Chapitre 5 : Retour à Châtaigne (3/9)

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— J'ai commencé à lui montrer des méthodes de méditation, apprises au fil des ans. Je voulais voir si je pouvais lui apprendre à contrôler un peu ses débordements, à se concentrer. Il s'est avéré qu’elle avait un talent exceptionnel en la matière et je l'ai poussé plus loin, trop peut-être. Avez-vous déjà entendu parler du Vide Intérieur jeunes gens ?

Thuran et Matt échangèrent un regard avant de secouer tous deux la tête négativement.

— D'autres noms sont utilisés pour désigner cet art, mais aucun ne décrit convenablement ce en quoi il consiste, continua Wang. Si l'on simplifie les choses, il s'agit d'atteindre un état d'esprit dans lequel vous vous coupez de vos émotions, de vos pensées parasites, pour vous concentrer sur ce qui importe vraiment.

Le nain acquiesça, il voyait où voulait en venir le vieil homme. Un combattant capable de se vider l'esprit de ses peurs ou de sa colère serait plus concentré sur le combat qu'il mène. Il ne craindrait pas d'être blessé par exemple et pourrait faire des choix risqués mais vitaux dans le feu de l’action...

Peu importe comment ce Wang présentait les choses, cette méditation était avant tout une arme à ses yeux.

— Orwald... l'homme de l'auberge... Il a parlé de Vision Suprême il me semble, se souvint Thuran.

— Oui, c'est un nom donné à cette technique. Le plus souvent par les militaires, confirma le vieil homme.

Le nain trempa ses lèvres dans le breuvage aux herbes. Le goût n'était pas très marqué, très légèrement parfumé. Pas du tout son genre de boisson. Il marqua une courte hésitation avant de reprendre la parole.

— Pourriez-vous m'enseigner ce Vide Intérieur ?

Matt et Rosalie le fixèrent avec surprise, mais le regard de Wang quant à lui s'assombrit.

— Pourquoi ? demanda-t-il simplement.

— Je... je ne contrôle plus rien. Ces derniers jours beaucoup d’évènements se sont déroulés autour de moi sans que je ne puisse réagir. J'ai perdu des proches, vu des amis être menacés, le tout sans pouvoir agir. Le plus souvent je suis resté là, immobile, à regarder des gens risquer leur vie pour moi. Si j'avais été capable de maîtriser mes émotions comme vous dites alors...

— Tu te serais battu ? Tu aurais tué tes ennemis pour sauver ceux que tu aimes ? proposa calmement le vieil homme.

— Oui... probablement.

— Il est difficile de se remettre de ce que tu as vécu, d'autant plus aussi jeune et inexpérimenté. Prend-donc le temps d'apprécier cette boisson, puis allez vous promener au grand air. Il n'y a pas de meilleure médecine pour les maux de l’âme, conseilla le vieil homme.

C'était fait en douceur mais le message était clair : il les congédiait. Thuran ressentit une pointe de culpabilité pour avoir ouvertement demandé à un homme pacifique de le former au combat. Mais ce qui le dominait à cet instant, c'était une colère montante. Une rage ardente qui prenait toute la place, remisant la tristesse et tout autre sentiment au second plan. Il se leva d’un coup.

— Si j'avais connu cette technique, ou si les soldats qui nous protégeaient l'avaient connu, tout cela ne serait pas arrivé ! s’écria-t-il soudain. Vous...

— Thuran ! le coupa Rosalie en se levant à son tour.

Le nain serrait si fort sa tasse qu’elle se brisa. Des éclats pénétrèrent sa chair, mais il n’y prêta pas attention et jeta les débris au sol avant de sortir en trombe. Matt fit mine de vouloir le rattraper, mais Wang le rattrapa par l’épaule.

— Ton ami a besoin de rester seul, expliqua-t-il doucement. Termine ton eau.

À l'extérieur le nain se tenait debout, les poings serrés et le regard dans le lointain. Au bas de la colline les paysans s'activaient dans les champs, la vie continuait comme si de rien n’était. Du sang perlait entre les doigts serrés du nain, il s’écoulait en fines gouttelettes.

Le monde du nain, lui, avait totalement basculé dans le chaos. Darek, Éléonore… Ces hommes inconnus qui le poursuivaient…

Il ressentit le besoin d’extérioriser toute cette rage qui bouillait en lui et poussa un hurlement. Mais ce cri ne se répercuta pas à l’horizon, il mourut aussitôt, emporté par la bise. La montagne lui manquait. Là-bas l’écho de sa voix aurait perduré pendant de longues secondes.

Thuran avisa le muret qui bordait l’allée champêtre et le frappa du pied. Mais cela non plus ne l'apaisa pas vraiment, il s'était juste ajouté une douleur supplémentaire. Alors il se laissa glisser dos au mur de la maison de Wang. C’est là que ses amis le retrouvèrent, prostré, de longues minutes plus tard.

Le nain ne releva la tête que lorsqu'ils furent juste devant lui. Il croisa le regard de Wang et soupira en se levant. Il fit alors une révérence, prenant exemple sur celles pratiquées par Rosalie.

— Je m'excuse, je n'aurais pas dû... Pour la tasse je...

— Ça n'a pas d'importance. Dis-moi, jeune nain, pourquoi penses-tu que Rosalie a dominé son adversaire hier, dans l'auberge ?

Le nain le regarda avec surprise, il ne pensait pas que le vieil homme aborderait à nouveau ce sujet. De plus, la réponse semblait évidente.

— Tu penses que c'est grâce au Vide Intérieur n'est-ce pas ? reprit Wang sans attendre de réponse. Mais n'est-ce pas davantage parce que lui ne le maîtrisait pas ? Alors pourquoi un homme d'arme comme lui ne l'a-t-il pas appris, alors même qu'il connaissait son existence ?

— Je suppose qu'il faut trouver un bon maître ? Que c'est difficile ?

— C'est difficile, en effet. La motivation ne suffit pas, surtout si celle-ci est aussi artificielle qu'un sentiment de revanche. Seuls quelques rares élus peuvent y parvenir et seulement après un long travail sur eux-mêmes. Rosalie a des prédispositions et il lui a pourtant fallu deux ans pour y parvenir.

Thuran acquiesça. Maintenant qu'il avait retrouvé un peu de calme, il se rendait compte qu’il avait parlé trop vite, que sa colère et sa détresse l'avaient empêché d'analyser les choses comme à son habitude. Et c'était précisément ce que Wang mettait en avant.

Le vieil homme lui retourna ce sourire bienveillant qui semblait si naturel sur son visage.

— Tu devrais revenir me voir jeune nain, nous parlerons. J’ai souvent entendu parler de ton peuple, mais n’ai croisé que très peu des tiens, nos patries sont trop éloignées. Peut-être pourras-tu me parler de ces splendeurs architecturales taillées dans la roche qui font sa gloire ?

Déboussolé par ce brusque changement de sujet, Thuran regarda le vieil homme. Puis il se sentit gêné et secoua la tête

— Je… en fait je suis un Nain des Collines, un surfacien, comme nous qualifient nos cousins les Nains des Montagnes. Je n’ai jamais vécu sous terre, n’ai pas pu voir les halls de pierre de Karad Tolamen.

— Oh…

Le nain vit quelque chose dans les yeux de Wang, une lueur, mais ne pouvait deviner de quoi il s'agissait. De la déception peut-être ? Cet homme était une énigme.

— Ce n'est pas grave, je suis sûr que tu auras tout de même des histoires intéressantes à me raconter. Jeune Matt ?

— Oui ?

— Toi aussi, n'hésite pas à revenir. Ma porte sera toujours ouverte aux amis de Rosalie.

Les trois jeunes le saluèrent avec respect avant d'emprunter le chemin du retour.

— Quel curieux bonhomme ! commenta Matt à peine s’étaient-ils éloignés.

— Mais qui est-il ? D'où vient-il ? Et pourquoi vivre dans cette cabane perdue, hors des murs ? interrogea Thuran qui débordait de questions.

Wang était très loin de l’ermite banal qu’on croisait parfois. Il avait un passé, une histoire qui sortait de l’ordinaire, c’était évident. Mais leur amie haussa les épaules.

— Je sais juste qu'il vient de quelque part loin à l'ouest et serait venu ici pour trouver paix et sérénité, ce qui explique qu'il ne vive pas au centre-ville, expliqua Rosalie. Et puis ce n’est pas comme s'il y avait un réel danger à vivre hors des murs.

— Après toutes ces années, tu ne sais rien de plus ? s’étonna Matt.

— Mon maître a toujours aimé parler de moi ou de l’avenir. Jamais de lui ou de son passé. À la longue, je m’y suis habituée. Il est bienveillant, généreux… Je ne l’ai jamais vu en colère, même lors de mes pires débordements.

— Je pense qu’il serait intéressant de revenir le voir. Pour entendre parler de ces débordements ! ricana Matt.

Mais Thuran restait concentré sur les bribes d’informations qu’ils avaient.

— Loin à l'ouest ? Excepté une ou deux bourgades isolées, il n'y que l'océan à l’ouest. À moins qu'il ne vienne d'Erevan ?

— Erevan ? C’est où ? fit Matt.

Les deux autres le fixèrent avec incrédulité.

— C’est le continent voisin de Cyrial, le nôtre ! s’exclama Rosalie, présentant les choses comme une évidence. Mais je ne sais pas grand-chose à son sujet…

— Moi non plus, avoua Thuran. Les contours de la côte, au large, apparaissent en bordure de certaines cartes que j’ai pu consulter et les livres d’histoire ancienne évoquent régulièrement les guerres qui ont opposé les deux continents pendant l’Ère Antique. Mais il n’y a rien sur ce qui se passe en Erevan de nos jours.

Comme ils n’avaient pas plus d’informations, ils continuèrent de cheminer silencieusement pour un temps. Thuran leva les yeux sur le ciel, les nuages du matin commençaient à s’éparpiller. Ce serait une belle journée finalement.

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