obliquer vers l'est.

Rionnel ne tarda pas à distiller des conseils.

— Laisse aller ton bassin Thuran, tâche de suivre les mouvements de Pomme. Tu vas te fatiguer inutilement comme ça, ne reste pas statique ! Ça vaut pour toi aussi Matt.

Les conseils réguliers du soldat aidèrent à supporter la chevauchée, mais ils ne transformèrent pas le nain en cavalier émérite. En regardant ses compagnons de route, Thuran se mordit la lèvre. Il ne se faisait pas d'illusion, c'était lui le plus mauvais. Même Wang semblait parfaitement à l'aise sur sa selle ! Et Matt apprenait incroyablement vite. En fin de compte, il préféra rester volontairement à la traîne pour être moins exposé aux regards qu'il sentait sur lui. Au bout d’un moment, Wang l’y rejoignit.

— Je te trouve bien solitaire jeune nain.

— Pourquoi vous joindre à cette expédition ? Je pensais que vous préfériez rester au calme ? répliqua Thuran.

Wang lui sourit et secoua brièvement la tête.

— Rosalie a insisté pour que je me joigne à vous. J’ai préféré céder plutôt que de subir son courroux pendant des semaines.

— Rosalie ? Mais pourquoi ?

— Elle s'inquiète sans doute pour vous, glissa le vieil homme avec un sourire énigmatique.

Thuran n'obtint pas davantage de sa part. Il se concentra alors sur la chevauchée et profita autrement d'un paysage qui lui était familier : ils allaient facilement trois fois plus vite que le vieux chariot de Darek. L’un des membres de la famille Farraver prenait parfois de l'avance, sans doute pour vérifier qu’il n’y avait pas d’obstacles ou de menaces. La crainte que la bande qui avait attaqué Châtaigne soit toujours dans les environs, aux aguets, restait dans les esprits.

Le nain soupira de satisfaction quand la troupe marqua enfin une pause, aux alentours de midi. Matt et lui s'installèrent sur une touffe d'herbe, contre un petit rocher, avec les provisions que leur avait confié madame Summer. Du pain, un morceau de viande fumée et une gourde d'eau.

— Regardez par-là, leur demanda Rionnel en les rejoignant.

Il désignait un point dans la continuité de leur route. Une masse sombre émergeait de la brume.

— C'est...

— Le bois de Lachel, confirma Rionnel.

— On n’était pas censés passer à côté ? s'inquiéta Matt.

— On ne fait qu’en traverser une toute petite partie, on ne perdra même pas le soleil de vue, expliqua Thuran, qui connaissait bien ce chemin.

Le jeune homme hocha la tête, mais son esprit était ailleurs, ce qui était compréhensible. Ce qu'ils avaient vécu dans ces bois était choquant. Matt y avait perdu son plus vieil ami.

— Rionnel, tu ne nous as toujours pas raconté ce qui t’étais arrivé après qu’on se soit séparés, fit remarquer le nain, pour changer de sujet.

Le capitaine acquiesça.

— J’ai eu de la chance, la meute ne m'a pas poursuivi tout de suite. Elle s'est peut-être concentrée sur le cadavre du loup que nous avons tué. Je les ai tout de même entendus se rapprocher pendant un moment, leurs hurlements étaient de plus en plus forts et je croyais ma dernière heure venue. Et puis tout à coup, les cris se sont éloignés.

— Alors que tu étais toujours en forêt ? s'étonna Thuran.

— Oui, je ne comprends pas non plus. Mais je n’ai pas demandé mon reste et ai fait accélérer Pomme autant qu'il le pouvait. Ce n’était cependant pas raisonnable : ma blessure s’est rouverte. Il a fallu que je m'arrête le temps de contenir le flot de sang. Lorsque j’ai enfin émergé des bois, j’avais perdu mes repères et ne savais quelle direction prendre… je suis parti trop au nord et, quand j'ai voulu me reposer un instant, j’ai perdu connaissance. Lorsque je suis revenu à moi, Pomme était parti et je n'avais plus la force de me lever. J'avoue que je me suis laissé aller, j'avais abandonné tout espoir. Les gardes m’ont retrouvé juste à temps.

Le nain acquiesça gravement, Matt et lui avaient eu la chance de recevoir de l’aide bien plus tôt. D'un autre côté, s’ils étaient arrivés à Rosépine avec Rionnel, les choses se seraient passés différemment…

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