Chapitre 4 : Témoignages (2/7)

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— Patrek est là pour nous aider à te déplacer, continua Rosalie. Thuran, tu te sens capable de rejoindre la maison de monsieur Dupont ?

— Si tôt ? Mais l’apothicaire a dit qu’il ne devrait pas bouger de son lit pendant quelques jours… s’étonna Matt en se levant de son siège.

— Maîtresse Ludivine est là-bas, elle aussi, et elle a râlé. Mais les autres veulent entendre ce que vous avez à dire au plus tôt.

Thuran hocha la tête en signe d'assentiment. Avec toutes ces aventures, il avait oublié l’essentiel : il était urgent de rapporter les évènements de Châtaigne aux autorités. Cependant, compte tenu de son état, il était surprenant que l'on ne vienne pas plutôt le visiter. Ce n'était qu'une petite ville après-tout.

— C’est légitime, répondit-il néanmoins en s’efforçant de dégager ses jambes de sa couverture. Mais qui est ce Dupont ?

— C’est l'administrateur de Rosépine, tu as oublié ?

Thuran remit ses questions supplémentaires à plus tard. Matt et le dénommé Patrek vinrent l’aider à se lever puis le soutinrent, chacun d’un côté. Lorsque le nain posa le pied touché par la morsure au sol, ses muscles se tendirent d’un coup et ce n’est que grâce au soutien qu’on lui prodiguait qu’il ne tomba pas à la renverse. Il se massa le mollet, la douleur s'évacuant vite, il put bouger.

— On peut y aller ? demanda gentiment Rosalie quand il se redressa.

— On te suit.

La jeune femme les précéda. La porte de la pièce où avait été soigné Thuran donnait directement sur la rue. Le nain s’arrêta sur le seuil pour retrouver ses repères, il connaissait assez bien les lieux, au même titre que Châtaigne.

La boutique de l'apothicaire donnait sur la place centrale qui, comme d’habitude, grouillait d’activité. Rosépine était très semblable à sa voisine au premier abord. Les deux bourgades avaient été fondées à la même époque, bâties au cours d'un unique projet de colonisation. Leurs murs d’enceintes, le traçage des rues, le positionnement des bâtiments clefs, tout était similaire. Jusqu’à ce centre-ville sur lequel donnaient la plupart des boutiques.

Mais les deux villes donnaient au visiteur une impression très différente du fait de l’artisanat de prédilection de leurs habitants. Si Châtaigne s’était spécialisée dans l’alimentation, avec ses champs de blé, d’orge, sa production de bière ou encore l’élevage de vaches laitières, Rosépine était quant à elle renommée pour la qualité de ses tissus.

La production des artisans locaux était exportée jusqu’aux provinces voisines. Les champs alentour cultivaient principalement du chanvre et du lin, tandis que les éleveurs avaient une préférence pour les moutons. Mais ce qui faisait vraiment leur fierté, c’était leurs allées de mûriers emplis de chenilles ; cette ville était la seule à produire de la soie dans tout le territoire frontalier et l’une des rares, même au-delà ! Si Rosépine produisait peu de nourriture, le travail de ses tisserands finançait largement l’achat des vivres nécessaires.

La ville, et plus spécifiquement sa place centrale, était à l’image de cette spécialité : bien loin de l’espace champêtre qui était le cœur de Châtaigne, à Rosépine cet espace était occupé par le bâtiment le plus imposant de toute la ville. Il s'agissait d'un immense hangar en bois couronné d'un toit d'ardoise autour duquel l'activité était permanente. Thuran ne voyait pas l'intérieur, mais savait qu'il s'y trouvait de grands métiers à tisser. Ces derniers n’étaient pas les outils mécaniques simplistes qu'on voyait souvent mais des installations très sophistiquées, des machines. Fruit de la technologie mise au point par les Humains, ces installations se chargeaient du battage, du cardage ainsi que de l'étirage de la fibre végétale. Le blanchiment, la teinture ou filage étaient également facilités par des installations spécifiques. Des tâches d'ordinaire longues et épuisantes étaient ainsi réalisées de façon autonome. La matière brute était transformée, rapidement et sans effort, en toile utilisable par les tisserands de la ville.

Darek et Thuran ne maîtrisaient pas la technologie liée à ces machines. En revanche, ils apportaient chaque année les magicytes d’air nécessaires à leur fonctionnement. Rosalie avait suivi le regard du nain.

— J’espère que Darek ne va plus trop tarder, on a presque épuisé le stock. La récolte de l’automne dernier a été particulièrement bonne.

Thuran demeura silencieux un instant avant de lâcher.

— J’espère aussi.

— Il est temps d'y aller ! intervint Patrek avec autorité, les trois jeunes étant restés immobiles un moment.

— Oui, oui, ils peuvent bien attendre cinq minutes ! s’agaça Rosalie.

Le petit groupe commença à remonter la rue principale. Le nain avançait lentement, en prenant largement appui sur Matt et Patrek. Ils passèrent devant des présentoirs dédiés à la vente des confections locales, Thuran était ébloui à chaque fois par la variété du travail des tisserands locaux. Que ce soit les types de tissus, les couleurs ou encore la coupe, il était impressionnant de voir autant de qualité et de diversité dans une bourgade aussi petite et isolée. Les Nains de Karolak, sa Cité-État d’origine, pourraient s'arracher de tels trésors, s'ils ne dédaignaient pas tant le travail des Humains. Même les nobles pourraient y trouver leur bonheur !

Rosalie les guida à travers une ruelle, un raccourci pour atteindre leur destination. Ils croisèrent en chemin un individu original : la quarantaine, de fines moustaches mais surtout des vêtements luxueux aux couleurs criardes et une escorte de deux hommes portant des épées aux lames courbes. Si des commerçants de Rosépine proposaient parfois leurs étoffes dans les villages voisins, l'essentiel de leurs clients les visitaient directement. On y croisait régulièrement des représentants étrangers.

Même ralentis par le nain ils atteignirent rapidement leur destination, la maison forte de l’administrateur local. Il s'agissait d'une demeure à peine plus imposante que la moyenne mais entièrement construite en pierre, ce qui était rarement le cas ailleurs en ville.

Patrek laissa Matt soutenir seul Thuran afin d’aller toquer à la lourde porte en chêne. Puis la poussa en avant sans attendre de réponse et attendit que les jeunes soient entrés pour les suivre. Le capitaine ferma la porte derrière eux.

— Par ici, indiqua Rosalie en se dirigeant vers la première pièce sur la droite.

Deux autres gardes de Rosépine attendaient à côté de la porte. Lorsqu'il la franchit, Thuran découvrit une salle imposante. Les murs de pierre étaient ornés par quelques tapisseries aux motifs champêtres, sans frivolités. L’essentiel de l’espace était occupé par une longue table garnie de chaises, le tout en chêne. Le nain identifia les lieux comme étant une salle de réunion.

Plusieurs personnes les attendaient. La première était un vieil homme sec, au teint un peu maladif, qui n’avait plus que quelques rares cheveux sur le caillou. Il portait une tunique mauve de qualité, richement décorée. À ses côtés se tenait une femme d’âge mûr, la quarantaine environ. Elle était assez enveloppée, ce qui ne l’empêchait pas d’avoir un charme certain, d’autant que sa robe rouge était judicieusement ajustée à ses formes. Ses cheveux blonds rayonnants étaient disposés en un chignon savamment structuré au-dessus de sa tête. Le troisième de leurs hôtes était la guérisseuse, Ludivine, qui foudroya Thuran du regard à son arrivée.

— S'il restait une poche de venin non neutralisée dans ta jambe et que je dois encore te faire ingurgiter un élixir, tu vas m’entendre ! Qui prépare ces potions ? Tu as une idée du temps que ça me prend ?

Le nain afficha un sourire contrit. Il n’avait rien demandé lui, on lui avait ordonné de venir !

Puis son regard tomba sur les deux dernières personnes attablées et son cœur bondit. Il connaissait ce duo : c'était le prêtre et l'administrateur qu'il avait croisés sur la place du marché de Châtaigne, une semaine plus tôt ! Si le premier était parti trois jours avant le sac de la ville, le second était vraisemblablement cet autre survivant qu'avait mentionné Matt. Thuran se tourna vers son ami et croisa son regard, il y lut une pointe de déception. Cet homme n'était pas originaire de Châtaigne, Matt ne le connaissait pas vraiment et avait sûrement espéré retrouver quelqu'un de plus proche de lui.

La dame imposante se leva et s'éclaircit la voix.

— Bienvenue jeunes gens, commença-t-elle d'une voix sans chaleur. Merci de les avoir guidés jusqu'ici Rosalie, tu peux t’en aller maintenant.

— Si vous le permettez, mère, je préfèrerais rester, répondit la jeune femme.

— Fais comme bon te semble, mais alors reste de côté et tâche d’être discrète.

L'oratrice fit aussitôt abstraction de sa fille et reporta son attention sur les deux garçons. Le nain la connaissait, il s'agissait de Maria Summer, la dirigeante de l’association des tisserands, l’une des rares personnes face auxquelles même Darek avait toujours été dans ses petits souliers. C'était celle qu'il fallait connaître dans cette ville, toutes les affaires passaient par Maria. Par exemple, c’était avec elle que son oncle négociait les magicytes nécessaires aux artisans de la ville. Et elle était également la mère de Rosalie.

— Thuran et Matt, vous pouvez vous assoir, reprit-elle en désignant deux chaises face à l'assemblée.

Le nain avança clopin-clopant en appui sur son ami, tandis que Patrek rejoignait le groupe qui leur faisait face. « Quel cérémonial ! Ils prennent les choses au sérieux on dirait. » songea le nain en s'asseyant. Il se sentit un peu mal à l’aise d’être ainsi exposé au regard de ce groupe, mais leva les yeux sur Maria qui continua.

— Bien, commençons par les présentations. Vous me connaissez déjà tous les deux, de même que Ludivine bien sûr.

La vieille herboriste avait l’air mécontente et ne répondit que par un bref signe de tête. Thuran y répondit cependant par un franc sourire, songeant qu’il lui devait la vie. Maria désigna ensuite le vieil homme au teint maladif.

— Je vous présente Ernest Dupont, administrateur de Rosépine.

Ce dernier hocha brièvement la tête. Le nain songea que cet homme ne devait pas avoir beaucoup de responsabilités. La personne qui dirigeait réellement la bourgade, c'était Maria. Les officiels envoyés dans cette ville par la capitale avaient perdu toute fonction effective depuis fort longtemps. Il s'efforça cependant de lui adresser un sourire poli.

— Enchanté, déclara-t-il, imité aussitôt par Matt.

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